Des textes pour approfondir le mystère de l'eucharistieEucharistie et Transfiguration
I l est particulièrement caractéristique que lorsque le Christ veut rendre ses fidèles participants à lui-même de la manière la plus profonde et la plus intime, et les faire communier à ce qu'il est, il leur donne en nourriture son propre corps et son propre sang. En communiant au corps et au sang du Christ, le fidèle communie aussi à l'âme et à l'esprit du Christ, bref, à toute la personne du Christ. On voit là confirmés par le Christ lui-même, d'une part le lien essentiel qui unit dans l'être humain le corps à l'âme et à l'esprit, et d'autre part le fait que le corps implique la personne tout entière. Dans le cas du Christ, en outre, la nature humaine étant en sa personne unie à la nature divine, la communion à son corps implique la communion à la nature divine, et donc non seulement à la personne du Verbe, mais aussi à la personne du Père et à celle du Saint-Esprit puisque la nature divine est unique et commune aux trois personnes divines. Cette étroite union de la nature humaine du Christ à la nature divine en sa personne s'est manifestée de manière éclatante lors de l'épisode de la Transfiguration, où le corps du Christ est devenu, aux yeux des apôtres présents soudain ouverts par l'Esprit Saint, transparent aux énergies divines et où, à travers son corps, la nature humaine du Christ s'est révélée remplie, baignée, enveloppée et pénétrée par elles. Par la Transfiguration est ouverte la possibilité à ceux qui en sont dignes de voir, dans la lumière incréée, le Christ glorifié jusque dans son corps, mais aussi, étant intimement unis au Christ, de recevoir et de manifester par grâce cette même lumière que le Christ possède par nature et dont il rayonne. La Transfiguration témoigne donc non seulement de manière éclatante de la divino-humanité du Christ, de l'étroite union et compénétration, en sa personne, de ses deux natures, divine et humaine, mais aussi de notre vocation à être divinisés par grâce dans la totalité de notre être, y compris notre corps. Tant dans la Transfiguration que dans l'Eucharistie se manifeste donc la valeur spirituelle suprême conférée au corps humain par le Christ lui-même. Dans ces deux événements il nous est clairement manifesté que dans le Christ "habite corporellement toute la plénitude de la divinité" (Col h29). Se manifeste aussi par là, d'avance, la valeur éminente reconnue au corps de tout fidèle participant au Christ par la communion et devenu à sa ressemblance, et par grâce, porteur des énergies divines. Jean-Claude Larchet (Ceci est mon corps, éd. La joie de lire) Un pain donné pour changer la vie
Si nous nous éprouvons bien nous-mêmes, avant de le recevoir, comme le recommande Saint Paul, si nous le recevons dignement, Dieu lui-même nous assimile à lui. Ceci arrive lorsque nous savons nous dépouiller de notre propre moi, lorsque nous cessons, en quelque sorte d'exister pour tout ce qui n'est pas Dieu. Mieux les aliments que nous mangeons sont assimilés, plus ils cessent d'être ce qu'ils étaient avant d'être consommés. Veux-tu savoir alors si Dieu s'est bien nourri de toi, s'il a pu t'assimiler à lui ? Vois donc si tu le sens présent en toi et si tu te sens en lui. Car il dit : « Qui mange ma chair et boit mon sang, celui-là demeure en moi, et moi en lui » (Jn 6,56). Si tu veux que le Seigneur puisse t'assimiler, il faut que tu cesses d'être ce que tu es, comme la nourriture doit être transformée en celui qui la mange. Veux-tu être vraiment changé en Dieu ? Laisse ce que tu es ! Il te faut pour cela, t'approcher souvent du Sacrement de l'autel. C'est lui, le Christ présent dans ce sacrement, qui t'attirera, de telle sorte que ton vieil homme sera peu à peu intérieurement transformé. Ce Pain spirituel que tu manges dans l'Eucharistie te séparera peu à peu de tout toi-même. Examine donc si, après avoir mangé ce Pain, ton cœur est plus détaché de tout ce qui n'est pas Dieu. Si la vie qu'il t'a communiquée ainsi a pénétré tout ton être, tes sens, tes habitudes, tes paroles et tes actions. Alors le Sacrement du Pain consume et rejette de toi ce qui est mauvais. Dieu entre vraiment en toi. Et il manifeste sa présence dans toute ta conduite, ton amour, tes pensées et tes intentions (...). Il change l'homme que tu es ; toute ta vie est alors façonnée et dirigée par Dieu ; vers lui nous sommes attirés et par lui assimilés. Jean Tauler o.p. De l'eucharistie à la parousie
Les événements derniers dont parle l'Évangile sont des signes et ils sont encore dans l'Histoire. Or la parousie coïncide avec le changement de la nature, ce n'est pas de l'Histoire que la parousie sera visible mais au- delà de l'Histoire, ce qui postule le passage à un autre on (univers) : tous nous serons transformés (1Co 15, 51) - les vivants qui seront encore là seront emportés sur des nuées pour rencontrer le Seigneur « dans les airs » (1Th 4, 17). Tous ceux qui gisent dans la tombe - entendront la voix du fils de Dieu - et sortiront à l'appel de sa voix (Jn 5, 25-29). Selon saint Paul, il y a une énergie du grain de semence que Dieu fait resurgir : on sème un corps psychique, il ressuscite un corps spirituel - revêtu de l'immortalité - et de l'image du Céleste (1Co 15, 44).Les textes eschatologiques présentent une densité symbolique qui supprime toute simplification et surtout tout sens littéral. Ce sont des images car la parole est impuissante dès qu'il s'agit d'une dimension transcendante pour le moment. Le sens précis nous chappe totalement et nous invite à « honorer en silence » la réalité dont il a été dit : l'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu et il ne vint jamais au cœur de l'homme - ce que le Seigneur a préparé pour ceux qui l'aiment (Is 64, 3 ; 1Co 2, 9). La résurrection est une ultime surélévation qui arrache l'être à sa propre mesure. La main de Dieu saisit sa proie et l'enlève dans une dimension inconnue. On peut dire tout au plus que l'esprit retrouve la plénitude de l'être humain, âme et corps gardés parfaitement identiques à leur propre unicité. Saint Grégoire de Nysse parle du « sceau », de la « frappe » qui se rapporte à la forme du corps (qui est justement une des fonctions de l'âme) et qui permettra de reconnaître le visage connu. Le corps sera semblable au corps du Christ ressuscité ce qui veut dire : plus de pesanteur et d'impénétrabilité. L'énergie de répulsion qui rend tout opaque, impénétrable, laisse place à la seule énergie d'attraction et d'interpénétration de tous et de chacun.Paul Evdokimov (Le buisson ardent, éd. Lethielleux) Attente et engagement
