Homélie du dimanche 22 Février 2026 - 1er de Carême — Notre-Dame d'Auteuil

Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Menu

Homélie du dimanche 22 Février 2026 - 1er de Carême

Homélie du 22 février 2026

Si vous avez jeûné ce mercredi des cendres, ou si vous vous êtes abstenu d’un plaisir volontairement, vous avez certainement éprouvé la plainte lancinante de votre ventre qui devient ce compagnon importun et agaçant et entendu la voix étouffée de votre paquet de cigarettes laissé négligemment sur un meuble du salon, qui ne cesse de vous appeler. L’un et l’autre deviennent ces quémandeurs insupportables qui ne cessent de frapper à la porte de votre corps. Retransposez maintenant cette petite expérience sur une durée longue, où le corps, certes s’adapte au nouveau régime que vous lui imposez, mais ne cesse pas de renâcler. Pour Jésus, la durée est suffisamment longue pour que le jeûne répercute les exigences du corps sur l’esprit.

Le désert isole Jésus. L’absence de contact humain altère le sens commun et quand l’ombre s’enfuit devant l’aube au petit matin froid, on ne distingue plus la séparation entre le songe et la réalité. La froideur de la nuit alterne avec les premières chaleurs printanières, parfois mouillées par une des rares pluies de cette région. L’ocre minéral de la pierre se pare d’un voile de gaze vert qui ne tiendra que quelques heures. La succession des jours dissout dans cette solitude le décompte calendaire. L’espace et le temps se fondent et Jésus aborde une sorte de limbes mentales. Tout ce qu’il va rencontrer tient de l’hallucination et rend véridique les tentations que lui suggère Satan. Celui-ci va s’installer aux confins des appétits frustrés et des altérations sensorielles. Il est l’ennemi et comme il ose s’attaquer à son créateur fait homme, il se poste à la jointure affaiblie qui unit l’humanité du Christ à sa divinité, dans sa posture filiale.

  Satan va d’abord allumer le feu de la convoitise, d’un désir de « sursaut », profitant de la vulnérabilité de son adversaire. Il exploite la faim qui tenaille son corps et qui le suspend au-dessus de l’abime de la déréliction. C’est le cri de la faim légitimé par la filiation divine que Satan attise, en soufflant sur les braises de la révolte du corps contre la mort. La tentation devient une torture quand il est proposé au fils de Dieu de jouir de ses prérogatives pour altérer sa présence à notre condition humaine par un miracle. S’il le faisait, son association à nous serait faussée. Il ne reste à Jésus qu’une ressource qu’il partage avec nous : la Parole de Dieu qu’il oppose à Satan. Nous avons dans notre esprit ces paroles qui inspirent nos actions, surtout quand nous sommes dans les ténèbres, comme des phares et qui nous préservent de l’errance et du découragement. 

Maintenant Satan suggère au Christ une sorte de vertige. Sous ses pieds, se dérobe le vide de la chute, et le choc contre le pavement du temple. Une fraction de temps sépare le faîte du pavement de la Maison de Dieu. Un instant de vertige, mélangé de peur, de vie et de mort, où l’on met aux enchères la vie que Dieu donne aux hommes. La loi de la gravité et l’impact contre la pierre la dispute aux anges que Dieu ne manquera pas d’envoyer aux secours de son fils. Ce n’est ni plus ni moins une tentation de suicide qui est inspiré à Jésus, l’ivresse de disposer de sa propre vie en la jouant comme un chantage auprès du Père. Il me semble que cette tentation est centrale : Satan suggère à Jésus de jouir et de disposer de cette vie comme d’un bien qui lui appartiendrait exclusivement. Elle cesserait d’être un bien reçu d’un Autre. Si Jésus, même en songe, se lançait du faîte du temple, alors il casserait la nature oblative de la vie, et altérerait le sens de la résurrection qui précisément postule la fidélité de Dieu dans le don qu’il nous fait de la vie, soit au travers de la nature que de la grâce surnaturelle. Satan propose de vider la vie de cette dimension relationnelle qui nous rend heureusement débiteur. 

La dernière tentation porte sur le règne. Nous professons un Christ triomphant, Roi des rois, Souverain universel. Satan lui suggère un raccourci qui ne demande pas plus d’effort qu’une prosternation. C’est un contrat faustien, l’échange d’une âme contre une vision de puissance. Satan s’interpose entre Jésus et Dieu, en le dispensant de la croix et lui procurant un règne à son sceau et à son empreinte. 

N’oublions que Satan est un menteur : ce qu’il montre à Jésus est puissamment suggestif, plus que la lettre des évangiles nous le rapporte. Ce qu’il suggère est un mensonge pétri dans la farine de la vérité. Il ne peut tenir ce qu’il promet et appuie sur les tensions de la nature humaine pour courber les volontés. Il est un bretteur qui joue les espoirs pour les tromper et conduire les âmes à la désespérance, même celle du Christ. Il lui propose de se désolidariser de nous, de tester la fidélité du Père céleste et enfin de devenir un de ses suppôts.   

 

Navigation