Homélie du dimanche 21 septembre 2025 - 25ème dimanche - Temps ordinaire
Homélie du 21 septembre 2025
La parabole de l’intendant malhonnête est finalement un peu vexante pour celui qui se prétend ou espère être un fils de la Lumière.
En premier lieu, les arnaques sont toujours réjouissantes et distrayantes. Le « crocheteur » ou Gondorff dans « l’’Arnaque », Danny Ocean et sa clique d’entubeurs dans la série du même nom, ou encore Will Smith et Margot Robbie incarnant deux illusionnistes de l’escroquerie, tapissent notre inconscient d’une admiration inavouée pour cette engeance parasite. La beauté du raisonnement et de la manœuvre nous réjouit, la finesse des mécanismes qui évite la violence nous séduit et l’instinct de survie qui permet de s’engager dans le risque pour s’en défaire de manière brillante active cette dose de dopamine et de jouissance intérieure. L’intendant infidèle doit agir vite, sa falsification peut être surprise, et un complice corrompu pourrait le trahir. Il contrecarre le risque d’être un paria, suite logique de son licenciement et de sa disgrâce, par la solidarité à laquelle il contraint les débiteurs de son maître. Je gage qu’il a dû garder les originaux des reconnaissances de dettes qu’il a falsifiés avec eux, pour rappeler à ceux qu’il a indûment favorisés de ne pas se révéler ingrats. Cette débrouillardise et cette inventivité a plus de panache que la sage attitude des Fils de la lumière. La réputation de « mauvais garçon » est séduisante et nous devons prendre garde à ce qu’elle ne nous convertisse pas.
En deuxième lieu, il y a ce terme étrangement utilisé par Jésus pour cet intendant : prudence, en grec « phronimos ». En français, cela a été traduit par « habileté », avec la part d’ambiguïté que comporte ce mot. Car la prudence est très positive, Elle est une vertu cardinale, et non pas l’aptitude à se sortir d’une situation compliquée par un moyen habile même s’il est malhonnête. Que ce terme de « phronimos » soit utilisé par Jésus pour qualifier ce comportement est assez gênant parce qu’il induit que l’honnêteté et la rectitude ne sont pas supérieures à l’habileté, une sorte de concession au péché. C’est oublier que l’éloge de l’habileté de l’intendant infidèle n’est pas prononcé par Jésus, mais par le maître. Jésus ne fait que raconter l’histoire et donnera son avis par la suite. L’admiration du maitre pour son serviteur escroc révèle qu’il se retrouve en lui, et qu’en fait ils ont la même mentalité, celle « des fils de ce monde ». « Ces fils de ce monde » sont clairement mis en opposition avec les « fils de la lumière » et Jésus va trancher de manière très nette entre les deux. Le nœud de l’enseignement de Jésus me semble résider dans le « entre eux ». Le vol, la fraude, l’arnaque et la compromission deviennent le régime d’une mentalité où la corruption et la tromperie sont la base. On se comprend du coin de l’œil ; on tolère les petits arrangements. Du panache, mais pas de hauteur, pas de sincérité ou de grandeur.
Les Fils de la lumière doivent se protéger. Jésus souligne leur ingénuité comparée à la ruse. Eux-mêmes ne peuvent s’extraire du cours du monde et s’approchent de l’argent, « le Mamon injuste » en grec. L’enjeu pour les « Fils de la Lumière » est qu’ils ne peuvent, ni ne doivent ajuster leur manière d’agir sur celle des « Fils de ce monde ». Leurs actes ne visent pas seulement l’efficacité, même douteuse, de ce qu’ils peuvent obtenir pour le temps présent. Ils intègrent les « demeures éternelles ». Leur « prudence » n’est pas seulement une habileté à retourner une situation à son avantage, mais à intégrer leur impact présent avec leur impact éternel. Jésus préconise de s’inspirer de la ruse de l’intendant, mais sans en adopter la moralité. Le rapport du Fils de la lumière avec l’argent et avec les autres, vise une autre fin que le confort d’une martingale malhonnête contre la déchéance.
Qu’en conclure ? Les Fils de la Lumière apparaitront souvent moins roués que les fils du monde et cela peut les troubler. Ils pourraient se reprocher leur propre naïveté, reprocher à Dieu de les limiter par son exigence d’honnêteté. Combien d’entre vous ne se sont-ils pas dit que les commandements évangéliques étaient parfois pesants, jusqu’à se suspecter soi-même de manque de réalisme. Les cas de corruption sont très illustratifs en la matière. La parabole d’aujourd’hui n’a de sens que si on en comprend la finalité : Jésus nous recommande de ne pas nous laisser séduire par la duplicité de l’intendant malhonnête, qui nous parait si inventive, si pragmatique. Nous pourrions rejeter les commandements comme un fardeau contraignant pour nous sentir plus intelligent, plus proche du réel du monde. Cependant nous abdiquerions alors une dimension importante de ce qui nous anime, notre faculté de projeter nos gestes et nos décisions au-delà du profit immédiat. Il nous faut comme chrétien être deux fois intelligents : une première fois pour que les fils de ce monde comprennent que le Chrétien n’est pas un imbécile qui se laisse dépasser par la réalité ; une seconde fois pour malgré les tentations, faire aboutir nos actions plus loin que notre horizon ou notre intérêt. L’estime que nous porte le Christ nous confronte à cette prudence qui n’est pas seulement de ce monde.
Notre-Dame d'Auteuil