C'est ici que sourd l'espérance chrétienne : "Le Seigneur va venir, la peine finira" ; saint Paul va jusqu'à l'appeler la "bienheureuse espérance" ; nous vivons, dit-il, dans l'attente de la bienheureuse espérance de la manifestation glorieuse de notre grand Dieu et Sauveur Jésus Christ (cf. Tt 2, 13). C'est l'unique grande vérité qui meut tous et vers laquelle tous se meuvent ; c'est la seule nouvelle véritablement importante que la foi se doit d'apporter au monde : le Seigneur vient ! Essayons d'imaginer la vie, le monde, la foi elle-même, sans une telle certitude : tout s'obscurcit et tombe dans l'absurde. Si nous n'espérons en Christ que pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes (cf. 1 Co 15, 19)… Il banalise l'histoire et n'y comprend rien celui qui ne sait pas qu'elle va vers le Seigneur qui vient. La force de la prédication chrétienne, c'est d'annoncer le retour du Seigneur. Alors pourquoi se taire, pourquoi mettre sous le boisseau ce flambeau qui peut incendier le monde ? Ne serait-il pas à l'adresse de toute l'Église - c'est mon avis - ce commandement de Dieu inscrit au livre du prophète Isaïe : Quant à toi, monte sur une haute montagne, Sion, joyeuse messagère... Élève avec énergie ta voix... Ne crains pas, dis aux villes de Juda : "Voici votre Dieu, voici le Seigneur Dieu ! Avec vigueur il vient et son bras lui assurera la souveraineté" (Is 40, 9 s.) Ne plus annoncer la fin du monde par peur d'inquiéter les gens, c'est, à une plus vaste échelle, comme renouveler la stupidité des parents qui n'avertissent pas le conjoint de sa mort prochaine de peur de l'épouvanter ; ce qui n'empêchera certainement pas le conjoint de mourir, mais de mourir dans de bonnes conditions. "De quelle espèce est donc notre amour pour le Christ si nous redoutons sa venue ? N'est-ce pas là, frères, un sujet de honte ? Nous l'aimons et nous avons peur de sa venue ? Mais l'aimons-nous pour de vrai ? Ou bien, par hasard, n'aimons-nous pas davantage nos péchés que le Christ ?" (St Augustin). C'est un devoir urgent de restituer aux fidèles la familiarité, la nostalgie, le sens de la patrie céleste et, pourquoi pas, du paradis. Peu à peu, toute cette aura a disparu. Pourquoi ? Parce que des maîtres imprudents, qui se sont laissés intimider par des idéologies athées, n'ont pas voulu parler d'un "au-delà". Quand elle est purement biblique, l'attente du retour du Seigneur ne détourne pas de l'engagement envers les frères, elle le purifie plutôt ; elle enseigne à "évaluer avec sagesse les biens de la terre, toujours orientés vers les biens du ciel", selon une prière liturgique de l'Avent. Après avoir rappelé aux chrétiens que "le temps est court", saint Paul tirait cette conclusion : donc, tant que nous en avons le temps, travaillons pour le bien de tous et particulièrement pour nos frères dans la foi ! Jésus lui-même nous l'a enseigné : dans l'attente de son retour nous devons nous laver les pieds les uns aux autres. Si notre Eucharistie est eschatologique, c'est alors vrai que notre eschatologie est eucharistique, c'est-à-dire faite de service et de don de soi jusqu'à la mort. R. Cantalamessa (L’Eucharistie et notre sanctification, éd. Centurion) Pourquoi la messe ?
Peut-être avons-nous un peu perdu le sens de cette action de grâce, qui est pourtant la signification du mot "eucharistie". S'il est vrai que l'essentiel pour le fidèle est d'accéder aux deux tables de la Parole et du Pain pour s'en nourrir, pourquoi, se demandent certains, ne pourrait-on pas se limiter à l'écoute de la Parole et à la communion, comme on est réduit à le faire dans les célébrations sans prêtre ? C'est oublier, justement, le sens de la prière eucharistique elle-même, cette grande "prière de merci", comme on l'apprend aux enfants du catéchisme. L'eucharistie est une action, pas seulement la consommation de la Parole et du Pain. Elle engage dans la démarche, dans la prière de Jésus, dans sa consécration. Le fidèle n'en est pas seulement le bénéficiaire, consommateur : il en est, par le Christ, avec lui et en lui, un véritable acteur. Non pas tout seul, mais en Église, en "corps constitué". Donc avec un ministre ordonné pour être à la fois membre de l'assemblée ("fidèle" lui aussi ...) et face à elle pour représenter, rendre présent, le Christ rassemblant et faisant vivre les siens par la Parole et le Pain. Jean-Noël Bezançon (in Un chemin pour aller ensemble au cœur de la foi, p.189) Sacrifice et salut
