Homélie du dimanche 9 mars 2025 - 1er dimanche de Carême
Homélie du 1er dimanche de Carême
De pierres et de lumière
Le carême est minéral, taillé dans la pierre d’un désert dans lequel le Christ est entré. Le dépouillement et la solitude poussent l’âme dans ses retranchements et exercent la séduction de la radicalité et l’aversion de l’effort. Pour nous il apparait comme un entrainement qui met à l’épreuve notre patience et nous confronte à nos limites, à notre péché, à notre sens du confort. Le carême est âpre comme la pierre sur laquelle le Christ s’est assis, où il médita sur cette étrange alliance de l’humain et du divin qu’il porte en lui-même. La solitude et la rigueur du silence aiguisent les sens et sensibilisent à l’extrême la jointure qui relie l’âme à l’esprit. Le Christ bande la corde de son âme comme on bande un arc, et il remplit de sa prière et de sa pensée l’étendue déserte qui se présente à ses yeux. Cet effort, conjoint au jeûne, fragilise et vulnérabilise ses ressources intérieures humaines, et Jésus semble advenu à un seuil tel que le Tentateur pourrait croire avoir une chance de dissocier en lui l’homme de Dieu. La faim, la solitude, et le vent sifflant produisent cette fragilité, à laquelle Jésus a consenti, « conduit par l’Esprit ». Saint Luc souligne bien qu’un basculement a lieu quand Jésus a eu faim, comme si une fenêtre de tir venait de s’ouvrir pour le diable, pour le tenter plus profondément.
Comme vous le savez, le diable n’est pas un être de chair et de sang, il est une créature spirituelle, un ange déchu, c’est-à-dire un messager de Dieu qui a inversé le sens de son existence : servir Dieu et son œuvre, pour diviser et corrompre. Dans l’état de fatigue dans lequel se trouve Jésus, on peut aisément supposer que ses résistances psychologiques soient altérées et il ne reste plus en lui que ce trait unique de l’union hypostatique, ce lien entre sa divinité et son humanité. Le diable semble croire qu’il est possible d’entrainer Jésus dans la rébellion, de dresser son humanité contre sa divinité. Il lui est peut-être apparu physiquement comme un interlocuteur s’imposant à sa vue, certainement suspendue entre l’éveil et le songe. Il s’est peut-être simplement immiscé dans le flot des pensées que Jésus a dû nourrir en lui-même, et infléchir celles-ci par les suggestions que nous rapporte saint Luc. Quelle que soit la figuration qu’on prête à ce dialogue, il est important de bien souligner que Jésus ne se parle pas à lui-même, où à ses mouvements propres. Le diable n’est pas la cristallisation de l’inconscient humain ou la projection de ses côtés sombres. Il apparait ici clairement comme un interlocuteur pour Jésus, et les tentations sont à prendre avec le plus de réalisme possible. La faim pousse à toutes les folies, et il n’est pas absurde que le diable suggère à Jésus de transformer une pierre. La subtilité de la tentation tient autant à l’objet, qui est de satisfaire miraculeusement un besoin naturel, qu’au fait de rappeler à Jésus, qu’il doit le faire s’il est le Fils de Dieu. Alors que Jésus s’est efforcé de vivre pleinement humainement l’épreuve du désert, il lui est suggéré de la suspendre le temps d’un miracle. Juste un petit instant, juste un rassasiement normal, presque vital, qu’on ne le comprend qu’à peine puisqu’à la place du Christ, il aurait été pleinement légitime de manger si on avait pu le faire. Or ici, ce qui est en jeu, c’est bien l’acceptation de Jésus de vivre CONTINUEMENT les conséquences de son incarnation, à savoir sa pleine fragilité humaine. Aucun miracle du Christ n’a jamais altéré pour lui-même sa pleine nature humaine.
Saint Luc aborde ensuite la deuxième tentation : se prosterner devant le diable pour recevoir la domination sur les royaumes. Cette tentation parait grossière, évidente, et on s’étonne qu’elle eût lieu, tant la réponse parait évidente. Comment expliquer que le diable n’ait pas fait preuve de plus d’ambiguïté ou de rouerie ? C’est certainement dans l’introduction de cette tentation que nous devons trouver la pointe de la suggestion. Le diable fait saisir d’un seul regard les royaumes, leur puissance et leur gloire. C’est en quelque sorte la clef de l’histoire, celle de la guerre et celle de la paix qu’il propose à Jésus. Nous pouvons nous interroger sur la signification du « cela m’a été remis ». Par qui ? par Dieu ? Par les hommes qui ont cédé devant lui, et ont abdiqué leur liberté pour la lui aliéner ? Le diable propose à Jésus de lui remettre cette liberté abdiquée, si lui-même abdique devant le diable. La proposition est grossière, mais le motif est subtil : résoudre en un geste d’adoration indue, ce que des milliers d’années, des milliards de vies, exigent de patience et de fidélité de la part de Dieu. Je n’ai pas la compétence de dire si le diable a les moyens d’accomplir le marchandage de sa tentation. Dans le « Seigneur des Anneaux », Frodon propose à Galadriel, une puissante elfe magicienne, de lui remettre l’Anneau de pouvoir. Elle entrevoit la puissance qu’elle pourrait déployer, mais aussi la transformation que cela entrainerait en elle : elle deviendrait une reine superbe et adulée, mais froide comme la glace, devenant ce qu’elle avait juré de combattre. De la même manière Jésus risque finalement de devenir un reflet du diable et non celui du Père.
Enfin le Diable remet en tension l’identité du Christ : « Si tu es le Fils de Dieu… ». L’épreuve confine ici à l’absurde. Ni la faim physique, ni la faim de pouvoir ne le motivent. Quoi de plus insensé que de se jeter du faîte du Temple pour tester la fiabilité des anges et la fidélité de Dieu. Il n’y a aucun enjeu, aucune utilité, aucun but utile. C’est probablement là que se situe la pointe. A la différence de la première tentation, le diable n’appuie pas sur la faim, donc sur le lien du Christ avec les hommes, mais sur le lien du Christ avec son Père. On passe de la dimension terrestre à la dimension céleste en quelque sorte. C’est la divinité du Fils qui ici est mise en cause, en tant que relation substantielle avec son Père. C’est une tentation par le doute, par la nécessité de vérifier quelque chose qui n’a pas besoin de l’être. L’absurdité de la représentation de la chute dissimule une tentation très fine, d’autant plus qu’elle se drape des oripeaux de la confiance aveugle. Dans « Indiana Jones et la dernière croisade », le héros se jette dans le vide dans une sorte de « risque de la foi ». Il découvre qu’une passerelle lui a été cachée en trompe-l’œil. C’est un pas en avant, une prise de risque, une avancée. Dans le cas de la dernière tentation, le diable suggère de vérifier plutôt qu’oser, de faire valoir plutôt que de recevoir.
Le désert et le vent ont entendu comme un murmure l’éprouvant dialogue que nous rapporte saint Luc. Ils ont enfermé dans leur mémoire de pierre et d’air cette étrange joute et laissé repartir le vainqueur éprouvé par un combat si mystérieux. Les tentations du Christ nous sont singulièrement familières, non pas parce que nous les connaissons par cœur, mais parce que, lorsqu’on en brise la coquille, elles résonnent avec nos propres tentations. Elles nous sont étrangères car elles sont celles du Fils de Dieu, et qu’en quelque sorte le Christ ne les a pas surmontées pour lui-même mais pour nous.
Notre-Dame d'Auteuil