Homélie du dimanche 22 Mars 2026 5ème dimanche de Carême — Notre-Dame d'Auteuil

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Homélie du dimanche 22 Mars 2026 5ème dimanche de Carême

Homélie du 22 mars 2026 - 5ème dimanche de Carême

 

Les anciens Grecs avaient deux termes pour parler de la mort. Le premier est Thanatos, la mort. Elle est pratiquement une personne, presqu’un dieu. La mort Thanatos est presqu’un interlocuteur, redoutable et implacable, comme la silhouette sombre et chauve du « Septième Sceau » qui poursuit le chevalier incarné par Max von Sydow. On la fait jouer avec la vie comme deux étoiles jumelles. Certes la mort Thanatos entre dans le cycle de la vie quand la dissolution matérielle des vivants en poussière, laisse la place à une nouvelle génération. Ainsi conçu, la Thanatos apparait comme un objet de méditation philosophique, au point de déborder le chant de la biologie pour investir celui de la psychologie, avec les pulsions de mort freudienne, ceux de la contre-culture gothique, ou des envolées lyriques et poétiques des discours déclamés devant le Panthéon sur la Montagne sainte Geneviève. C’est bien la Thanatos qu’on rencontre dans le mot « euthanasie », une sorte d’euphémisme pour enrober d’un voile pudique le fait de donner la mort.

L’autre mot grec pour mort est Nekros. Il est nettement moins attirant et sent déjà la pourriture. L’auteur américain Lovecraft a écrit des nouvelles effroyables où la mort devient charogne, décomposition et humus. Elles exhalent la fétidité et l’odeur rance des corps corrompus. Du flétrissement souvent ralenti par l’art des embaumeurs, la chair séparée de l’âme est rendue à sa déliquescence. La mort n’est pas personnalisée, mais réduite à un processus muet et sans personnalité. C’est par cette porte que j’aimerais vous faire entrer dans la compréhension de l’évangile de ce dimanche. Jésus s’approche d’un tombeau dont on dit que le cadavre qu’il contient « sent » puisqu’il y est depuis quatre jours. La coutume veut qu’on se recueille auprès des cadavres pour déshabiller la mort de ses implications métaphysiques ou philosophiques, et y voir la contradiction qu’elle oppose à la puissance créatrice de Dieu. Les tristesses se mêlent aux craintes superstitieuses et glauques que le corps se réanime dans son état léthal, comme dans les films d’horreur, souvent pour tourmenter les vivants.  

Le Prologue de saint Jean affirme très clairement la nature divine du Verbe fait chair, le Christ Jésus. Il est par nature lumière éternelle et il est immortel, en grec a-thanatos. Par son incarnation, il endosse l’entièreté de la nature humaine qui est mortelle. Il n’y a rien de plus incompatible que cette confrontation de Jésus avec la mort. L’attente volontaire de Jésus de la mort de Lazare plante un contexte très réaliste. Jésus écarte chaque édulcoration de la mort, quand elle est assimilée à un sommeil. Les chagrins humains, le sien ou celui des sœurs de Lazare, les bravades de saint Thomas d’aller « mourir avec lui », préparent la dernière station qu’il observe devant le tombeau de Lazare. Derrière la pierre, le corps froid et raidi de son ami connait sa lente transformation en charogne, et la rétractation des chairs sur les autres. C’est une porte de pierre qui les sépare, et ce qui se trouve derrière est repoussant. 

Pour l’heure, Jésus va sursoir à la mort de Lazare, comme un signe. C’est Lazare qui va franchir la porte du tombeau. Lazare revient chez les vivants pour un temps supplémentaire, mais qui n’est qu’une suspension de la mortalité. Il devra retourner comme tout un chacun dans le tombeau. Jésus se tient encore dehors et fait enlever la pierre. Il ne pénètre pas dans le tombeau et appelle Lazare d’une voix forte : « Deuro Exo » - « Viens dehors ». La position de Jésus est très significative et cette résurrection apparait clairement comme une étape. Jésus se confronte à la réalité de la mort encore de « l’extérieur » comme s’il cherchait à s’aguerrir. La résurrection de Lazare est un soulagement, mais pas le remède définitif. Il faudra que Jésus lui-même pénètre dans le tombeau, c’est-à-dire concrètement et physiquement dans la mort. Jésus ne peut pas uniquement faire revenir les morts vers la lumière du jour, que nous mortels connaissons actuellement. Il faut qu’il inflige à la mort sa défaite, pour accomplir la rénovation de la vie. L’a-thanatos divin accepte d’entrer dans le Nekros des hommes, pour semer dans le néant de la mort la semence de la vie éternelle.

 

Jésus ne nous dispense pas de la mort et il ne nous épargne pas les chagrins et les peines. Il ne cherche pas à nous préserver de la mort, mais de la vivre avec lui.

 

 

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