Homélie du dimanche de la Sainte Famille.
Homélie de la sainte famille 2025
J’aimerais relever avec vous trois traits importants de la Sainte Famille qui nous permettront de mieux entrer dans sa compréhension. Deux d’entre eux sont en partage avec la condition commune des hommes.
Ce qui est frappant dans le récit évangélique, en particulier celui de saint Matthieu, consiste dans le danger qui plane au-dessus de cette famille. Nous voyons d’abord la menace que fait planer Hérode sur elle, quand il se rend compte qu’un nouveau roi est né et qu’il pourrait remettre en cause sa légitimité. Hérode a un pouvoir peu légitime : il est à moitié iduméen, et vaguement juif ; c’est un séide de Rome et malgré sa compétence de gouvernant et son remarquable esprit d’entreprise, il demeure un tyran impitoyable qui n’hésite pas à éliminer des membres de sa propre famille quand ils se montrent trop ambitieux. La fuite en Egypte imprime au trio Joseph, Marie et Jésus une teinte d’urgence et de poursuite qui souligne la précarité de leur situation. La traversée du Sinaï n’est pas une randonnée et si l’on peut supposer qu’une communauté juive, à Alexandrie notamment, aurait pu les assister, leur statut n’en demeure pas moins incertain.
De manière générale, le niveau de sécurité à cette époque dépend à la fois de la Pax romana et des aléas du temps. Des voyageurs isolés sont des proies faciles et l’on note bien lors du pèlerinage à Jérusalem, quand Jésus a 12 ans qu’on circule généralement en caravane suffisamment nombreuse pour riposter aux brigands ou aux Bédouins du désert prêts à effectuer des razzias dans les terres fertiles de la Terre Sainte. Les Romains eux-mêmes contiennent les velléités de rébellion en pratiquant de temps en temps la décimation de population entière. La période est rude, la survie dépend des récoltes, et des calamités s’abattent sur les populations en termes de famine, d’épidémie ou de troubles intérieurs. La sainte famille n’échappe pas à l’incertitude du lendemain et à la difficulté du temps. Malgré un niveau d’éducation hors norme, puisqu’une bonne partie de la population masculine juive sait lire et écrire, les conditions de vie quotidienne ne sont pas celles que nous connaissons et la familiarité que nous entretenons avec les évangiles nous fait parfois oublier dans quel contexte la sainte famille évolue.
Le deuxième point est que la sainte famille évolue dans un monde qui s’appuie structurellement sur la famille. La séquence démographique à laquelle elle appartient n’est pas la nôtre comme le système de prise en charge des ainés repose sur la solidarité familiale. Le nombre d’enfants est élevé pour pallier la mortalité importante de l’époque et pour assurer que ceux-ci prendront en charge leurs parents dans leur vieillesse. Le quatrième commandement n’est pas seulement un commandement spirituel, mais un commandement social. Les Juifs répugnent à éliminer les vieillards quand ils commencent à peser sur les ressources du clan et la déférence qui leur est accordée leur assure la subsistance. Les enfants sont la première assurance pour les vieux jours. Ce système tisse des relations réciproques. Plusieurs indices dans les évangiles montrent que Jésus devient le chef de famille, sans doute après la mort de Joseph. A Cana, Marie se tourne vers lui pour procurer du vin : il est possible qu’il détienne la bourse familiale et dans l’esprit de Marie il puisse aller en acheter avant qu’il n’opère le premier signe. Sur la croix, il prend soin de la confier au disciple qu’il aimait. Il parait impensable qu’il se dérobe à ses devoirs de fils quand ses parents avancent en âge. Ces éléments sont à intégrer quand il oppose les liens familiaux avec l’adhésion à lui-même. Souvent les illustrations idéalisées de la sainte Famille édulcorent ces liens intrinsèques à toute famille et nous induisent à une lecture si littérale des textes qu’on en oublie l’arrière-fond sur lequel ils ont été rédigés.
Le troisième point touche la spécificité de cette famille : un couple et un enfant unique. En dépit de multiples spéculations sur « les frères de Jésus », la tradition et la lecture précise des textes nous laissent induire une famille réduite à un enfant. Elle tranche avec les coutumes ambiantes et les éléments sociologiques que je viens d’évoquer. La raison principale repose sur la consécration induite de Marie et de Joseph, tous deux restés chastes et continents à cause de l’identité de leur enfant Jésus. Contrairement à certaines interprétations qui supposeraient une sorte d’ignorance de départ sur la nature de Jésus et une découverte progressive de son statut, que réfutent les évangélistes, les parents savent concrètement que Jésus est le Messie dès le départ. La sainte Famille s’insère dans le tissu social de son époque. Elle a dû apparaitre assez étrange, voire suspectée d’infertilité puisqu’un seul enfant en est issu. Elle conserve un secret qui ne sera manifesté après le temps de la nativité qu’une fois quand Jésus atteint l’âge de 12 ans, et encore sans les témoins du voisinage dans le Temple de Jérusalem. Il faudra attendre que Jésus « ait environ trente ans » pour qu’il le dévoile durant son ministère publique. Rien ne semble avoir transpiré de ce secret puisque les habitants de Nazareth sont aussi surpris que les autres des prouesses réalisées par Jésus. Un secret ainsi partagé par les seuls membres du foyer laisse augurer un rapport unique entre eux, d’autant plus que le Christ ne se distingue en rien des autres enfants, des autres adolescents et des autres jeunes hommes sur le plan des actes extraordinaires, sinon sa sagesse. Au fil des ans, on peut concevoir que Marie et Joseph aient lentement assimilé le sens de l’Incarnation : la présence de Dieu habite leur quotidien et s’entremêle avec les soucis coutumiers du temps. Une sorte de suspension de la figure messianique révèle le sens profond de cette incarnation. Le temps où la sainte famille était réunie est comme rempli, non pas d’actions d’éclat, par une longue maturation, une longue connivence entre Dieu et l’homme, une sorte de point de départ de la nouvelle Alliance, avant sa conclusion sur la croix.
C’est donc au travers des prismes du danger, de la solidarité familiale et de la spécificité de la sainte Famille que je vous invite aujourd’hui à contempler cette réalité que nous recevons en ce temps de Noël. Je crois que cela peut nous inspirer et nous permettre de la rejoindre par la force de notre esprit.
Notre-Dame d'Auteuil