L’eucharistie est mystère d’amour. Mystère de l’amour divin, infiniment miséricordieux, qui nous est manifesté dans le sacrifice du Christ. "Ce sacrifice est tellement décisif pour le salut du genre humain que Jésus Christ ne l’a accompli et n’est retourné vers le Père qu’après nous avoir laissé le moyen d’y participer comme si nous y avions été présents. Tout fidèle peut ainsi y prendre part et en goûter les fruits d’une manière inépuisable" (Ecclesia de eucharistia 11). Elle est aussi mystère de l’amour des hommes qui acceptent, ou non, de répondre à l’invitation amoureuse qui leur est adressée. Au fond, pourquoi allons-nous à la messe ? Parce que Dieu nous y donne son salut. Le salut : voilà bien un terme oublié, et une réalité qui ne l’est pas moins. Avons-nous besoin d’être sauvés ? De quoi avons-nous besoin d’être sauvés ? Par qui avons-nous besoin d’être sauvés ? Oui, nous avons besoin d’être sauvés par le Christ parce que le péché, commis et subi, et la mort, terme inévitable de notre vie terrestre, sont autant d’obstacles qui nous séparent de la vie éternelle en Dieu. Quel est ce salut ? C’est la vie éternelle, déjà commencée sur cette terre, qui ne trouvera son plein achèvement qu’après notre mort. C’est notre vie en Dieu, Père, Fils et Saint Esprit, qui seul est éternel. C’est Dieu lui-même qui se donne à nous. Au début d’un magnifique ouvrage sur l’amour de Dieu, saint Bernard interroge son lecteur : "Vous voulez donc apprendre de moi pourquoi et dans quelle mesure il faut aimer Dieu ?" Et il s’empresse de répondre : "la cause de notre amour de Dieu, c’est Dieu même ; la mesure, c’est de l’aimer sans mesure". Père Curbelié Le sacrement du Mystère Pascal
Chaque fois que vous mangez ce Pain et que vous buvez cette Coupe, vous annoncez la Mort du Seigneur jusqu’à ce qu’Il vienne (1 Co 11, 26). Pas d’Eucharistie authentique sans renouveau de l’espérance en un monde nouveau. C’est le cœur même de la Fête eucharistique ; dans les autres fêtes humaines, il arrive qu’on tente de se distraire pour oublier la mort et le mal du monde. Dans l’Eucharistie, on ne peut pas oublier la mort du Seigneur. Elle est au centre, mais elle devient, avec le Christ, le passage vers le Royaume de la Résurrection, ce monde radicalement nouveau où il n’y aura plus ni larmes, ni cri, ni peur. Le rassemblement autour du Christ, autour de la Table, anticipe notre réunion dans le Royaume, autour du Père. Au cœur-même des forces de mort et de destruction qui nous travaillent, l’Eucharistie introduit une force de vie, de reconstruction. Il ne saurait donc y avoir de rassemblement eucharistique et de communion au Christ, sans un nouveau regard sur le monde. Ce monde, et nous-mêmes, avec nos corps et nos relations à l’univers de la nature et aux autres. Nous sommes faits pour autre chose ! Aujourd’hui, nous gémissons encore, mais nous sommes destinés à entrer dans la liberté des enfants de Dieu. C’est l’Eucharistie qui façonne en nous le matériau de la nouvelle Création. Elle est un premier accès au monde de la Résurrection. C’est le Christ lui-même qui procure à l’Eucharistie cette orientation essentielle. Car il a vécu sa Pâque et célébré la Cène dans la perspective de son retour, comme une première anticipation du monde nouveau, du banquet messianique. C’est l’Esprit qui nous est donné pour achever en nous, dans notre monde, ce dont le Christ pascal est l’origine : le passage au Père. Monseigneur Claude Dagens Depuis l’Ascension, le Christ ne se sépare plus jamais de son Eglise. Au ciel il se présente au Père avec son corps mystique amené à sa perfection "sans tache ni ride ». Tous les élus, unis avec lui et entre eux, vivent de la même louange dans la lumière du Verbe et la charité du saint Esprit. Ici-bas, durant la messe, ce mystère d’unité et de glorification se prépare. L’union des membres au chef est encore imparfaite : elle est en voie de croissance et s’opère dans la foi ; mais en raison de leur offrande avec le Christ, les fidèles participent en vérité à son état d’hostie. Que veulent dire ces mots : état d’hostie ? Ils signifient qu’en se joignant au Christ, tandis qu’il s’offre, s’immole et se donne en nourriture, le chrétien accepte de vivre dans une totale et constante remise de soi à la gloire du Père. Dans la pauvreté de ce cœur, Jésus implante ainsi sa vie ; il le rend semblable au sien, voué tout entier à Dieu et aux âmes. Parmi les fidèles qui assistent à la messe, quelques uns ont le geste généreux : entraînés par l’exemple et la grâce de Jésus, ils l’imitent sans réserve : ils offrent leur être, leur pensée, leur action et acceptent toutes les peines, les contradictions et les travaux que la Providence leur impose. D’autres prennent part aussi à l’oblation de Jésus, mais à des degrés divers, sans se livrer à fond ; certaines âmes marchandent toujours. Notre-Seigneur accueille néanmoins leur offrande, il ne repousse aucun de ses membres, même les plus infirmes. Tout au contraire, quand ils s’offrent avec lui, il agrée leur bonne volonté, il les vivifie, les sanctifie. Dom Columba Marmion L'impatience de l'Epouse
Il faut comprendre que l'eucharistie est aussi le sacrement de l'avenir, de l'avenir de l'Eglise et de nos vies personnelles, de l'avenir du monde. Que dans l'eucharistie, il y a déjà l'achèvement eschatologique de ce monde. A tel point que dans le plus ancien formulaire eucharistique que nous connaissons, qui est celui de la Didake, un texte probablement du premier siècle, nous avons cette très belle formule : "Que vienne ta grâce et que ce monde passe". Vous savez que frère André Gouzes a conçu une très belle mélodie que vous connaissez sans doute où il a combiné différents textes avec celui-là : "L'Esprit et l'Epouse disent : Viens ! (Apocalypse) Que vienne ta grâce, que ce monde passe (Didake) Et tu seras tout en tous (saint Paul)". Dieu sera tout en tous, le Christ sera tout en tous. Il y a ce mouvement dans l'eucharistie, que cette antienne exprime très profondément. Et je crois que dans l'adoration, il y a le désir, l'attente de l'Epouse de pouvoir enfin recevoir la plénitude de l'Epoux. Qu'elle est en train de recevoir à chaque communion, mais qu'elle ne peut encore, elle, complètement s'approprier. Il y a ce "plus" qui est tenu en réserve et, en adorant, c'est l'attente, l'impatience presque, de