| La notion de "spiritualité" | ||||
| I | Le Carmel, des origines à la Réforme thérésienne | |||
| II | Les deux figures et modèles du Carmel | |||
| 1 | Élie le prophète, serviteur du Dieu vivant | |||
| • Élie père des carmes | ||||
| • Élie serviteur de Dieu | ||||
| • La vie cachée au désert | ||||
| • La prière d'intercession d'Elie | ||||
| • L'expérience de la nuit | ||||
| • Elisée | ||||
| 2 | Marie servante du Seigneur, reine et beauté du Carmel | |||
| • Marie, la "Dame" du Carmel | ||||
| • Une vie modèle pour le Carmel | ||||
| • Une vie trinitaire | ||||
| • Marie, servante de Dieu | ||||
| • Marie pour les deux fondateurs du Carmel réformé | ||||
| III | L’esprit du Carmel synthétisé par la Règle primitive | |||
| 1 | Le coeur de la Règle | |||
| 2 | Le précepte fondamental | |||
| 3 | Ses corollaires | |||
| 4 | Le climat | |||
| IV | Reprise, enrichissement et approfondissement | |||
| 1 | Thérèse d’Avila, "Mère des spirituels" (1515-1582) | |||
| a | Brève évocation de l’itinéraire de Thérèse d’Avila | |||
| b | L'oraison, commerce d'amitié | |||
| • L'âme est habitée par Dieu | ||||
| • Le Christ, compagnon de l'âme | ||||
| • Les conditions des progrès dans l’oraison | ||||
| • Les étapes de la vie d'oraison | ||||
| c | La dimension apostolique de la vie d'oraison | |||
| 2 | Jean de la Croix, docteur de l’union mystique (1542-1591) | |||
| a | La "nuit et la flamme" [1] | |||
| b | Dieu en quête de l'âme | |||
| • Qui est concerné | ||||
| • l'élection divine | ||||
| c | Le Christ, l'époux de l'âme | |||
| • Le Christ exemple et lumière | ||||
| • Une vie christocentrique | ||||
| • Un amour de réciprocité | ||||
| d | La béatitude de la pauvreté d’esprit | |||
| e | L'ascèse des vertus théologales | |||
| • La foi | ||||
| • L'espérance | ||||
| • La charité | ||||
| f | Les nuits | |||
| Conclusion : le prophétisme du Carmel aujourd'hui | ||||
| 1 | Actualité de la spiritualité carmélitaine | ![]() |
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| 2 | Le prophétisme au service du Dieu vivant | |||
| 3 | Le voyage au bout de la nuit : devenir intercession | |||
| 4 | Elisabeth de la Trinité | |||
| 5 | Thérèse de l'Enfant-Jésus | |||
| • Bienheureux les pauvres, le royaume des cieux est à eux | ||||
| • Dans le coeur de l'Eglise, je serai l'amour | 6 | Au service de l’Église, l’amour le plus grand | ||
| Bibliographie pour aller plus loin | ||||
| Textes de référence en annexe | ||||
| 1 | Extraits de La Règle Primitive rédigée par Albert de Jérusalem | |||
| 2 | Thérèse d'Avila | |||
| 3 | Ephésiens 1 | |||
| 4 | Jean de la Croix | |||
| 5 | Elisabeth de la Trinité | |||
| 6 | Thérèse de l'Enfant-Jésus | |||
Le terme "spiritualité" est ambigu, il laisse toujours planer une incertitude sur ce à quoi s’opposerait l’esprit se mouvant dans les hauteurs de la spiritualité, et sur la négativité de son pôle antinomique : ainsi parle-t-on de l’esprit par rapport à la matière ou de l’esprit par rapport au corps, de sorte que la spiritualité serait un affranchissement de l’une et de l’autre, pour exalter la vie pure (indépendante ?) de l’esprit. Le mot "spiritualité" en est venu à désigner l’ensemble des croyances et des exercices qui concernent la relation de l’âme à Dieu ; la spiritualité comporte un versant "ascétique" (des pratiques de renoncement, de mortification) et un versant mystique, celui de l’"expérience" du divin, des états de prière, de méditation, selon les diverses religions (cf. le Dictionnaire de Spiritualité [2] originellement intitulé Dictionnaire d'ascétique et de mystique).
