Homélie du 15 décembre 2024 - 3ème dimanche de l'Avent — Notre-Dame d'Auteuil

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Homélie du 15 décembre 2024 - 3ème dimanche de l'Avent

Homélie du 15 décembre 2024

 

Joie et histoire

Jérusalem retrouve dans les oracles messianiques de Sophonie la liberté d’une ville qui l’a longtemps attendue. Le prophète nous inspire le soulagement que nos aïeux nous ont raconté quand les rues de nos villes ont été pavoisées des couleurs nationales lors de la Libération de 1944. Les bals populaires se répandirent et l’épreuve de 4 ans d’humiliations a certes laissé des traces, mais n’a pas suffi pour étouffer la joie que notre pays a ressentie. Nous avons tous, je crois, en tête les paroles lyriques de Charles de Gaulle à Notre Dame, « paris outragé paris brisé paris martyrisé mais paris libéré… » après avoir entendu le Magnificat.  Les films d’archive projettent ces images de soldats américains embrassés à pleine bouche par des Parisiennes permanentées et hilares, ces gamins juchés sur des chars avec un casque de GI trop grand leur tombant sur le nez et mâchant le premier chewing-gum de leur vie, ou encore les troupes françaises remontant les avenues, lavant le traumatisme infligé par le défilé de la Wehrmacht sur les Champs Elysées en 1940, pour se diriger vers l’est de notre pays, vers les Ardennes ou vers Strasbourg. La délivrance guérit les blessures d’un peuple humilié et montre que la joie parfois opère de mystérieuses guérisons. La part qui revient à Jérusalem est d’éprouver cette joie, de jouir de son Rédempteur qui maintenant l’habite. 

Cependant cette libération est généralement partiale, la victoire de l’un escamote la défaite de l’autre, combien même elle est souhaitable. La victoire des alliés allait de pair avec la ruine de l’Allemagne et sa partition ; la victoire de Dieu sur Pharaon unissait les Hébreux dans leur chant de délivrance, mais voyait la déroute des Egyptiens ; la libération de Jérusalem était conjointe avec la défaite de ceux qui la menaçaient. Dans l’histoire, il y a toujours ce pan d’amertume et de partialité qui demeure. C’est souvent la version des vainqueurs qui prend le dessus et il reste le silence des vaincus qui s’enfouit dans les inconnus de l’histoire, soit par incapacité de la raconter, soit par honte. Et on peut s’interroger : la joie de la ville libérée est-elle encore légitime ? C’est à l’historien de répondre et non à l’acteur de l’histoire. 

Cette question me parait très importante et finalement définit notre position de le temps et notre position par rapport à Dieu. Dans la rapide description que j’ai faite de la libération de Paris, je me suis inséré dans l’évènement, ressentant, éprouvant, vibrant et souffrant. La joie me cueille et effectivement produit une sorte d’inconscience. Je ne pense plus à ce qui se passe sur le front de l’Est ; j’ignore le chagrin de la fiancée de Thuringe qui ne reverra pas son promis mort à Stalingrad. On n’y peut rien, la joie aveugle et parfois rend bien involontairement cruel tant elle contraste avec la peine de celui qui souffre, même quand il fait partie du camp des  ennemis. L’historien a raison de prendre en compte le vaincu, mais cette prise de conscience n’est pas encore à la portée de celui qui est dans la joie ; l’historien nous pose comme observateur, ce que 80 ans après nous sommes tous devenus à l’égard de la Libération. Ce statut d’observateur nous donne une position un peu comparable à celle de Dieu, car nous surplombons les évènements. A la différence de Dieu, nous ne faisons qu’observer quand lui pénètre les évènements par sa providence et il est autant présent à la joie des vainqueurs qu’à la souffrance des malheureux. Dans l’évènement, il nous manque le recul nécessaire. Ce n’est que dans un second temps que nous voyons plus largement les conséquences. Faut-il pour autant s’excuser et éviter la joie pour faire preuve de réalisme ?  Il me semble que nous ne pouvons pas reprocher à nos grands-parents leur joie d’avoir été libérés. Comment sinon réconforter si on n’a pas soi-même reçu le réconfort ? Comment donner du courage si la fierté de la libération n’a été qu’effleurée ? 

Si j’applique mon propos au temps de l’Avent, je dirai que la joie de Noël est notre joie. Elle nous appartient avant que nous nous préoccupions de savoir si elle est partagée par ailleurs. Si nous ne savons pas en tirer une jouissance et la vivre de l’intérieur, comment pourrions-nous la transmettre ? Il n’est pas à notre portée de changer notre environnement d’un souhait ou d’un claquement de doigt. Mais il est à notre portée de vivre la venue du Rédempteur parmi nous. Après, nous pourrons, parce qu’il est présent avec nous, comme notre Emmanuel, le transmettre autour de nous. Dans cette église, nous ne sommes pas des historiens, nous ne sommes pas des sociologues ou des ethnologues. Dans cette église, nous sommes simplement des Chrétiens. 

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