l'Epouse avec l'Esprit Saint, qui disent : Jésus viens, pour que ce monde passe. Pour que ce monde passe non pas en vanité, comme disait l'Ecclésiaste : tout passe dans ce monde, tout est vanité. Non : pour que ce monde passe dans ta Pâque, pour que ce monde passe vers le Père. Pour que toute cette souffrance, pour que toute cette épreuve, toute cette vie des hommes, devienne passage, Pâque vers le Père. C'est tout cela qui se joue dans l'adoration. Il y a ce hiatus : dans l'adoration, on est tout le temps comme en attente de la communion mais pas seulement de la communion que je vais avoir dans quelques heures, ou demain, ou plus tard... mais dans la communion ultime, totale, dans laquelle l'Eglise s'unira complètement à son Epoux pour que Dieu soit tout en tous. Voilà ce grand dynamisme eschatologique de l'adoration et quand on voit cela, à ce moment-là, l'adoration est un extraordinaire approfondissement du désir eucharistique. Au lieu de vouloir ramener Dieu simplement dans nos petites affaires à nous, c'est nous qui entrons dans le grand mouvement du dessein de Dieu qui veut se donner à tous les hommes, qui veut les sauver, qui veut les rassembler, qui veut habiter en eux, constituer cette Jérusalem céleste où Dieu habitera avec les hommes : voici la demeure de Dieu avec les hommes - c'est la fin de l'Apocalypse. Cette demeure de Dieu avec les hommes, je crois que c'est ce que nous célébrons dans la fête du Saint Sacrement, du Corps et du Sang du Christ, en ce sens que Dieu veut se donner pour habiter son temple, et son temple, c'est l'humanité, devenue Jérusalem céleste, devenue Epouse eschatologique. Père Jean-Miguel Garrigues o.p. Extrait d’une conférence prononcée pour la Fête du Saint Sacrement, le 25 mai 08 (Eglise du Sacré Cœur, Bordeaux) La question de l'espace
Par rapport à notre espace, le Christ eucharistique, c'est la présence du Christ ressuscité ; ce n'est pas la présence du Christ avant la mort et la résurrection. Jésus, avant sa mort et sa résurrection, quand il était à Nazareth, il n'était pas à Jérusalem, et vice versa... Il était vraiment localisé par le lieu, il était bien inscrit dans un lieu. A partir du moment où le Christ ressuscite, il devient Seigneur. Son humanité, son corps, sont les prémisses du monde nouveau, de la création nouvelle. Donc, il échappe complètement à l'espace, à notre espace tout en pouvant se rendre présent à n'importe quel point de notre espace. On a souvent dit que Jésus ressuscité était passé à travers la porte, en entrant dans le cénacle ; mais c'est faux, parce que cela supposerait que Jésus vienne de l'autre côté de la porte. Jésus ne vient pas de l'autre côté de la porte ! Jésus vient de cet espace nouveau qu'il a inauguré dans son corps ressuscité, dans lequel la Vierge Marie le rejoint plus tard et dans lequel nous le rejoindrons ensuite par la résurrection. C'est un espace et un temps nouveaux ; c'est un état totalement nouveau de la création. On ne peut pas dire que Jésus est quelque part dans notre espace. C'est plutôt notre espace tout entier qui est ordonné, référé, à entrer dans cette mutation radicale qui fera de notre monde les cieux nouveaux et la terre nouvelle. Dieu refera toute chose nouvelle, comme dit l'Apocalypse. Donc, le Christ peut se rendre présent à tout point de notre espace, sans être jamais enfermé dans un point de l'espace. C'est cela, le mystère de la présence eucharistique. Le Christ - et le Christ ressuscité, qui pourtant a un corps avec certaines dimensions, qui sont celles qu'il avait sur cette terre (ce n'est pas qu'il est devenu immense, il est glorieux, mais pas immense, il a gardé les dimensions réelles de son corps, celles qu'a enserrées le linceul dans lequel il a été enseveli, le Christ reste réel dans un corps réel) - peut se rendre présent à n'importe quel point de notre espace, parce que notre espace lui-même est devenu "poreux" en quelque sorte, à ce monde nouveau vers lequel il est tendu. C'est que notre espace lui-même, notre cosmos, a rendez-vous avec cette transformation totale que sera la résurrection. Le Seigneur peut se rendre présent à n'importe quel moment de ce temps sans venir d'ailleurs. […] La présence du ressuscité, c'est la présence eucharistique. Et la présence eucharistique n'est plus une présence dans laquelle on peut retenir Jésus dans un lieu. C'est au contraire tous nos lieux qui s'ouvrent au monde de la résurrection : c'est extraordinaire ! Ce n'est pas comme si on enfermait Jésus, comme si on ramenait Jésus à l'état antérieur de la résurrection, comme quand il était à Nazareth ou quand il était dans la maison de Lazare, etc. C'est le contraire, c'est comme si désormais, à travers les espèces eucharistiques, des portes, des fenêtres étaient ouvertes, sur le Ciel, sur la Vie du Ressuscité. Et donc, il est présent dans tous les tabernacles sans être enfermé dans un lieu, dans aucun des tabernacles, dans aucun des autels sur lequel il est... Et pourtant, il y est réellement. Réellement - sacramentellement, mais réellement. Cela veut dire qu'il est là, et là, en même temps, parce qu'Il n'est enclos dans aucun de ces lieux. Et c'est très important, parce que cela signifie que nous ne pouvons pas enfermer le Christ à travers l'eucharistie dans nos affaires d'ici-bas. Père Jean-Miguel Garrigues o.p. Extrait d’une conférence prononcée pour la Fête du Saint Sacrement, le 25 mai 08 (Eglise du Sacré Cœur, Bordeaux) D'élévation en élévation