Afin de mieux comprendre ce qu’est une spiritualité (mot absent dans les Écritures), son rôle, il est intéressant de se référer à saint Paul qui parle bien de chair et d’esprit, c’est indéniable, mais qui en précise le sens chrétien. Le conflit interne à chaque être humain entre la chair et l’esprit (cf. Rm, Ga) se retrouve typiquement dans celui entre les psychiques et les spirituels (1 Co). Cette perspective ne se comprend véritablement qu’à partir de la réalité de la grâce baptismale telle que la développe notre apôtre (cf. 1 Co 6) à savoir le don par le Seigneur crucifié et ressuscité d’une mort au péché et dans le même temps, par la grâce de l’Esprit Saint - Esprit du Ressuscité et Esprit de gloire et de puissance du Père - le don d’une vie nouvelle, une vie à Dieu, pour Dieu, Dieu-Amour, Dieu saint et parfait. Cette grâce, pascale en son essence, donne donc à l’homme la capacité d’assumer la vie de son corps, de son psychisme, de son cœur tout autant que celle de son âme dans une vie de sainteté et de perfection évangélique à l’imitation du Christ homme parfait et dans l’union au Christ réalisée par l’Esprit de sainteté au baptême, ce sera une vie selon l’Esprit, une vie "spirituelle", c’est-à-dire une vie dans laquelle la "chair" (corps et âme dans sa dimension psychique) sera au service de l’Esprit, et transfigurée par Lui. "Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu." (1 Co 10, 31)
En revanche restera de la "chair", c’est-à-dire psychique, toute réalité dérobée à l’emprise de la grâce divine, réalité tant matérielle qu’intellectuelle voire dite "spirituelle" (certaines pratiques de piété, certaines conceptions de Dieu par exemple) – du mouvement de la connaissance (qui peut être boulimique, concupiscence de l’esprit en quelque sorte), de la manière de vivre en société, jusqu’au boire et au manger. La spiritualité est une manière d’approcher de Dieu en son mystère, dans la connaissance et l’amour, et par là même de découvrir son identité d’homme appelé à partager l’intimité de Dieu, en menant une vie de fils de Dieu, en union au Christ. (cf. 2 P 1,4 : "Dieu nous a fait don des grandes richesses promises, et vous deviendrez participants de la nature divine.") Afin que puisse croître la vie du Christ communiquée à l’âme au baptême, et que l’Esprit de Dieu devienne le principe de la vie de l’homme, une spiritualité privilégiera une pédagogie spécifique dont les accents seront variables : insistance sur tel ou tel mystère de la vie du Christ (le Christ de la vie cachée à Nazareth, ou celui de la Passion), telle figure du Christ (le Christ médecin, le Christ orant, le Christ enseignant pour n’en citer que quelques-unes), liturgie, sacrements, lectio divina, prière, oraison, étude, travail, apostolat... Cette pédagogie affecte les diverses composantes de l’homme : corps, intelligence, mémoire, âme, cœur au sens biblique — capacité de choix et de décision (volonté) autant qu’affectivité. Elle réglera l’ascèse à exercer pour mieux se disposer à la rencontre de Dieu et pour rendre efficaces les moyens envisagés. Enfin, elle intégrera l’action des dons de l’Esprit et le jeu des vertus théologales pour signifier la synergie qui s’opère entre la grâce divine et l’effort humain.
On comprend mieux, alors, pourquoi l’Église Une du Christ Un a vu des spiritualités si variées – écoles de vie dans l’Esprit – jaillir de son sein pour abreuver les âmes assoiffées d’une étroite intimité avec leur Seigneur, pressées d’un désir intense de servir à sa suite. Diverses sont les époques, les populations, les cultures et les mentalités, divers les tempéraments des fondateurs, des individus et des saints. C’est le propre de la grâce du Christ de se faire toute à tous. S’il y a eu quatre Évangiles pour appréhender la personne et le message du Verbe incarné, pourquoi faudrait-il s’étonner de la richesse des familles spirituelles nées du fait même de l’Incarnation du Fils de Dieu ? "Les dons de la grâce sont variés, mais c’est toujours le même Esprit…Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous… Celui qui agit en tout cela, c’est le même et unique Esprit : il distribue ses dons à chacun, selon sa volonté." (1 Co 12, 4.7.11)
Nous allons nous attacher à la spiritualité du Carmel qui a reçu de l’Esprit Saint, en vue du bien commun de toute l’Église, un charisme particulier : celui de la présence au mystère du Dieu vivant, dans la prière continuelle. Après avoir très brièvement esquissé un historique du Carmel depuis ses origines jusqu’à la réforme conduite par Thérèse de Jésus (Thérèse d’Avila), nous développerons la double caractéristique de l’Ordre : "élianique" et mariale. Puis nous nous intéresserons à la Règle primitive, si peu juridique dans sa forme, incarnation parfaite de l’esprit du Carmel. Nous évoquerons plus particulièrement les deux docteurs de l’Église que sont Thérèse d’Avila et Jean de la Croix.
