Dimanche 23 Août 2026 - 21ème du temps ordinaire
Homélie du 23 août 2026 - 21ème dimanche du temps ordinaire
En hébreu, le mot « vérité » se dit « émet » et il est de la même racine que le mot « amen » que nous utilisons couramment dans notre prière. La portée de ce terme est plus forte que la version française « ainsi soit-il ». Cette expression est voisine du fameux « inch Allah » arabe. En effet dans le « ainsi soit-il » est contenu une remise de soi à la providence, le fait d’entrer dans une sorte d’abandon dans le mystère de Dieu, qui surpasse tout ce qu’on peut imaginer. Les mots « émet » ou « amen » contienne non seulement cette confiance dans un avenir que la main de Dieu va tisser et dans lequel il conduit le croyant, mais aussi une affirmation, une adhésion à une réalité présente. Avec toute la prudence nécessaire pour s’approcher de la vérité, que ce soit le discernement ou l’humilité pour l’affirmer, ces deux mots désignent la faculté de l’esprit humain de pouvoir connaître réellement. La vérité est une adéquation des évènements et des choses avec le langage et la pensée. D’une part si nous vivons dans le mensonge, nous finissons par laisser notre pensée transformer la réalité, et le paradoxe consiste à ce que le menteur qui connait la vérité, mais qui la travestit pour tromper, finit souvent par laisser son discours le convaincre lui-même. La description des régimes totalitaires résumée par exemple dans le remarquable « 1984 » de Georges Orwell illustrent à grande échelle cette altération. D’autre part, la saisie de la vérité, qui parfois a des effets pénibles, est libératrice comme Jésus lui-même l’affirme dans l’évangile de saint Jean : « La vérité vous rendra libre » . Le langage n’a plus la priorité et doit toujours se référer alors à ce qui est réel.
Cette introduction nous amène à l’évangile de la confession de saint Pierre que nous venons d’entendre. Et nous voyons combien est lourde de conséquence la vérité. Je dirais même qu’elle est dangereuse parce qu’elle entraine des effets que la souplesse du langage ne peut contenir. Après les réponses d’opinion que Jésus obtient, qui sont fausses ou incomplètes, Jésus entend une vérité dite sur lui, peut-être la déclaration la plus profonde à son sujet. Que Jésus soit un rabbi, un prophète, n’est pas faux, mais largement en-dessous de la vérité de ce qu’il est. Pour Jésus, être enfin reconnu dans son identité profonde, son identité de nature, doit probablement provoquer une émotion intense. Peut-être vous est-il déjà arrivé vous-mêmes d’être reconnu réellement, et de savourer ce moment, comme si le plus profond de vous-mêmes sortait pour aller à la rencontre de celui qui vous parle. Il ne s’agit ici de parler d’un trait de caractère aussi profond soit-il, ni d’une action que nous aurions effectuée, mais de révéler le fond de notre âme et de le voir suspendu entre nous et celui qui nous reconnait en vérité. C’est extrêmement déconcertant, parfois pénible, car comme un gant qu’on retourne, le secret de nos cœurs revient à l’actualité et en quelque sorte traverse la barrière de chair qui préserve notre conscience. Ce qui est dissimulé dans la chair de Jésus est maintenant mis en lumière par la confession de saint Pierre. La vérité fait surgir l’être le plus profond. On imagine qu’à ce moment de la conversation, ce qui était une sorte de badinage disparait, et laisse place à un échange existentiel. L’instant de la déclaration de saint Pierre se déploie comme une vasque pour accueillir dans les mots la charge éternelle de l’identité de Jésus. Si je prenais un parallèle littéraire, je me référerais à la découverte que Roxanne fait de l’amour de Cyrano à la fin de la pièce, où lui, presque agonisant, essaie d’échapper à la vérité qu’elle lui renvoie et à ces années où il s’est dissimulé derrière Christian car il estime qu’il ne mérité pas l’amour de Roxanne qu’il a pourtant dupée ce faisant. Toute une vie de dissimulation pudique est dévoilée, et la fanfaronnade bravache et romantique de Cyrano résiste aux paroles de Roxanne, et à son amour que son nez péninsulaire et la pauvre idée qu’il se fait de lui-même l’empêchaient d’espérer. La pièce se conclut par ce sommet où des années de secrets sont éventées. Les dénégations de Cyrano ne trompent pas Roxanne. Cyrano est mis à nu et il le tolère difficilement. A l’inverse, Jésus ne se dissimule pas dans la pudeur, mais attire à lui l’âme de Pierre.
Je pense que Pierre a parlé de manière intuitive, comme s’il était capable d’un regard d’embrasser d’un seul coup les différents indices que Jésus a laissé saisir de lui-même. L’intuition ne contredit pas l’inspiration divine. Sa spontanéité pourrait laisser croire que saint Pierre a parlé trop vite, justement, mais inconséquemment. Jésus nous indique que cela n’est pas le cas puisque ce que Pierre dit ne vient pas de la chair et du sang. Saint Pierre a serti dans des mots une réalité divine et éternelle et il exprime la première profession de foi. La vérité est lourde de conséquences. Pierre reçoit comme un écho de sa déclaration une tâche immense qui partant de la mer de Galilée le conduira jusqu’à Rome et se perpétuera jusqu’à aujourd’hui au long des siècles.
Si la vérité est à la racine de notre vie, elle nous comblera et nous amènera à nous dépasser, peut-être dans la douleur. En effet quand nous découvrons la vérité, nous n’avons plus de choix que de la suivre. La tentation d’y échapper peut suggérer l’oubli, l’indifférence ou le refus, tout en sachant qu’elle sera toujours là. Pendant quelques instants, je vous invite à vous rappeler ces moments où la vérité a marqué votre vie, où vous avez senti qu’elle extrayait de vous-mêmes le fond de votre être et qu’elle vous a fait sentir qu’une pointe d’éternité y résidait.
Notre-Dame d'Auteuil