Mon Seigneur Jésus, vous êtes "avec nous jusqu'à la consommation des siècles", non seulement dans la Sainte Eucharistie, mais aussi par votre grâce... Votre grâce est dans l'Eglise, elle est et vit dans toute âme fidèle... Elle est votre épouse, l'âme fidèle est aussi votre épouse. Quelle est l'action de votre grâce sur elles ? De les conformer à vous... Votre grâce agit sans cesse dans l'Eglise pour la rendre plus parfaite : plus parfaite par le nombre grandissant de ses saints, les nouveaux s'ajoutant sans cesse aux anciens et cette couronne de saints se complétant chaque jour par de nouveaux diamants ; plus parfaite par l'explication de plus en plus claire de ses dogmes, par l'organisation de plus en plus complète de sa liturgie, de sa discipline ; plus parfaite par les nouvelles croix dont vous la chargez chaque jour et les victoires qu’elle remporte chaque jour contre le prince du monde ; plus parfaite par les persécutions qu’elle supporte de siècle en siècle et qui la rendent par les souffrances qu’elle endure, de plus en plus semblable à son Époux ; plus parfaite par le poids des mérites de ses membres s'ajoutant chaque jour aux mérites de la veille ; c'est une somme de sainteté grandissant sans cesse, une somme de glorification de Dieu nouvelle s'ajoutant à la glorification ancienne qui est toujours vivante devant le Seigneur ; plus parfaite par la foule des saints sacrifices, des tabernacles, des communions, où Jésus est chaque jour offert par la terre à Dieu, les offrandes nouvelles s'ajoutant aux anciennes... plus parfaite parce que la grâce d'aujourd'hui s'ajoutant à la grâce d'hier, ne peut manquer de pousser cette Épouse, d'élévation en élévation, plus près de son Époux. ; Jésus est l'âme de l'Église : Il lui donne tout ce que l'âme donne au corps, la vie. La vie immortelle en la rendant inébranlable ; la lumière, en la rendant infaillible dans la déclaration de la vérité ; Il agit par elle et continue, par son moyen, l’œuvre qu'Il a commencée dans son corps durant qu'Il vivait parmi les hommes : la glorification de Dieu par la sanctification des hommes... C'est cette œuvre qui est la fin de l'Église comme elle fut la fin du Christ. Jésus l'accomplit en elle, sans cesse, à travers les siècles... Bx Charles de Foucauld , in Ecrits spirituels, J. de Gigord, éditeur, Paris, 1939 À l’institution de l’Eucharistie
L'Église reçoit ce corps du Christ avant qu'il ait souffert : ce n'est qu'après qu'il s'en va et livre son corps à la mort. L'Église ne peut donc souffrir avec lui que parce qu'elle a reçu son corps d'avance, et que ce corps vit déjà en elle. Si elle n'avait pas reçu d'avance le corps du Seigneur, ce corps ne vivrait pas en elle et elle ne pourrait souffrir avec lui. Et si le Seigneur avait d'abord souffert et ensuite seulement institué l'eucharistie, l'Église ne participerait pas à sa souffrance, elle serait dès le début uniquement l'Église triomphante qui a toujours derrière elle la mort du Seigneur. L'Eucharistie ne serait que le corps ressuscité du Seigneur. Mais l'Église étant composée de pécheurs, une telle chose est impossible. Le Seigneur ne pouvait donc instituer ce sacrement que pendant sa vie, avant la Croix, de même qu'il ne pouvait instituer la confession et l'absolution qu'après la Croix. Le Corps eucharistique permet à l'Église d'accéder et de participer à la Croix. À la Croix, non en tant que fait accompli, mais à la Croix comme réalité située devant moi. Mais pour que je puisse souffrir pour le Seigneur, il faut qu'il vive déjà en moi. Si je n'accepte pas son sacrifice, si je refuse sa communion, je me tiens en dehors et ne peux souffrir pour lui. Il doit aussi instituer l'eucharistie afin de pouvoir souffrir lui-même. Il a en quelque sorte enfermé toute sa divinité dans ce pain pour pouvoir souffrir librement comme homme. Et c'est comme si ce pain recevait et conservait sa force croissante en face de son impuissance toujours plus grande. L'Église, après sa mort, continuera de célébrer son repas ; la force demeure dans la parole et survit à la mort du Seigneur. Le pain certes disparaît, les fidèles l'ont mangé ; mais la parole reste intacte dans sa toute-puissance divine et survit à la mort ; ainsi, par cette force, l'Église pourra toujours à nouveau produire le Corps du Seigneur. Adrienne von Speyr , in Au cœur de la Passion, éd. Culture et Vérité Quelque chose d’extrêmement dangereux
Il est évident que, si l’homme de la rue est si souvent complètement étranger à ce qui se passe dans nos églises, c’est parce qu’il ne s’y passe aucun événement susceptible de le toucher tant soit peu. Il ne s’y sent aucunement atteint et concerné au plus intime de lui-même. Il y a une religion apparente qui ne suppose aucun engagement profond. Cela est extrêmement grave, et nous pouvons nous demander jusqu’à quel point ce n’est pas à propos de l’Eucharistie qu’on en est arrivé à une confusion aussi radicale sur l’essence même du message de Jésus. Une sorte de matérialisme religieux, le pire de tous, peut tragiquement s’établir autour de l’Eucharistie : on a un palladium, un paratonnerre céleste, sur la maison, on peut dormir tranquille, Dieu est là dans sa petite boîte et on le tient constamment à sa disposition. S’est-on suffisamment interrogé sur la valeur de nos communions ? sur la valeur de celles des petits enfants ? Que donnent-elles ? Que changent-elles ? Dans les communions sans engagement, où l’on compte sur l’opus operatum (un effet immanquablement produit du fait que l’on reçoit le sacrement), dans les communions où mécaniquement l’on doit être sanctifié parce qu’on a ouvert la bouche ou tendu la main pour recevoir l’hostie : il y a quelque chose d’extrêmement dangereux parce qu’on ne voit plus du tout l’exigence qui est à la base d’une conversion, et qui suppose une nouvelle naissance ; on ne voit plus l’exigence de la communion qui implique cette transformation radicale où l’on passe du moi possessif au moi oblatif. Combien de prêtres même qui célèbrent la messe tous les jours peuvent, peut-être, en être encore là ? Maurice Zundel, in Un autre regard sur l’Eucharistie p. 71 L’eucharistie, et après ?