Cet exposé espère faire sentir que la spiritualité du Carmel n’est pas l’exclusive des moniales et des moines pour peu que l’on consente à croire à cette réalité si évangélique au principe du Carmel : l’homme demeure dans sa cellule, cellule de terre, cellule du cœur, parce que Dieu le premier y demeure et l’y attend pour se donner à lui et le transformer. 
Seul Ordre né en Terre Sainte, le Carmel n’a pas de fondateur homologué. Le nom même – "Carmel" – a de multiples résonances bibliques et le mot renvoie, en effet, à plusieurs réalités :
- un lieu géographique renommé pour sa beauté et sa fécondité : une faune et une flore riche et variée (en particulier son vignoble, avec tous les symboles bibliques attachés à la vigne) ; une montagne (et par conséquence une géographie sacrée) de 25 km de long, 6 km de large, au nord de la Palestine, comportant grottes et sources ;
- un lieu hautement symbolique pour Israël, interpellé par le prophète Élie pour faire retour au Dieu unique, au seul Dieu vivant, lors d’un sacrifice mémorable manifestant avec éclat la supériorité du Dieu d’Israël sur Baal, l’idole inerte (1 R 18). Le lieu est évoqué par Ct 7, 6 ; Is 35,1-2 ; Jr 2, 7 (LXX) ; et par Grégoire de Nysse, comme symbole de beauté de luxuriance et de jouissance ;
- le mont Carmel est un lieu où souffle l’Esprit, il est la montagne des serviteurs de Dieu, les prophètes : Élie, Élisée, les fils de prophètes …, hommes consacrés à Dieu, à la Parole de Dieu, menant une vie tantôt érémitique (Élie), tantôt cénobitique, au désert de toute façon, près de la source d’Élie. Une présence quasi ininterrompue d’ermites anonymes est attestée sur le mont Carmel ; des ermites grecs y sont réunis vers les 5ème et 6ème siècles, dans la tradition du monachisme oriental. Puis, à l’époque des croisades, on y voit arriver des ermites latins laïcs au 12ème siècle, et l’un d’entre eux, Brocard, au nom de ses frères, sollicite le patriarche de Jérusalem, Albert, de bien vouloir rédiger une Règle de Vie à leur intention (1209). Brocard ne s’institue pas pour autant le fondateur de sa petite communauté de frères, il n’est qu’un ermite parmi d’autres, s’inscrivant dans la longue lignée des ermites du Mont Carmel ; le patriarche Albert de Jérusalem, quant à lui, chef hiérarchique et ecclésiastique du petit groupe des ermites, ne se reconnaît pas davantage comme leur fondateur, et humblement se contente de répondre à leur désir "puisque vous nous demandez de vous donner une formule de vie conforme à votre projet de vie" écrit-il, et s’efforce de rédiger une Règle susceptible de correspondre à leur mode de vie, dont il prend acte en quelque sorte, et qu’il précise en s’effaçant lui-même derrière la Tradition qu’il reconnaît hériter des "saints pères" et en s’effaçant derrière la personne du Christ (cf. Prologue de la Règle Primitive) [4]
Le Carmel naît donc bien mystérieusement comme Ordre religieux, sans fondateur officiellement revendiqué. Parce que dès l’origine il plonge ses racines dans l’Ancien Testament avec Élie, il verra son esprit associer prophétisme, érémitisme, et intensité de la vie de prière dans la solitude, la pauvreté et l’inconfort.
