Homélie du dimanche 23 Novembre 2025
Homélie du 23 novembre
Deux questions me taraudent
Non seulement le « Bon Larron » rabroue son complice (« ce que nous avons fait ») et se lamente sur l’innocent mis à mort, faisant preuve de justice et repentance, mais encore, bien que cloué sur un gibet, il fait acte d’espérance en demandant au Christ, son compagnon d’infortune, de se souvenir de lui quand il viendra dans son Royaume. Le Bon Larron semble avoir levé le voile de l’échec pour reconnaitre dans le Roi humilié par une couronne d’épines, « Celui qui doit venir ». Rien n’est plus contraire à ces apparences que cet acte de foi. Les railleurs se moquent des entraves de Jésus, qui l’empêchent de se détacher de la croix, de fuir et de former une improbable armée pour venir avec son royaume. Comment cet homme peut-il comprendre aussi profondément qui est Jésus ? Cela est d’autant plus mystérieux que lui-même, de sa propre bouche, est un meurtrier, - je le déduis par la proportionnalité de son châtiment. Quel renversement se produit-il dans sa conscience pour passer de la réalité de la croix à celle du royaume ?
La réponse de Jésus ne nous facilite pas non plus l’interprétation. « Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le paradis ». Le symbole des Apôtres rappelle que Jésus « descendit aux enfers » dans sa mort. En m’exprimant un peu naïvement, comment peut-il être aux enfers, le séjour des morts, et affirmer au bon larron qu’ils seront ensemble dans le Paradis. Le décalage temporel se répète : la venue en gloire du Christ constitue la parousie à la fin des temps. Comment Jésus peut-il exaucer le jour même la demande du Bon Larron, qui semble bien désigner un règne eschatologique ?
Dans un de ses sermons anglicans, Saint John Henry Newman donne une définition originale de l’âme. En effet il ne la définit pas comme le principe vital propre à chaque vivant ou comme le principe qui donne « sa forme » à la matière vivante comme saint Thomas d’Aquin qui affirmait que « l’âme est la forme du corps ». Saint John Henry expérimente que l’âme met en retrait la personne de la mécanique générale de l’univers. Ce retrait produit une position particulière : Quand l’homme se positionne dans son individualité, il prend conscience d’un rapport fondamental qui le lie à Dieu. Newman a cette phrase lapidaire pour le décrire : « Moi et mon Dieu ». Dans le récit évangélique, il est frappant que l’unanimité de la foule contre le Christ se transfère sur l’autre bandit, qui se joint aux moqueries. Il rejoint malgré son propre supplice à la vindicte populaire, comme se fondant avec les persécuteurs combien même il est cloué lui aussi à une croix. A l’inverse, le « bon larron » s’en distingue, et est capable de regarder Jésus à partir de son âme en reconnaissant son innocence. Pour prendre une manière de parler proche de la pensée de René Girard, il échappe à l’emballement mimétique, et conserve sa propre capacité de jugement. J’ignore comment l’innocence de Jésus le conduit à sa profession de foi. Peut-être reconnaît-il dans l’oblation de ce dernier le visage du « Serviteur souffrant » de l’Ancien Testament et la rapproche-t-il du Messie. Dans ce cas, en pleine possession de son âme, il concrétise cette phrase de Newman : « Moi et mon Dieu ». Jésus n’apparait pas dans son essence divine, mais dans son comportement divin, d’un être fondamentalement don et bien suprême. Cette rencontre nous enseigne sur la royauté du Christ ; Jésus apparait roi quand une âme est libérée de la confusion de la violence et qu’elle est rendue capable d’elle-même à faire un acte de vérité et de justice. Cet exemple est riche pour nous, quand nous pouvons être tentés de nous réfugier derrière l’Intelligence artificielle ou l’opinion commune, pour y noyer notre propre âme.
La seconde interrogation est plus complexe. Je pourrais botter en touche en jouant sur les différentiels de temporalité entre la création présente et le « Royaume du Christ ». Ce serait penser que les horloges de l’éternité ne sont pas synchronisées avec les nôtres. Je remarque seulement que le bon Larron et Jésus mourront probablement le même jour. Tous deux connaîtront l’ombre de la mort. Le sens religieux des Juifs à l’égard des Morts leur a procuré sans doute une sépulture à chacun d’eux. Pour Jésus, nous en sommes surs. Dans l’obscurité du tombeau, ils se rejoignent comme l’acte de foi du bon Larron l’a rapproché de Jésus sur le Golgotha. Il a rendu l’âme dans une sorte de baptême de désir, le premier de l’histoire. Il remet son esprit avec Jésus. Il entre dans l’Hadès, le séjour des morts en même temps que Jésus. C’est bien là le point décisif. Le Christ entre dans le règne de la mort, défait sa puissance de néant et vient régner comme maître des morts et des vivants. SI nous ne définissons le paradis non pas comme un jardin de délices (le mot paradis vient du mot persan « pardès » qui veut dire jardin), mais comme le lieu où Dieu est présent. Le larron n’est pas encore dans l’état de la résurrection, mais son âme est dans la communion du Christ et entre dans l’attente dans la Création nouvelle, dans l’état de bienheureux car il est avec le Christ « Aujourd’hui, avec moi… » la royauté du Christ a certes vocation à être un règne social puisque ses disciples ne sont uniquement des défunts, inscrits dans le siècle. Elle a une extension plus large, au-delà des frontières de l’expérience humaine.
Ce passage de l’Evangile nous fait prendre de deux éléments essentiels du « style » de gouvernement de Jésus : Il embrasse un domaine bien plus large que celui des rois de ce monde et en quelque sorte s’applique à tout ce qui existe, un règne plus large que l’univers visible. C’est un règne qui révèle comme pour le bon larron le mystère de la dignité de la conscience humaine. Le larron n’est pas seulement sauvé par le contenu de ses paroles, mais aussi par ce qu’il fait usage de la dignité de son âme, et son attitude marque une conversion pas seulement intellectuelle, mais aussi existentielle. Nous autres chrétiens sommes appelés à tenir ces deux dimensions. Pas l’une ou l’autre, mais les deux.
Notre-Dame d'Auteuil