Vivre dans ce "nous" que forme la communion ecclésiale suppose que chacun vive la mission à sa manière selon son charisme et dans un horizon infiniment plus universel, par conséquent plus catholique. C'est un service, un martyre à vivre dans notre monde difficile, dur, autosuffisant, dominé par la compétition, froid, calculateur, autonome et surtout masculin, faisant de moins en moins place à l'enfance et à la féminité, si souvent incapable de se mettre à l'écoute, avec réalisme, de la soif de Dieu qui le ronge pourtant. Le point culminant de l'Eucharistie sera la liturgie définitive du ciel, où l'Agneau immolé (vivant et debout, Ap 5, 6) nous présentera au Père pour qu'il soit tout en tous (1 Co 15, 28). De même que l'Agneau porte avec lui ses blessures et son histoire, dans une transfiguration éternelle de toute son histoire terrestre vécue, de même, nous aussi nous sommes appelés à transfigurer pour toujours notre histoire vécue aux côtés de l'Agneau immolé depuis la fondation du monde. Telle sera la consommation perpétuelle de notre propre histoire vécue, une fois purifiée par la rencontre avec le Seigneur et Juge, qui nous rendra capables de Dieu. Ce ne sera donc pas l'annulation ou l'oubli d'une vie qui se configure peu à peu dans une lente maturation personnelle marquée par la grâce et le péché. […] Dieu est fidèle à son œuvre, et veut la porter à sa consommation avec notre propre collaboration, c'est de là que provient notre liberté filiale, liberté qui doit être vécue dans le contexte de la mission théologale de chacun qui, dans l'Église, s'intègre à la mission du Fils, Jésus. Alberto Espezel, Revue Communio n° 25, 2000 – L’Eucharistie, mystère d’Alliance Benoît XVI : sanctification du monde et sauvegarde de la création
Enfin, pour développer une spiritualité eucharistique profonde, capable aussi de peser significativement sur le tissu social, il est nécessaire que le peuple chrétien, qui rend grâce par l'Eucharistie, ait conscience de le faire au nom de la création tout entière, aspirant ainsi à la sanctification du monde et travaillant intensément à cette fin. L'Eucharistie elle-même éclaire d'une lumière puissante l'histoire humaine et tout le cosmos. Dans cette perspective sacramentelle, nous apprenons, jour après jour, que tout événement ecclésial possède le caractère de signe, par lequel Dieu se communique lui-même et nous interpelle. Ainsi, la forme eucharistique de l'existence peut vraiment favoriser un authentique changement de mentalité dans la façon dont nous lisons l'histoire et le monde. La liturgie elle-même nous éduque à tout cela quand, durant la présentation des dons, le prêtre adresse à Dieu une prière de bénédiction et de demande en relation avec le pain et le vin, "fruit de la terre", "de la vigne" et du "travail des hommes". Par ces paroles, en plus d'impliquer dans l'offrande à Dieu toute l'activité et l'effort humains, le rite nous pousse à considérer la terre comme création de Dieu, qui produit pour nous ce dont nous avons besoin pour notre subsistance. La terre n'est pas une réalité neutre, une simple matière à utiliser indifféremment selon l'instinct humain. Elle se place au cœur même du bon dessein de Dieu, par lequel nous sommes tous appelés à être fils et filles dans l'unique Fils de Dieu, Jésus Christ (cf. Ep 1, 4-12). Les légitimes préoccupations concernant les conditions écologiques de la création en de nombreuses parties du monde trouvent des points d'appui dans la perspective de l'espérance chrétienne, qui nous engage à œuvrer de manière responsable pour la sauvegarde de la création. Dans la relation entre l'Eucharistie et le cosmos, en effet, nous découvrons l'unité du dessein de Dieu et nous sommes portés à saisir la profonde relation entre la création et la "nouvelle création", inaugurée dans la résurrection du Christ, nouvel Adam. Nous y participons déjà maintenant en vertu du Baptême (cf. Col 2, 12s); ainsi, pour notre vie chrétienne nourrie de l'Eucharistie, s'ouvre la perspective du monde nouveau, du ciel nouveau et de la terre nouvelle, où la Jérusalem nouvelle descend du ciel, de chez Dieu, "toute prête, comme une fiancée parée pour son époux" (Ap 21, 2). Benoît XVI, Exhortation Apostolique "Sacramentum Caritatis" Benoît XVI : Eucharistie et sacrifice
La célébration eucharistique apparaît, dans toute sa force, source et sommet de l'existence chrétienne, étant en même temps le commencement et l'accomplissement du culte nouveau et définitif, la logiké latreía. Les paroles de saint Paul aux Romains à ce sujet sont la formulation la plus synthétique de la façon dont l'Eucharistie transforme toute notre vie en culte spirituel agréable à Dieu : "Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir vos corps en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre" (Rm 12, 1). Dans cette exhortation, apparaît l'image du culte nouveau comme offrande totale de la personne en communion avec toute l'Église. L'insistance de l'Apôtre sur l'offrande de nos corps souligne le caractère concret et humain d'un culte qui n'a rien de désincarné. À ce sujet, le saint d'Hippone nous rappelle encore que dans "le sacrifice des chrétiens, tout nombreux que nous sommes, nous ne formons dans le Christ qu'un seul corps, et c'est ce sacrifice-là – connu des fidèles – que chaque jour renouvelle l'Église, se découvrant offerte dans cela même qu'elle offre". La doctrine catholique affirme de fait que l'Eucharistie, en tant que sacrifice du Christ, est également le sacrifice de l'Église, et donc des fidèles. L'insistance sur le sacrifice (rendre sacré) dit ici toute la densité existentielle impliquée dans la transformation de notre réalité humaine saisie par le Christ (Ph 3, 12). Benoît XVI, Exhortation Apostolique "Sacramentum Caritatis", § 70 Saint Justin : "l'Eucharistie des chrétiens"
