Homélie du dimanche 26 Octobre 2025 — Notre-Dame d'Auteuil

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Homélie du dimanche 26 Octobre 2025

30ème dimanche du Temps ordinaire

Homélie du 26 Octobre 2025

Narcisse se contemplait dans le reflet que l’onde d’une rivière lui renvoyait. Il se trouvait si beau qu’il se rapprocha imprudemment du bord, et de plus en plus absorbé de sa propre image, il finit par la rejoindre et se noya. L’attirance visuelle de Narcisse pour lui-même illustre le comportement moral du Pharisien. Il tient deux miroirs, un dans chacune de ses mains. Le premier miroir est le reflet inversé que lui renvoie le publicain, et avec lui tous les mauvais et les débauchés. La haine légitime et souhaitable du mal laisse la place à un curieux sentiment de supériorité et de sécurité. Le publicain qui se tient à distance est comme un repoussoir qui le conforte dans son statut d’homme juste. Le second miroir est évidemment l’idée de Dieu à laquelle il s’adresse. Je parle ici « d’idée de Dieu » non pas pour laisser présumer que Dieu n’est qu’un concept, mais pour différencier le Dieu vivant et vrai de l’idée que s’en fait le Pharisien. J’espère que son action de grâce est sincère quand il parle de faire le bien. Mais j’en doute. En effet l’autosatisfaction y est perceptible. Comme Narcisse, le Pharisien recherche sa propre image, soit comme un négatif chez le Publicain, soit comme une confirmation de lui-même quand il s’adresse à Dieu.

D’une manière assez subtile, le Pharisien est idolâtre. En effet le propre de l’idolâtrie consiste à canaliser et à concentrer sur un objet toutes ses espérances, ses projections ou ses aspirations en les décuplant. La statue d’un temple païen polarise sur elle les affections de la foule et recueille la sacralité qu’on lui confère. Les théoriciens de l’athéisme au XIXème siècle ont décrit ce phénomène de transfert en l’appliquant au christianisme. Le Pharisien projette sur Dieu et sur le publicain son désir d’être conforté et établi dans ses aspirations. Cette idolâtrie subtile le coupe radicalement de Dieu et de son prochain. Peut-être est-il juste en terme d’équité et ses efforts sont certes louables. En tout cas il n’est pas ajusté à Dieu, ni au reste de l’humanité en quête de rédemption.

Passons au Publicain. Débarrassons-le de cette aura qu’un Georges Brassens savait si bien chanté. Nous le classerons pas parmi ces marginaux ou ces originaux au sujet desquels « les braves gens n’aiment pas qu’on suive d’autres routes qu’eux ». Le Publicain est un pécheur et non la victime de la mauvaise réputation et de l’étroitesse d’esprit ou de classe qu’une mentalité petite-bourgeoise frileuse et replète de soi relèguerait loin d’elle. Il a lui-même conscience de son indignité. A la différence du Pharisien, il ne tient dans aucune de ses mains ces miroirs qui font écran à Dieu et aux autres hommes. Il nous apparait bien plus vulnérable, mis en danger par sa culpabilité. Malgré cela, il est dans le Temple de Jérusalem et s’expose en quelque sorte au jugement de Dieu, et accessoirement au jugement des hommes. Cette mise à nu spirituelle et sociale est assez téméraire. Elle contrebalance son humble plainte sur son état et trahit en réalité l’espérance qu’il place dans la miséricorde de Dieu. Dans ce Temple de pierre, le Publicain franchit un premier seuil symbolique, qui prélude celui qu’il passera dans la demeure céleste de Dieu. Il s’expose sans artifice, ni filtre, ni maquillage. 

Cette prière est très éprouvante quand elle est authentique et sans tricherie. Elle révèle à Dieu les jointures de l’âme et du psychisme, et dévoile cette partie que nous souhaiterions conserver cachée de nous-mêmes, toutes mêlées de notre concupiscence, de nos déceptions et des circonstances qui se sont imposés à nous à cause de notre lâcheté ou notre ignorance. « Il est redoutable de tomber dans les mains du Dieu vivant » dit l’épitre aux Hébreux (10,31). Nous pouvons le comprendre dans ce sens du dépouillement des faux semblants. Comme un glaive acéré et à double tranchant, la Parole de Dieu pénètre à ces jointures dont je parlai (Ap 4,4) auparavant, dissimulé au plus profond de nous-mêmes. L’attitude du Publicain ressemble à celle d’un malade qui surpasse sa pudeur et sa honte pour accepter que le médecin l’ausculte et l’examine. Il soulève le voile pour lui exposer son mal et espérer recevoir de lui la guérison. 

Cet inconfort du pécheur repentant nous incline à la sagesse, à la clairvoyance et à la prudence. Jésus, qui l’a observé dans cette parabole, nous le donne comme modèle. Ce personnage a le mérite d’être le sujet d’une religion exigeante et réclamant plus de nous que la superficialité d’un contentement débonnaire et méprisant. Curieusement, nous méprisons la foi de confort car elle n’exalte pas ce sourd désir en nous de Dieu. Nous aspirons à plus grand que nous, et à baisser les miroirs que nous nous tendons à nous-mêmes pour découvrir qui est vraiment Dieu.

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