Homélie du dimanche 10 Novembre 2024 32ème du Temps ordinaire
Homélie du 10 novembre
Ce n’est pas aussi simple qu’il y parait.
L’exemple de la veuve est en effet remarquable. On l’imagine à la fois humble, discrète, effacée, et noble, digne et presque aristocratique. Sa décence contraste avec le comportement tapageur des pourvoyeurs du trésor du Temple. Elle a la classe de ne pas se laisser impressionner par ces comportements m’as-tu-vu, et comme une princesse, elle ne laisse pas sa pauvreté l’empêcher de porter, elle aussi, sa contribution. Quelle immense liberté ! Quand d’autres se seraient cachés, elle a la prestance de la dignité, que la pauvreté ne remet pas en cause. J’ai réalisé récemment que « pauvre veuve » ne désignait pas forcément son état psychologique comme si c’était une « pauvrette » ou une simple d’esprit, mais simplement sa situation économique. Elle rappelle que devant Dieu, aucun artifice, aucun bluff, ni aucune prétention ne tiennent. On ne le dupe pas avec la richesse humaine, ni avec les ors du luxe. Nos devanciers dans la foi se le remémoraient quand ils commandaient des « vanités » aux artistes de l’époque. Rappelez-vous ces peintures, remplies de dorure, des symboles de la réussite, de la victoire, de la richesse ou du savoir, et dans lesquels trônait un crâne qui rappelle l’issue de toute vie humaine. Le psaume 48 rappelle que l’homme qui n’est pas prévoyant ressemble au bétail qu’on abat. Le psaume continue : « Aux enfers il n’emporte rien, sa richesse ne descend pas avec lui ». Pour dire les choses autrement un linceul n’a pas de poche et l’homme n’a que sa pauvreté à offrir à Dieu quand la mort le touche. La veuve, par définition, a beaucoup perdu à cause de la mort son époux, et donc a déjà éprouvé le dépouillement que le deuil opère. Elle jette littéralement toute sa vie dans son don et elle a la liberté de le faire. La veuve se comporte avec le juste ton devant la maison de Dieu, le Temple de Jérusalem.
Cela n’est pas aussi évident qu’il y parait
Les apparences sont-elles donc définitivement disqualifiées ? Devant Dieu, cela ne fait aucun doute ; mais devant les hommes ? Certains papes, comme Saint Grégoire, ou certains missionnaires, comme saint François Xavier, ont écrit sur leur expérience personnelle. Le première se plaignait de devoir céder à une certaine vanité ou superficialité pour ne pas décourager ses interlocuteurs et rester accessible. Le second comprit qu’une première ambassade auprès d’une seigneur japonais avait échoué car il avait négligé son apparence et l’avait visité dans une soutane toute rapiécée. Il tenta une seconde fois de se présenter devant lui, mais cette foi, revêtu de vêtements de soie, filetés d’or, et chargés des cadeaux protocolaires de rigueur. Chez l’un ou l’autre saint, la conscience même de l’apparence les préserve de tomber dans le piège de la superficialité. Il y a à l’évidence dans leur comportement une tactique d’approche, une forme de pédagogie et la volonté de s’approcher de ceux qui mettent leur confiance dans un certain nombre d’assurances : la richesse, le savoir, le prestige, etc. L’évangélisation en profondeur suppose qu’on puisse percer les différentes couches des appréhensions, des peurs, des espoirs, des blessures, bref de tout ce qui constitue la complexité de l’âme humaine. Si la foi en la résurrection est évident le fondement de la liberté chrétienne, en ce qu’elle nous fait dépasser l’angoisse du néant de la mort, son insémination dans les esprits passe parfois par des étapes intermédiaires. La radicalité de saint François Xavier l’a aveuglé sur les dispositions de ses interlocuteurs nippons. On peut considérer cela comme une concession ou une édulcoration du message évangélique. Dans le cas des saints chez qui on a repéré cette disposition d’adaptation, on remarque par ailleurs une extraordinaire liberté à s’adapter indifféremment à la richesse ou à la pauvreté. La richesse ou le savoir sont des outils et non des buts en soi.
Cela n’est pas aussi évident qu’il y parait
Vous l’aurez peut-être remarqué : j’aime prendre aborder les textes bibliques en remettant en cause le modèle que je rencontre, depuis que je suis pratiquant, disons depuis 47 ans… Il ne s’agit pas d’inventer des circonstances ou des personnages dont les évangiles ne parlent pas. Il s’agit plutôt de ne pas se laisser guider par les stéréotypes que nous élaborons année après année dans notre mémoire, qui se répétant année après année, affadissent notre écoute des évangiles. Nous nous abstenons de méditer parce que pour nous, l’évangile est déjà plié. Nous le connaissons, ou croyons le connaitre. Il devient un catalogue de scènes, un peu figées comme des crèches, et nous laissons une lassitude et un sentiment de déjà-vu s’emparer de nous. L’écoute devient distante et une profonde somnolence s’empare de nous. Nous déposons dans le trésor du Temple de grandes sommes de souvenirs, mais pas nous-mêmes, Il s’agit de deux oboles, mais elles contiennent tellement…
Notre-Dame d'Auteuil