Par suite de la persécution des Sarrasins, les Latins sont amenés à retourner en Occident, où l’Ordre est amené à infléchir sa Règle : adoptant une vie canonique (avec les trois vœux, l’assiduité aux offices …), un cénobitisme accentué dans la ligne des ordres mendiants, se consacrant à des tâches apostoliques (prédication, confession, direction spirituelle), acceptant une formation universitaire. L’Ordre, du fait de son déracinement en Occident, de la modification de son esprit par l’adoption d’une vie plus canonique, connaît, avec un déclin, plusieurs tentatives de Réforme. Il vit alors selon ce qu’on appelle une Règle mitigée qui restreint la solitude et l’abstinence, deux piliers essentiels à l’ascèse prévue par la Règle primitive.
Les années 1450 voient naître aux Pays-Bas les premiers monastères de carmélites, des béguines qui choisissent de vivre en une communauté de sœurs ermites. En France, sous l’égide du carme Jean Soreth qui s’attache à une réforme de l’ordre du Carmel, sont fondés des monastères de carmélites, et avec lui la duchesse Françoise d’Amboise fonde un carmel près de Vannes, à la mort de son mari, où elle entre. Le Tiers-Ordre du Carmel (des laïcs se réclamant de la spiritualité du Carmel dans leur vie quotidienne, "dans le siècle") est dû à l’initiative de ce même Jean Soreth.
Le XVIème siècle marque un tournant décisif dans l’histoire du Carmel avec Thérèse d’Avila, appelée par le Seigneur à réformer l’Ordre, — qui s’est relâché de sa ferveur première, qui a perdu sa flamme, sa vigueur, son silence et son esprit de prière —, en fondant le Carmel déchaussé. Le contexte religieux y est des plus favorables car cette réforme s’inscrit dans le grand et profond mouvement qu’on constatera au cours de toute cette période qui précède le Concile de Trente, de rénovation des Ordres religieux et de fondation de nouveaux Ordres tels que les Jésuites, les Théatins, les Capucins. Thérèse d'Avila bénéficie du soutien de la Royauté et du souffle spirituel apporté par cet environnement d’effervescence intellectuelle, religieuse, spirituelle (ex. les courants de la devotio moderna [5], des Alumbrados ou Illuminés [6], ces derniers sont des mystiques espagnols que condamnera l’Inquisition, avec qui Thérèse d'Avila eut maille à partir pour son inspiration de réformatrice et pour sa vie mystique). Sa réforme exprime un puissant désir de revenir à l’antique observance, une nostalgie des origines érémitiques : une vie entière dans une pauvreté radicale, une stricte solitude, des austérités rigoureuses liées à une vie pénitentielle, l’aspiration à la contemplation, toutes caractéristiques de la vie, de la spiritualité du Carmel déchaussé. En 1562 a lieu la première des fondations de Thérèse : le couvent saint Joseph d’Avila, qui abrite 12-13 moniales (les monastères du Carmel ne comptent en principe pas plus de 20 moniales, selon les recommandations de Thérèse, afin de préserver la bonne entente et le caractère familial de la vie commune).
Pour conclure cet aperçu des origines, récapitulons les quatre marques distinctives de l’Ordre du Carmel réformé, telles qu’elles apparaissent à partir de Thérèse d'Avila : le Carmel sera un Ordre contemplatif, érémitique, prophétique et marial, du fait des deux figures sources de son inspiration, Élie et la bienheureuse Vierge Marie. 
Le Carmel est saisi par la présence et le mystère du Dieu vivant, ce qui se traduit par une attention primordiale à sa Parole, une docilité aux impulsions de l’Esprit Saint, une prière de présence – qui se veut continuelle – à Dieu, l’exemple de ses deux modèles et figures : Élie et la Vierge Marie, emblématiques de la vie cachée au désert géographique ou au désert intérieur du cœur, de sa cellule, de sa maison. En raison de leur attachement passionné à Dieu, tous deux se déclarent les serviteurs du Très-Haut, du Dieu vivant.