En toute célébration, nous bénissons le Créateur du monde par son Fils Jésus Christ et par l’Esprit Saint. Le jour qu’on appelle le jour du soleil, tous, en ville comme à la campagne, nous nous réunissons en un seul lieu. On lit les mémoires des Apôtres et les écrits des prophètes, autant que le temps le permet. Quand le lecteur a fini, celui qui préside fait une homélie pour nous exhorter à imiter ces beaux enseignements. Ensuite, nous nous levons et nous prions ensemble à haute voix. Quand les prières sont terminées, nous nous donnons le baiser de paix. Alors, on apporte à celui qui préside l’assemblée des frères du pain et une coupe d’eau et de vin trempé. Il les prend, il loue et glorifie le Père de l’univers par le Nom de son Fils et du Saint-Esprit. Puis il fait une longue action de grâces pour tous les biens que nous avons reçus de lui. Quand il a terminé les prières et l’action de grâces, tout le peuple présent pousse l’exclamation : amen ! Alors, les ministres que nous appelons les diacres distribuent à tous les assistants le pain, le vin et l’eau qui ont été consacrés, et ils en portent aux absents. Nous appelons cet aliment Eucharistie, et personne ne peut y prendre part, s’il ne croit à la vérité de notre doctrine, s’il n’a été baptisé pour la rémission des péchés et pour la régénération, et s’il ne vit selon les préceptes du Christ. Car nous ne prenons pas cet aliment comme un pain ordinaire et une boisson commune. De même que, par la vertu du Verbe de Dieu, Jésus Christ, notre Sauveur, a pris chair et sang pour notre Salut, ainsi l’aliment consacré par la prière formée des paroles du Christ, cet aliment qui dit nourrir notre corps et notre sang, est le Corps et le Sang de Jésus incarné. Saint Justin (2ème siècle) Teilhard de Chardin
Puisqu'une fois encore, Seigneur, dans les steppes d'Asie, je n'ai ni pain, ni vin, ni autel, je m'élèverai par-dessus les symboles jusqu'à la pure majesté du Réel, et je vous offrirai, moi votre prêtre, sur l'autel de la Terre entière, le travail et la peine du Monde. Le soleil vient d'illuminer, là-bas, la frange extrême du premier Orient. Une fois de plus, sous la nappe mouvante de ses feux, la surface vivante de la Terre s'éveille, frémit, et recommence son effrayant labeur. Je placerai sur ma patène, ô mon Dieu, la moisson attendue de ce nouvel effort. Je verserai dans mon calice la sève de tous les fruits qui seront aujourd'hui broyés. Mon calice et ma patène, ce sont les profondeurs d'une âme largement ouverte à toutes les forces qui, dans un instant, vont s'élever de tous les points du globe et converger vers l'Esprit. Qu'ils viennent donc à moi, le souvenir et la mystique présence de ceux que la lumière éveille pour une nouvelle journée Un à un, Seigneur, je les vois et les aime. [...] Je les évoque, ceux dont la troupe anonyme forme la masse innombrable des vivants ; ceux qui viennent et ceux qui s'en vont ; ceux-là surtout qui, dans la vérité ou à travers l'erreur, à leur bureau, à leur laboratoire ou à l'usine, croient au progrès des Choses, et poursuivront passionnément aujourd'hui la lumière. Cette multitude agitée, trouble et distincte, dont l'immensité nous épouvante, cet océan humain, dont les lentes et monotones oscillations jettent le trouble dans les cœurs les plus croyants, je veux qu'en ce moment mon être résonne à son murmure profond. Tout ce qui va augmenter dans le monde au cours de cette journée, tout ce qui va diminuer, tout ce qui va mourir aussi, voilà, Seigneur, ce que je m'efforce de ramasser en moi pour vous le tendre; voilà la matière de mon sacrifice, le seul dont vous ayez envie. Recevez, Seigneur, cette Hostie totale que la Création, mue par votre attrait, vous présente à l'aube nouvelle. Ce pain, notre effort, il n'est de lui-même, je le sais, qu'une désagrégation immense. Ce vin, notre douleur, il n'est encore, hélas ! qu'un dissolvant breuvage. Mais au fond de cette masse informe, vous avez mis un irrésistible et sanctifiant désir qui nous fait tous crier, depuis l'impie jusqu'au fidèle : "Seigneur, faites-nous un". Hymne de l'univers, Teilhard de Chardin
Hans Urs von Balthasar
Accueillir l'amour en soi, le porter en soi, cela veut dire en retour le manifester. Chaque don de Dieu comporte nécessairement une mission : transmettre le don qui nous a été fait. Les discours d'adieu nous le disent avec insistance : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés." (Jn 13, 34) ; "Si vous gardez mes commandements - le commandement de l'amour - vous demeurez en mon amour comme moi je demeure dans l'amour de mon Père pour avoir gardé ses commandements" (Jn 15, 10). Et l'exigence de développer tout le sérieux de la mission en se référant au don total, à la croix : "Voici quel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. Nul n'a de plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis" (Jn 15, 12-13). Jean en tire la conséquence : "À ceci nous avons connu l'Amour [de Dieu] : celui-là [le Christ] a donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères" (1 Jn 3, 16). L'eucharistie a son fondement dans la croix du Christ, mais elle a pour but notre don total crucifiant. Combien de ceux qui s'avancent pour communier réalisent-ils cela ? En conclure cependant qu'on ferait mieux de ne pas communier serait faux. Où puiserions-nous l'amour que le Seigneur nous demande s'il ne nous donnait d'abord le sien ? Lui qui a porté le fardeau de nous tous est en droit d'exiger de nous : "Portez les fardeaux les uns des autres" (Ga 6, 2). Celui qui ne reçoit pas d'abord comme un don le fait de porter le fardeau des autres tourne facilement au pharisien. Il croit qu'il est capable de le faire seul et s'en attribue le mérite. L’Eucharistie, don de l’amour, Hans Urs von Balthasar
Jean-Paul II
