Dimanche 1er Juin 2025 - 7ème dimanche de Pâques — Notre-Dame d'Auteuil

Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Menu

Dimanche 1er Juin 2025 - 7ème dimanche de Pâques

Homélie du 1 juin 2025

Nous sommes liturgiquement dans la période intermédiaire entre l’Ascension et la Pentecôte. L’évangile lu aujourd’hui traite d’un sujet plus complexe qu’il n’y parait puisqu’il déborde de la théologie à la sociologie, à la psychologie et aux rapports humains. Il s’agit de l’unité. Lors de l’Ascension, cette unité est réalisée entre Dieu et l’humanité, ici circonscrite à la personne du Christ qui joue le rôle de médiateur. A la Pentecôte, cette unité se prolonge aux Apôtres et aux disciples par le don de l’Esprit Saint, et par extension à leurs auditeurs, qui ne sont plus limités aux Juifs de Jérusalem, mais aux croyants de nombreux peuples. « Qu’ils soient un comme nous sommes un » : cette citation de l’évangile de saint Jean fait le lien entre les deux fêtes et nous accédons indirectement au mystère du corps mystique du Christ, dont la tête est déjà dans la gloire divine et dont les membres sont encore dans l’attente.

J’aimerais vous parler des dangers que des projets d’unification peuvent comporter. L’unité entre les hommes peut suggérer un lissage de la personne et un appauvrissement humain. Pour être concret, j’ai toujours été fasciné par le comportement des foules. A 13 ans, j’ai assisté éberlué et en direct à la télévision aux mouvements de foule du stade du Heysel en Belgique. Une sorte de marée humaine s’est éveillée lors d’un match de football, et près d’une quarantaine de personnes ont péri écrasées sous le flux et le reflux d’une vague à laquelle elle participait et qui les a en quelque sorte jetées sur un rocher sur lequel elles se sont brisé. On hésite à comparer ces phénomènes soit avec le mouvement d’un fluide ou avec celui d’un animal indompté. Les individualités se fondent dans la masse et y disparaissent. 
Par ailleurs la Bible,  avec le récit de la Tour de Babel, approche la conformation des hommes dans un projet quasi totalitaire. L’interprétation générale de ce passage est d’affirmer qu’ils ont une seule langue ; l’interprétation de la version hébraïque permet de comprendre qu’ils ont « les mêmes paroles » ou les « mêmes pensées ». Le projet d’érection de la Tour symbolise un projet politique d’unification et de totalitarisme. L’architecture purement humaine suppose un ajustement mécanique non seulement des pierres, mais aussi des hommes. Le projet est suffisamment gigantesque pour substituer une sorte d’exaltation à une authentique recherche de Dieu. Cette vision mécaniste se décline en de nombreux cas : les défilés militaires titanesques de Nuremberg, à la faveur de la nuit et des flambeaux, celles des parades nord coréennes où sont chorégraphiés des panneaux humains, où la vision mécaniste du pacte social chez Hobbes, créé une réalité supérieure à l’individu, fédératrice, mais inférieur à Dieu qu’il nomme le Léviathan en s’inspirant du monstre marin de la Bible. L’auteur roumain Virgil Georgiu écrivit l’excellent « 25ème heure » où l’on voit un paysan roumain balloté dans les administrations et les idéologies des années 40 pour n’être plus qu’un numéro. Le livre d’anticipation comme 1984 de Georges Orwell narre la réduction de l’humanité à se passer de la pensée et de l’individualité pour faire de l’homme qu’une unité de production et de consommation. 
Enfin sur le plan psychologique, nous constatons comment il est difficile de tenir à distance les désirs de fusion, où l’un prend le dessus sur l’autre, et de parvenir à une véritable unité sans dissolution ni manipulation. 

Si je prends autant de temps pour faire un tel diagnostic, évidemment trop rapide, c’est pour montrer combien dans des réalités qui ne sont pas marquées par la théologie de la trinité, la question de l’unité comporte de réels dangers. Sans en utiliser le terme, Jésus parle des relations trinitaires (le Père et moi  nous sommes Un – qui est une manière de dire Le Père, Le Fils et le Saint Esprit) comme modèle de l’unité, où l’absolue unité d’essence et d’existence n’impliquent jamais la dissolution des personnes. Même si la Trinité nous apparait souvent comme un mystère difficile à exprimer conceptuellement, nous en voyons l’application concrète dans notre perception de la personne humaine. Elle ne s’assimile pas à l’individualisme qui finit assez vite à s’abandonner dans la masse. Elle place l’homme à égale distance de lui-même et de sa nécessaire participation au groupe et à son unité. Comme chaque personne de la Trinité ne disparait pas dans leur incomparable unité, la personne humaine jouit d’un dignité sui generis. L’Eglise transcrit cette réalité dans un enseignement aux impacts sociaux : 

- la famille restera toujours sa cellule sociale de référence car elle n’a pas la taille critique, pour virer aux comportements de masse et parce que les réalités humaines sont effectives et non pas des notions. 

- L’objection de conscience est un droit inaliénable qui place la personne à hauteur de la réalité commune, et la préserve de l’asservissement à ce qui lui est contraire. Ce n’est pas un droit au caprice, mais un droit à s’abstenir de commettre une action qu’on reconnait comme mauvaise et grave. Depuis saint Thomas More, jusqu’aux objecteurs de conscience militaire (voir le film « tu ne tueras pas ») et aux médecins qui refusent de poser des actes léthaux au nom de leur conscience et du serment d’Hippocrate qu’ils ont prononcé, notre humanisme s’est construit à partir de là. J’ai lu qu’un délit d’entrave à l’euthanasie était prévu dans la loi votée récemment. Je n’en ai pas tous les éléments, mais s’il s’agit d’imposer directement ou indirectement une restriction de l’objection de conscience, alors je ne vous cache pas alors ma très grande inquiétude. 

Navigation