Homélie du dimanche 15 Novembre 2025
Homélie du 15 novembre 2025
Les prophètes et à leur suite Jésus décrivent un grand déchirement dans le cours de l’histoire qui annonce le basculement de la création. Les immenses tensions et le bouleversement succèderont à la persécution de ses disciples répandus dans le monde. Cette description semble se confondre avec les soubresauts de certaines époques. La chute de Rome en 410 et son sac par les Wisigoths inspira l’œuvre magistrale de saint Augustin, la « cité de Dieu ». Un monde semblait disparaitre et l’évêque d’Hippone eut la sagesse de comprendre la juxtaposition de deux réalités, la Cité de Dieu et celle des hommes, pour conserver une attitude prudente devant les signes des temps qui pourraient induire la fin de l’histoire. Pour notre temps, la convergence de points singuliers esquisse une atmosphère d’achèvement. La contraction des civilisations occidentales, les enjeux environnementaux d’un monde qui n’est plus à explorer, la démographie exceptionnelle qui veut que 8% des hommes qui ont existé sur cette terre sont actuellement vivants, constituent autant de motifs suggérant ce basculement.
Devant des perspectives aussi inquiétantes, je vous propose de reprendre l’Evangile d’aujourd’hui et d’essayer de le relire.
Il ne restera plus pierre sur pierre.
Dans l’horizon des Juifs du premier siècle, les disciples en particulier, le socle de la stabilité réside dans la Maison de Dieu, le Temple de Jérusalem. Il est le point de fixation du Dieu d’Israël avec son peuple, et à travers lui avec l’humanité. Même ce lieu emblématique est voué à la destruction. Certes il l’a déjà été détruit, puis rebâti au retour d’exil. Cette reconstruction renforçait l’idée de sa pérennité. En effet même les coups de pioches sur les pierres n’ont pas pu abattre le symbole qu’il représentait. Dans l’esprit de Jésus, la destruction à venir, celle qui aura effectivement lieu en l’an 70 de notre ère, quand les légions de Titus investiront le parvis du Temple pour anéantir les armées juives, sera définitive. En effet jusqu’à aujourd’hui le Temple n’a pas été reconstruit. Alors sa destruction est-elle si décisive ? Jésus semble ne pas répondre concrètement à ses disciples puisqu’il met en garde sur des signes qui paraissent évocateurs comme les guerres, les cataclysmes, les malheurs en général, tout en affirmant que ce ne sera pas la fin. L’ambiguïté et la perplexité de sa réponse suggère une indétermination de cette fin du temps. Beaucoup d’hommes pris dans la tourmente d’une catastrophe sont prêts à croire que la fin est déjà là. J’imagine les « Poilus » dans l’enfer de la bataille de la Marne se figurer que l’univers est en train de s’écrouler quand les cadavres s’entassent sous les rafales des mitraillettes. Les évocations de la fin ont d’autant plus de portée si la dureté du monde semble la confirmer.
On portera la main sur vous
Les évocations de bouleversements couvrent une réalité cachée plus fondamentale. On peut s’étonner de voir Jésus associer les persécutions avec ces catastrophes. L’histoire des empires et des catastrophes naturelles succèdent à ces persécutions qui introduisent une dimension spirituelle. Les disciples du Christ, l’Eglise, occupent un rôle clef dans le dénouement de l’histoire. Ils ne jouent pas particulièrement un grand rôle comme s’ils étaient une puissance visible. La persécution des disciples du Christ se joue au niveau de leur conscience et des attachements intimes et éprouve leur persévérance. C’est une lutte au niveau de l’âme, un combat spirituel. Je suis enclin à penser que l’image du Temple évoqué au début du passage que nous lisons se transfère aux membres du Corps du Christ. Je m’appuie sur la phrase énigmatique de Jésus dans le chapitre de 2 de l’évangile de saint Jean. Jésus s’identifie au Temple de Jérusalem à sa propre personne : « détruisez ce Temple et moi, en trois jours, je le rebâtirai. » Jésus parlait du Temple de son corps, précise saint Jean. La théologie classique de l’Eglise catholique considère les disciples comme membre du Corps du Christ, en quelque sorte le nouveau temple spirituel, comme Jésus est le véritable temple. Ainsi le Temple, le destin propre de Jésus, celui de ses disciples, les membres de son corps, concentrent sur eux le combat spirituel qui traverse le temps. Souvent combattu et mis en danger, le corps mystique du Christ est recouvert par la grande histoire, ce qui le rend difficilement perceptible. Néanmoins, il serait dangereux d’en minimiser l’impact.
Je vous donnerai un langage et une sagesse.
L’Eglise, comme corps du Christ, comprend en effet sa place singulière dans cette lutte. Elle a la prétention d’être le pivot d’une histoire qui ne porte pas uniquement sur les évènements, les dates, et les péripéties. La place de l’Eglise se situe à la ligne de crête entre la grande histoire des hommes et celle de l’entrée de la cité de Dieu. Quand elle adopte le langage de la croix, qui est le pivot de l’histoire, elle dispose d’un langage inédit, où la mort et la destruction ne sont pas les points finaux de la destinée humaine. Elle se situe dans une compréhension de la vie qui ne s’épuise pas dans la vie présente, mais est ouverte à une vie supérieure, qui mérite qu’on lui consacre la vie présente. Le Chrétien détient un langage qui a été trempé dans la Pâque du Christ, et s’il l’a intégré, son langage porte plus loin que les tourments du temps présents.
A la fin de mon homélie, je me rends compte que Jésus s’intéresse moins à la fin des temps et à ses catastrophes apocalyptiques, qu’au rôle joué par ses disciples.. Il ne nous parle pas de la fin des temps, mais de l’histoire spirituelle de l’Eglise. Il décrit sa mission comme réalité un témoignage au sens le plus fort du terme, une sorte de garde tout au long de l’histoire. Celle-ci horripile, dérange et met parfois les disciples dans des situations difficiles. Certes, j’aurais préféré par confort relativiser ce passage, comme un exercice de style ou comme une mauvaise prédiction désuète. Je constate pourtant que dans notre ère contemporaine les Martyrs n’ont en effet jamais été aussi nombreux.
Notre-Dame d'Auteuil