Homélie pour la fête de l'Immaculée Conception - 8 décembre
Homélie de l’Immaculée conception 2025
Pour que vous puissiez me suivre, je vous propose deux considérations préalables. D’abord que les textes ne sont pas oiseux. Cela signifie que chaque mot compte, et que l’évangéliste concentre sa pensée dans chaque expression. Les techniques de mémorisation actuelle supposent la répétition et la déclinaison des démonstrations. Dans un texte antique, la rareté du support écrit exige la concision et la précision. Cela explique qu’on puisse s’arrêter très longtemps sur une expression pour savoir si elle ne contient pas plus d’information qu’il n’y parait au premier abord. La deuxième considération est que l’Archange Gabriel n’est pas venu pour flatter Marie. Il est d’usage dans une rencontre de mettre en valeur son interlocuteur. Au début d’un discours par exemple, on remercie les autorités de leur présence et on souligne leur évident soutien et l’importance de leur implication, même si cela est parfois exagéré. Dans l’ambassade de l’archange, je vous propose de partir du fait qu’il est suffisamment libre et sûr de sa mission pour ne pas verser dans ces usages.
En cette fête de l’Immaculée Conception, la salutation de l’archange Gabriel insiste presque lourdement sur la personne de Marie. « Réjouis-toi », « (toi) qui a reçu la grâce », « le Seigneur est avec toi », « bénie toi parmi les femmes ». Il semble dire pratiquement 4 fois la même chose. Les deux principes de compréhension du texte que je viens de vous proposer : l’économie de moyens et l’économie de flatterie nous avertissent que cette répétition est décisive. Elle l’est d’autant plus que sans dénier à saint Luc d’avoir un cerveau et une sensibilité propre, nous croyons comme catholiques que l’évangéliste est inspiré par l’Esprit Saint et que cette répétition est probablement voulue par Dieu lui-même. Sur un point si décisif de la révélation divine, qui rien de moins que la condition de possibilité de l’Incarnation de la deuxième personne de la Trinité, Dieu a dû soupeser la portée des mots écrits ici.
Vous avez remarqué qu’il y a d’abord un ordre, sympathique, donnée à Marie : « réjouis-toi ». Il est apparenté en grec avec le mot qui suit : « comblée de grâce ». L’impératif le fait ressembler à un commandement. Parce qu’il vient par l’ange, c’est une parole de Dieu lui-même qui est adressée à Marie. Il semble difficile que l’ordre visant non pas l’accomplissement d’une tâche particulière, mais une émotion spontanée, la joie, ne trouve en Marie la disposition pour qu’il puisse porter son fruit. Je ne pense pas qu’on puisse l’assimiler à une sorte de « bonjour » machinal. En effet le mot suivant (Kecharitomene) est trop « technique » pour qu’on passe de l’un à l’autre sans en mesurer la portée. Des études savantes soulignent que le « pleine de grâce » n’est pas une disposition passagère chez Marie, mais inscrit cette grâce dans la durée, au point d’être une composante de son identité. Marie devient le reflet inverse de l’attitude d’Eve, celle qui a rompu la confiance réciproque entre Dieu et l’homme. Contrairement à la première femme, séduite par le fruit et la suggestion du serpent, Marie est déclarée par l’ange dans la familiarité de Dieu : « le Seigneur est avec toi ». Encore une fois, il ne s’agit pas d’un vœu ou d’une déclaration honorifique, mais d’une révélation de la proximité de Marie avec le Seigneur. Nous ne pouvons pas oublier que le titre messianique « Emmanuel », « Dieu avec nous » se particularise ici à l’égard de Marie, « Dieu avec toi ». Marie est ici l’objet d’une attention particulière de Dieu à son égard. Enfin le quatrième titre, « Bénie entre les femmes » fait référence non seulement aux femmes qui lui sont contemporaines, mais aussi à celles bénies dans les siècles. Dieu parle par son messager et nous révèle Marie dans un statut particulier. Ces éléments nous font conclure à une permanence de la grâce divine chez Marie et non à un épisode particulier de sa vie.
Enfin je souhaiterai souligner l’aspect concret de cette rencontre entre l’archange Gabriel et Marie. Nous avons tendance souvent à envisager Marie comme une trop jeune femme pour comprendre ce qui lui arrive et lui prêter une sorte d’ingénuité qui ferait qu’elle ne mesure pas ce qui lui arrive. Ou à l’inverse de trop vite la considérer comme la femme exaltée au ciel, qui serait détachée de la condition humaine. Or Marie est une jeune femme concrète et il n’y a pas lieu de réduire ni à une adolescente ingénue, ni à une icône. Il est en effet étonnant de rencontrer la fraicheur de sa jeunesse associée à la maturité dont elle fait preuve dans son dialogue avec l’ange quand elle lui demande comment cela se fera, et le réalisme de la scène. Nous méditons sur son immaculée conception et nous entrons dans ce dogme au travers de ce dialogue. Il m’a été donné comme prêtre de rencontrer de jeunes Chrétiens, enfants ou adolescents, garçons ou filles, qui faisaient preuve d’une maturité spirituelle étonnante, tranchant avec la futilité réputée de leur âge. Ils démontraient une gravité et un sérieux qu’on ne rencontre habituellement que chez des personnes expérimentées. Le mystère réside chez eux comme chez Marie dans l’actualité de leurs dispositions, c’est-à-dire dans le fait que leurs personnes exhalaient à la fois un murissement personnel et l’empreinte de Dieu.
La fête d’aujourd’hui, si importante pour une paroisse dédiée à Marie, nous introduit dans ce mystère de grâce et de liberté, dans cette vision d’une humanité réaccordée à Dieu.
Notre-Dame d'Auteuil