Ermites auprès de la source d’Élie et demeurant sur le mont Carmel, dans les grottes où il s’abritait, les carmes ont reconnu en Élie leur véritable père dans l’Esprit, et l’Église l’a officiellement confirmé ; leur manteau rayé est considéré comme étant celui d’Élie (cf. 1 R 19, 13.19 ; 2 R 2, 8.13-14) ; en le revêtant ils reçoivent part à son esprit. Élie est tellement le Père et le Chef du Carmel que le Carmel, à l’instar d’Élisée serviteur et premier disciple d’Élie, a adopté sa devise pour devise de l’Ordre : "Yahvé vivant, le Dieu d'Israël que je sers" (Élie in 1 R 17, 1 ; 18, 15) ; "Aussi vrai qu'est vivant Yahvé que je sers" (Élisée in 2 R 5, 16) ; ils veulent brûler du même zèle que celui affirmé par le serviteur flamboyant de Dieu deux fois de suite en présence de Dieu même tant c’est ce qui le dévore et qui habite toute sa vie, qui justifie sa mission, qui définit son être "je suis rempli d’un zèle jaloux pour Yahvé." (1 R 19, 10.14) En 7 D 4, Thérèse d'Avila évoque "la faim de l’honneur de Dieu qu’éprouva notre père Élie" et dans une poésie, c’est le courage et le zèle d’Élie qu’elle vante à ses moniales.
Il est intéressant de remarquer qu’un jour Thérèse de l'Enfant-Jésus s’est référée expressément aux deux prophètes Élie et Élisée – père et fils spirituels –, s’en est inspirée, s’est comme placée sous leur patronage pour oser, sous l’action de l’Esprit Saint, prendre pour pères spirituels les Anges et les Saints, innovant pour demander à recevoir non le double esprit d’Élie comme Élisée mais la quintessence de ce que ce "double esprit" fait pressentir et désirer, à savoir le "double amour" de Dieu. Ici les modèles primitifs, bibliques, sont bien des modèles d’inspiration mais pour une sainteté à la fois dans leur sillage et profondément originale.
Parce qu’il est un serviteur zélé de Dieu, Élie demeure dans une vigilance constante, afin d’être toujours disponible à ce que son Maître exige de lui, et de manifester une obéissance sans aucun délai, immédiate, à la Parole de Dieu, qu’elle l’envoie au désert ou auprès des hommes, prononcer une parole de bénédiction ou une autre de malédiction, accomplir une action d’éclat ou vivre caché loin du regard des hommes une expérience mystique de rencontre du Dieu vivant qu’il ne cesse de servir :
Le désert et la vie cachée, c’est en fin de compte ce que résument et symbolisent les quatre verbes qui définissent la vie des carmes selon l’Institution des premiers moines, avec, au bout, la promesse de l’expérience existentielle, mystique du Dieu vivant. Dieu même communique le programme de vie permettant de parvenir à cette fin bienheureuse : cf. 1R 17, 3 "Va t’en d’ici, dirige-toi vers l’Orient et cache-toi au torrent de Kerit. Tu boiras au torrent." : partir loin, marcher, se cacher et si Dieu veut, boire au torrent des voluptés divines. "Jamais, dans aucun Ordre, livre fournissant une norme de vie et déclarant la fin vers laquelle doivent tendre ses membres, n’a énoncé de façon aussi formelle la vocation à la vie mystique." (Titus Brandsma). Il faut bien noter que l’initiative de cette vie cachée et mystique appartient à Dieu, c’est lui qui appelle à partir, à se diriger vers, à se cacher, ce n’est pas l’homme qui en décide pour lui-même et qui s’en octroie la grâce. "Je sentais que le Carmel était le désert où Dieu m’appelait." note Thérèse de l'Enfant-Jésus (Ms A Folio 26, r°). "La beauté du Carmel sera donnée à l’âme qui est un désert." affirme l’évêque et théologien mystique Grégoire de Nysse. 
