Homélie diu dimanche 4 mai 2025 - 3ème dimanche de Pâques
Homélie du 4 mai 2025
La première partie de l’évangile, le chapitre 21 de l’Evangile selon saint Jean, est baigné par le calme d’une aurore printanière. On imagine facilement les longues franges d’une brume matinale, ondulant sur l’onde sereine, la fatigue engourdie des disciples accompagnant Pierre sentant leurs muscles délicieusement fatigués. L’interpellation du Christ est paisible tant elle est banale. Il s’agit simplement d’avoir de quoi déjeuner. Pourtant le lieu est éloquent, car c’est là que Jésus a déjà une fois appelé les disciples et qu’il a réalisé une pêche miraculeuse. Les dialogues sont simples, rares, et laissent la place à un échange silencieux, où la résurrection n’est pas évoquée mais où elle est largement sous-entendue. Cette troisième apparition de Jésus après celle du jour de Pâque, celle du huitième jour avec saint Thomas, semble viser saint Pierre.
Jésus n’avait pas encore confronté saint Pierre sur son reniement. Les trois interrogations qu’il lui adresse sont dépourvues de reproches ou d’amertume. A bout de la troisième, Pierre cède et laisse l’amertume de la trahison déborder dans une sorte de honte et de déception. Il est douloureux pour un homme de se mesurer à son échec. En effet les trois questions de Jésus correspondent avec les trois questions dont il fut l’objet dans la cour du palais du Grand Prêtre : aimer ou ne pas le connaître. Ce rappel douloureux de sa défaillance le ramène à regarder en face son propre échec, sa défaillance après ses engagements de fidélité. Comme il est difficile de se relever quand les protestations de courage sont suivies par la lamentable réalité de la peur et de la faiblesse humaine. La propre estime de lui-même qu’avait Pierre s’est brisée. La résurrection du Christ n’est certainement pas un élément suffisant pour restaurer la sympathique générosité de Pierre et son désir de suivre Jésus.
Il y a un élément que j’aimerais ici souligner : ce dialogue entre eux deux ne me semble pas uniquement viser le rétablissement de leurs relations et inaugurer un pardon implicite. La triple mention : « Pais mes brebis » rappelle bien que Jésus ne vient pas seulement soulager Pierre d’une dette d’honneur à son encontre. Pierre a besoin d’être repris et rasséréné en vue d’une tâche qui le dépasse. Ces trois interrogations conduisent Pierre à se regarder en vérité. D’une part il se rappelle sa misérable faiblesse. D’autre part il se rappelle la vérité des sentiments qu’il éprouve pour Jésus : il l’aime. La trahison mêlée à une fierté mal placée est la recette propice pour enfouir cette vérité et détourner Pierre d’accomplir sa mission. L’expérience de l’échec appelle un relèvement, le pardon implique la persévérance et la reprise de la mission, et pas seulement un soulagement personnel. Nous pouvons mesurer combien cette rencontre, placée sous les auspices de la miséricorde, est terriblement exigeante. Le pardon n’a rien d’une excuse ou d’une démission. Elle révèle à Pierre que sa charge continuée par ses successeurs, les papes, l’habitera tout entier.
« Un autre te mettra ta ceinture et te conduira là où tu ne voulais pas aller ». Pour consentir à cet avenir, vérifié par le martyre, qu’il en faut trouver en soi de ressources pour investir sa propre liberté à un amour plus grand que celui de la vie présente. L’épreuve de la chute de Pierre, bien qu’elle ne fût pas nécessaire, l’a dépossédé de ses illusions sur lui-même. Sans l’intervention de Jésus, la résignation l’aurait enfermé dans un destin sans espérance, une vie dépossédée de sa vocation. Le martyre de Pierre ne constitue pas un échec, mais la confirmation d’une vie menée dans l’amour de Dieu et de l’Eglise, qui accepte, au nom même de cet amour, de supporter les contradictions, voire les persécutions. « Pierre, M’aimes-tu ? » réveille chez Pierre les meilleurs raisons pour ne pas déserter les exigences de son destin.
Dans ces jours où nous attendons un nouveau pape, ce texte résonne singulièrement. Grâce à lui, nous est ouvert le cœur du pasteur que notre prière demande à Dieu. Il nous rappelle aussi que sans nul doute, le pape François s’est identifié à Pierre, en qui il a vu en écho le même appel de Jésus. La persévérance dans nos vocations, moi-même comme prêtre, et vous frères et sœurs comme fidèles du Christ, souvent maris et femmes, ou vivant dans le célibat, nous font passer par le feu de nos grands ou petits échecs, et celui plus grand encore du pardon. Ce pardon ne vise pas seulement à nous laver de la faute, mais nous assigne à vivre en grand ce que nous avons échoué à vivre.
Notre-Dame d'Auteuil