Il existe une analogie profonde entre le fiat par lequel Marie répond aux paroles de l'Ange et l'amen que chaque fidèle prononce quand il reçoit le corps du Seigneur. À Marie, il fut demandé de croire que celui qu'elle concevait "par l'action de l'Esprit Saint" était le "Fils de Dieu" (cf. Lc 1,30-35). Dans la continuité avec la foi de la Vierge, il nous est demandé de croire que, dans le Mystère eucharistique, ce même Jésus, Fils de Dieu et Fils de Marie, se rend présent dans la totalité de son être humain et divin, sous les espèces du pain et du vin. "Heureuse celle qui a cru" (Lc 1,45) : dans le mystère de l'Incarnation, Marie a aussi anticipé la foi eucharistique de l'Église. Lorsque, au moment de la Visitation, elle porte en son sein le Verbe fait chair, elle devient, en quelque sorte, un «tabernacle» - le premier «tabernacle» de l'histoire - dans lequel le Fils de Dieu, encore invisible aux yeux des hommes, se présente à l'adoration d'Élisabeth, «irradiant» quasi sa lumière à travers les yeux et la voix de Marie. L’Eglise vit de l'Eucharistie , Jean-Paul II
Maurice Zundel
Le Christ est le soleil de l’humanité, un soleil qu’aucun visage ne peut voir : il y a donc dans l’Eucharistie un appel, un cri d’amour de l’Eglise vers le Seigneur, et du Seigneur vers son Eglise, et c’est là que le mot "Eglise" prend et acquiert son sens le plus merveilleux, celui de identification de chacun de ses membres avec elle : "L’Eglise, c’est moi, c’est nous !" Nous communions pour être transformés en la Présence réelle, pour être nous-mêmes une présence réelle parce que les véritables tabernacles et les véritables ciboires, c’est nous-mêmes. Cette Présence ne fait jamais de bruit, elle seule est efficace, et elle est ce que les hommes attendent de nous : ils attendent que nous soyons la Mère Eglise afin de pouvoir retrouver en nous le visage de l’Eternel Amour, ce visage du Christ incapable de se donner à l’un en excluant ne serait-ce qu’un seul autre. Maurice Zundel
Grégoire Palamas
Le Pain qui, en vérité, tonifie le cœur de l’homme, nous communiquera de l’ardeur pour la contemplation, extirpera de notre âme l’indolence qui y prend consistance ; c’est ce Pain qui est descendu des cieux pour apporter la Vie, c’est ce Pain qu’on doit, par tous les moyens, chercher à manger. Il faut faire de ce banquet eucharistique notre occupation continuelle pour nous préserver de la famine. Gardons-nous d’anémier notre âme et d’en compromettre la santé en nous abstenant de ce repas sous prétexte que nous ne voulons pas abuser du sacrement. Au contraire, après avoir entretenu le prêtre de nos péchés, il faut boire ce Sang expiatoire. Grégoire Palamas (1296-1359,) mystique orthodoxe
Benoit XVI
Adriano : "Saint-Père, on nous a dit qu'aujourd'hui, aura lieu l'adoration eucharistique. Qu'est-ce que c'est ? En quoi cela consiste-t-il ? Peux-tu nous l'expliquer ? Merci."
Nous verrons tout de suite ce qu'est l'adoration et comment elle se déroule, car tout est bien préparé : nous prierons, nous chanterons, nous nous agenouillerons, nous nous présenterons ainsi devant Jésus. Mais, naturellement, ta question exige une réponse plus approfondie : pas seulement comment se déroule l'adoration, mais quel est son sens. Je dirais que l'adoration signifie reconnaître que Jésus est mon Seigneur, que Jésus me montre le chemin à prendre, me fait comprendre que je ne vis bien que si je connais la route qu'Il m'indique. Adorer, c'est donc dire : "Jésus, je suis tout à toi et je te suis dans ma vie, je ne voudrais jamais perdre cette amitié, cette communion avec toi". Je pourrais également dire que l'adoration, dans son essence, est un baiser à Jésus, dans lequel je dis : "Je suis à toi et je prie afin que toi aussi, tu demeures toujours avec moi". Rencontre de Benoit XVI avec des enfants de la première commuinon. Adrienne von Speyr
Quand le pain devient le corps du Christ et le vin son sang, rien ne semble se passer pour l'incroyant.
Le mystère révélé par le ciel dans l'eucharistie n'est accordé qu'à la foi. Mais ce qui est à l'origine de la transsubstantiation, ce n'est pas la foi de l'individu qui assiste à celle-ci, cette foi qui lui est transmise par l’Eglise ; là c'est le ministère de l'Eglise dans laquelle s'instaure une liaison immédiate entre le ciel et la terre. Ainsi la transsubstantiation est-elle distincte de la communion : la transsubstantiation est un mystère du Seigneur, offert à l’Eglise, qui s'opère par le ministère, sans qu'y intervienne la foi du célébrant… On peut dire que le miracle de la transsubstantiation se vérifie dans l'Eglise : et cela, non en vertu de la foi de l'Eglise, mais en raison de la promesse du Seigneur faite il y a des milliers d'années. Ce qu'il a promis comme homme, il le tient dans le ciel ; c'est un don sans retour. Mais il ne le donnerait pas si, à travers les siècles, l'Eglise n'avait pas la foi par laquelle elle se trouve dans une ouverture constante sur le ciel et dans une communion avec lui : c'est à cette foi que le Seigneur livre son corps qui a le pouvoir de transformer ceux qui le reçoivent et d'agir en eux en tant que vie éternelle… Au fond, il n'a fait qu'un pas de plus : autrefois il vivait au milieu de nous ; maintenant il vit en nous. Il a implanté le mystère de son incarnation dans chacun des fidèles. Et c'est à partir de chacun d'eux qu'il agit ; il transporte maintenant en eux, par la communion, le point de réverbération du ciel… Un reflet du ciel jaillit en un point du monde, d'une lumière sans atténuation, sans accommodement, et dotée du pouvoir de transposer l'homme avec toute son activité dans le ciel. Adrienne von Speyr, Les portes de la vie éternelle (Ed. Lethielleux)Saint Augustin
Pour éprouver la fidélité de ses disciples qui étaient restés avec lui,
Jésus leur posa seulement cette question : "Vous aussi, allez-vous vous en aller ?" Par la réponse qu'il provoqua : "Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la Vie éternelle", Jésus voulait nous faire connaître leur constante fidélité à sa personne. Et nous même, dans notre contexte actuel, puissions-nous ne pas nous contenter, comme tant d'autres, de recevoir matériellement le Sacrement du Corps et du Sang de Jésus-Christ ! Mangeons ce Corps, buvons ce Sang du Seigneur, mais de manière à participer à son Esprit ! Nous demeurerons alors dans son Corps, comme des membres vivants. Saint Augustin
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