Élie, c’est encore un modèle de prière d'intercession, déployant dans cette prière une puissance peu banale, lui conférant, en conséquence et en témoignage de la force de cette prière signe de son amitié intime avec Dieu, une extraordinaire puissance thaumaturgique. Il est un prophète totalement investi par l’Esprit Saint, c’est le fruit de sa vie inaugurée au désert voulu pour lui par Dieu, puissance qu’il déploie tant en faveur des éprouvés comme la veuve de Sarepta, pour assurer sa subsistance en période de famine et pour ressusciter son fils unique, ou pour défendre la mémoire de Nabot assassiné injustement par cupidité, qu’au service exclusif du Dieu vivant, Dieu unique et Dieu de l’Alliance : c’est ainsi qu’il détourne les Israélites de l’idolâtrie de Baal, accomplissant un miracle prodigieux, puis va jusqu'à massacrer les 400 serviteurs d’une idole inerte et inutile. Le prophétisme s’avère l’instrument privilégié de Dieu contre l’idolâtrie et contre l’injustice. "A l'heure où l'on présente l'offrande, Élie le prophète s'approcha et dit : "Yahvé, Dieu d'Abraham, d'Isaac et d'Israël, qu'on sache aujourd'hui que tu es Dieu en Israël, que je suis ton serviteur et que c'est par ton ordre que j'ai accompli toutes ces choses." (1 R 18, 36) Le aujourd'hui de 1 R 18, 36 ne cesse de résonner dans la tradition du Carmel : Carmel engagé, à l’instar du prophète Élie, dans l’histoire des hommes, consacré à l’exaltation de Dieu seul vivant à jamais. 
Il est un autre désert plus intérieur que celui de la prière dans la cellule de son cœur : le désert de l’épreuve spirituelle, du sentiment obsédant de l’échec, le désert de la solitude et de l’angoisse, le désert du doute sur sa vocation et sur sa mission, le désert de la persécution intérieure (le conflit avec soi-même) et extérieure : en 1 R 19, si Élie est extérieurement pourchassé par Jézabel dont il a tué les prophètes qu’elle protégeait, il est intérieurement poursuivi par un sentiment de défaite face à l’idée qu’il se faisait de lui-même, jusqu'à éprouver le goût détestable de la mort : "Il souhaita de mourir et dit : "C'en est assez maintenant, Yahvé ! Prends ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes pères." (v. 4) C’est l’heure de la grande épreuve, de la grande tribulation, l’heure de la confrontation avec son péché (l’orgueilleux massacre de 400 hommes au nom de Dieu) et avec ses limites (la peur de la mort des mains d’une femme, l’anéantissement de l’image de soi …), si prophète chéri de Dieu soit-on.
Le premier des carmes selon l’esprit fait, avant tous ceux qui lui succéderont, l’expérience de l’épreuve de la nuit que saint Jean de la Croix se plaira à explorer, à commenter, nuit des sens et nuit de l’esprit, tellement propices à une nouvelle connaissance de Dieu, à l’obscur et en secret aime répéter le Docteur mystique espagnol, ... comme dans la caverne de l’Horeb. D’ailleurs, selon lui, à l’Horeb, Élie a eu la connaissance de l’essence même de Dieu. Du cœur de la nuit surgit aussi la grâce de voir renouveler son appel au service de Dieu, pour Élie ce sera une mission prophétique d’ordre politique avec l’onction de deux rois et une autre d’ordre religieux et spirituel, l’onction prophétique d’Élisée qui devient son fils spirituel reconnu comme tel par d’autres prophètes, une fois Élie monté au ciel : "Il prit le manteau d'Élie et il frappa les eaux en disant : "Où est Yahvé, le Dieu d'Élie ?" Il frappa les eaux, qui se divisèrent d'un côté et de l'autre, et Élisée traversa. Les frères prophètes le virent à distance et dirent : "L'esprit d'Élie s'est reposé sur Élisée !" ils vinrent à sa rencontre et se prosternèrent à terre devant lui." (2 R 14-15) 
Disciple d’Élie et à ce titre modèle des carmes lui aussi, Élisée hérite par conséquent de ses charismes, de sa puissance thaumaturgique (2 R 2, 19-22 ; 5 etc.), de sa parole efficace, du don de sa contemplation. Il signifie aux carmes la nature du double esprit d’Élie : contemplation et action, solitude et charité (2 R 4, 1-17 ; 4, 42-44), discernement des réalités invisibles et surnaturelles (2 R 2, 9-12 ; 6, 15-17). 
