Homélie du dimanche 22 Septembre 2024 - 25ème du Temps ordinaire "B"
Homélie du 22 septembre 2024
La personne effacée
Dans le livre de la Sagesse, Le juste est persécuté par les impies. Un contre une meute ; le singulier contre la masse. L’audace des persécuteurs se nourrit du nombre et celle du juste de son courage personnel. Depuis les thèses de l’académicien René Girard sur le phénomène du désir mimétique et celui du Bouc Emissaire, notre décryptage de la violence collective est plus clair. Cet auteur a d’ailleurs bien repéré que la Bible justifiait l’innocent en proie au rejet quand les mythes et les rites enfants du meurtre fondateur recouvraient la réalité du lynchage du déguisement de la religion. Le Christianisme est la seule religion dans laquelle son fondateur, tenu pour Dieu, n’est précisément divinisé après la dissimulation de son meurtre. Nos crucifix nous le rappellent constamment.
René Girard observe avec une théorie très convaincante la violence collective qui se rabat sur le bouc émissaire, une sorte de fusible qui attire à lui la vindicte de la masse, lui procurant un soulagement. Sa singularité le distingue du groupe de ses ennemis. Cette singularité est à la fois son honneur et son défi. C’est son honneur car il est inassimilable aux comportements du groupe, il résiste à ces folies par lesquelles les individualités se fondent et s’évanouissent, transformant un groupe humain en animal sauvage et imprévisible. Les mouvements de foule peuvent s’emparer d’une tribune de stade de football, et piétiner comme en 1986 au stade du Heysel en Belgique plus de 35 personnes. La curieuse symbiose de la violence collective amène des escouades militaires à violer en masse ou à massacrer, à jouer avec la vie, quand la pression du groupe devient le modèle, l’excuse et la justification des impies. Tout repose sur la perte de personnalité. La masse la procure ; parfois on la recherche dans une transe techno, à coup d’alcool ou de stupéfiants, dans les déhanchements d’une danse saccadée, perdu dans une foule. On s’est oublié, vidé la tête, on a vécu une suspension, parfois étonné d’avoir vomis ou de se retrouver enlacé dans des bras inconnus. Avec en arrière-goût, le vide d’une nausée d’un nouveau matin, où l’on met du temps à se rappeler ce qu’on a fait et qui on est. Parfois le retour à soi fait horreur, et après la dérision qu’on affecte pour maquiller son désarroi, ce sentiment de dégout… C’est plus la désappropriation de soi, souvent causée par une pression extérieure que les excès objectifs qui constitue l’humiliation…
Le schéma du juste et des impies se vérifie à plein dans la dramatique de la passion du Christ. Sauf l’intervention de quelques justes autour de lui (la Vierge, Simon de Cyrène, Sainte Véronique selon la tradition, le bon larron), le sentiment majeur qui émane des récits de la passion est la solitude de Jésus. Le personnage hautement christique de Aslan dans les « Chroniques de Narnia », un lion symbolisant la majesté du Christ, s’offre en réparation d’un parjure à la foule des chimères monstrueuses de la reine des Glaces, dans un sacrifice où il est accablé de leur haine. Les évangélistes décrivent parfaitement son abandon, et font vibrer la dramatique du juste en lui et généralement nous nous reconnaissons en lui quand l’adversité nous oppose à un groupe hostile. Dans l’Evangile d’aujourd’hui, Jésus annonce les grandes lignes de cette passion, qu’il devra affronter. Quand les disciples évoquent la question la primauté, Jésus souligne l’inconvenance d’un tel débat après ce qu’il vient de dire. Cependant il honore un élément contenu dans le désir de la primauté, que réclame chaque Apôtre. En enjoignant d’être le dernier, le serviteur de tous, il met en valeur la singularité du dernier, comme il en existe une en sens inverse chez le premier. Le « serviteur de tous » n’est pas l’ouvrier d’un goulag dont le nom se perd dans les méandres de l’administration pénitentiaire, ou le Ioan Moritz du fameux roman, « la 25ème heure ». Certes le Christ renverse la logique de la convoitise et de l’ambition, mais il n’annihile pas la singularité de l’être humain. Contrairement à l’idéal bouddhiste, l’enseignement du Christ ne cherche pas le suicide de la personnalité, l’annihilation de la singularité dans le tout, mais en débarrassant l’être de son orgueil, de ses convoitises et de sa vanité, de restituer à chacun sa singularité, par laquelle il comprend combien sa vie est précieuse. La dernière place vaut la peine, si elle me fait comprendre combien je suis unique.
Les traits d’une alternative décisive nous sont esquissés dans la Sainte Ecriture : entre être et se dissoudre ; entre personne et masse, entre liberté et illusions.
Notre-Dame d'Auteuil