Le Carmel est tout entier marial, dit un adage. En effet, sur le mont Carmel [7], les ermites sont regroupés autour d’une petite église dédiée à la Vierge Marie, leur dame et patronne selon la mentalité féodale. Cela implique que toute leur personne et tous leurs biens sont entièrement consacrés à la Vierge, qu’ils lui sont intégralement dévoués, consacrés à son service et à son honneur, ce qui se traduira par un culte fervent et un amour tout spécial envers leur Mère et sœur. Au point que le Carmel va se parer du nom de Marie et que l’on va décerner aux carmes le titre glorieux de "frères de la Bienheureuse Vierge Marie du Mont-Carmel". Leur habit est appelé l’habit de la Vierge Marie et Thérèse d'Avila demandera à ses moniales d’être dignes de l’humilité de celle dont elles portent le vêtement, un habit de service. 
Pourquoi un tel attachement passionné à la mère du Seigneur, véritablement caractéristique de cet Ordre ? C’est à la lumière de l’amour de Jésus que se comprend au Carmel l’amour pour Marie sa Mère. La vie de Marie est le modèle parfait de la vie au Carmel, une vie cachée dans la dépendance de Jésus, une vie d’attention à la Parole, une vie de recueillement et de contemplation des mystères du Christ, enfin une vie active de charité fraternelle dans la simplicité. "Le Carmel a pour vocation première de reproduire par sa vie la vie intérieure de Marie. Cette imitation du mystère intérieur de la Vierge incarne admirablement l’idéal même de notre saint Ordre dans sa plénitude la plus essentielle" disait le père Anastasio du Très Saint Rosaire lors d’une conférence à des tertiaires du Carmel. 
Qu’est d’autre la vie de la Bienheureuse Vierge Marie sinon une vie toute de "dévotion" au Christ et à la sainte Trinité dans la foi, qui incarne de manière prophétique l’exaucement de la prière dite "sacerdotale" de Jésus en Jn 17, 23 : une vie en communion d’amour avec la Sainte Trinité "moi en eux et toi en moi, afin qu'ils soient parfaits dans l'unité, et que le monde reconnaisse que tu m'as envoyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé" ? Dans son Magnificat Marie exprime avec exultation la reconnaissance par le monde de l’amour particulier du Père envers elle "désormais tous les âges me diront bienheureuse". Le tendre amour de l’Ordre envers sa Mère se nourrit du regard sur sa vie pleine de grâce, empreinte de silence, d’intériorité, une vie toute simple, toute humble, sous la conduite de l’Esprit Saint qui, en l’ayant prise sous son ombre, imprègne toutes les fibres de son être physique, affectif, intellectuel, spirituel, pour la centrer sur le mystère de son Fils, et la faire livrer inconditionnellement, sans réserve, sa volonté à celle du Père. La virginité de corps et de cœur de Marie représente l’idéal de pureté du contemplatif dont tout le désir tend vers la familiarité avec Dieu, vers l’intimité avec lui, apanage du cœur pur et détaché ("bienheureux les cœurs purs, ils verront Dieu"). Marie incarne à la perfection la vocation mystique du Carmel : l’union au Christ, la participation à la vie intime de Dieu, la fécondité de la vie contemplative. 
Elle est la servante type du Dieu de l’Alliance. Elle n’a cessé d’obéir à Dieu, voyageuse de l’Éternel comme Abraham, comme Élie, pour se conformer à ses indications : se rendre auprès de sa cousine Élisabeth enceinte, descendre de Nazareth à Bethléem pour le recensement malgré son état avancé de grossesse, fuir la colère du roi Hérode, revenir à Nazareth sur l’ordre d’un Ange, descendre régulièrement à Jérusalem pour y accomplir les rites religieux ou y faire un pèlerinage, puis, plus tard, lorsque son Fils parcourra les routes de la Galilée, de la Judée, elle fera partie du petit groupe des femmes qui le suivent. Aux serviteurs des noces à Cana, puis ensuite à tous ses enfants dans l’Esprit, elle intimera l’ordre de faire ce que finalement elle-même a toujours fait et continuera à faire "faites tout ce qu’il vous dira". Elle dépasse Abraham, Élie, en foi, en espérance, en grandeur, en force d’âme, en générosité, lorsque sur la montagne du Calvaire, femme petite et cachée aux yeux des hommes, elle accepte l’immolation de son Fils et ce faisant, devient le héraut de l’espérance au cœur de la nuit la plus noire, martyre (i. e. témoin) de l’amour au côté de son Fils crucifié, témoignant héroïquement d’une foi aveugle au Dieu vivant qui lui a promis le règne sans fin du Fils qu’il lui donnait, recevant alors, dans cette nuit ténébreuse qui enveloppe le Golgotha, la bénédiction d’une postérité universelle, d’une mission de maternité dans l’Esprit. Debout au pied de la Croix, elle fixe son regard sur le sommet de la montagne du Calvaire où s’accomplit une théophanie : ce n’est plus tout le peuple d’Israël – comme celui jadis convoqué par Élie pour un autre sacrifice au mont Carmel – qui reconnaît Dieu à travers le sacrifice de Jésus, mais d’une part un pauvre larron et un païen ("vraiment cet homme est le Fils de Dieu"), et d’autre part, elle, Marie, associée à la prière d’offrande de son Fils, qu’elle sait et croit être le Fils du Dieu vivant. 
Thérèse d’Avila et Jean de la Croix diront apprendre d’elle la manière des relations de l’âme avec Dieu [8]. Thérèse a éprouvé un amour passionné envers Marie qu’elle a expressément choisie pour mère dans un geste hautement significatif, à la mort de sa mère [9]. Elle a été gratifiée de nombreuses mariophanies, ce qui manifeste l’étroitesse de son intimité avec la sainte Vierge. Combien de fois Thérèse n’aimera-t-elle pas écrire sa joie de "servir notre Mère et maîtresse" (Fond 29,3), et rapporter la réforme de l’Ordre à l’œuvre de Marie : "c’est son Ordre, elle est notre dame et Maîtresse" (Fond. 29, 8) ; la Règle primitive réactivée est "la Règle de Notre-Dame du Mont Carmel" (Vie 36,26), la Règle de la Vierge, Notre-Dame et patronne (Fond. 14, 9). Pour imiter Jésus, Thérèse recommande à ses filles : "Imitez-la en tout." (D III 1, 3), spécialement en sa grande humilité (Chemin 13 ) [10]. Elle insiste : puisque l’habit de la Vierge fait des carmélites et des carmes réformés les vrais fils et filles de la Vierge, il faut "que nous vivions comme de vraies filles de la Vierge, et donc comme la Vierge elle-même." (Fond 16, 7) Jean de la Croix fera porter l’accent sur la pureté de l’exercice des vertus théologales chez la Vierge, exemplaire pour les âmes appelées à croître vers l’union mystique. Marie n’a été que soumission parfaite et fidèle à l’Esprit en sa mémoire, en son intelligence, en sa volonté. 
Il est essentiel de lire la Règle Primitive rédigée par Albert de Jérusalem à la demande des ermites du mont Carmel si l’on veut saisir un tant soit peu l’esprit du Carmel, et ceci d’autant plus que la réforme thérésienne s’est ancrée dans cette Règle afin de retrouver la vigueur et la ferveur originelle de l’Ordre. La Règle Primitive a nourri la pensée de Thérèse en stimulant une émulation avec ces saints Pères dont elle admirait la pauvreté, les austérités, la solitude et la vie de prière continuelle. C’est donc dans cette Règle, la plus brève de tous les ordres religieux, la plus remarquable par sa simplicité et sa sobriété, que se vérifie au mieux le primat de l’esprit contemplatif. Peu de Règles sont à ce point constituées pour l’essentiel de citations bibliques, exprimant combien l’Écriture est la Règle de toutes les Règles.
Dès le Prologue on plonge au cœur de la Règle avec l’indication du but de la vie religieuse – mais n’est-ce pas également celui de tout croyant ? – à savoir "vivre dans la dépendance de Jésus Christ, [de] le servir fidèlement d’un cœur pur". On reconnaît bien là le caractère marial de l’Ordre : service, fidélité, pureté du cœur, décentrement de soi, obéissance à Jésus et à la Parole. Tous les points de la Règle vont être ordonnés à cette finalité. 
Le précepte fondamental pour parvenir au but fixé consiste dans une tension vers la prière continuelle et la méditation de la Parole, "jour et nuit" expression qui, dans la Bible, est la manière d’indiquer la totalité du temps : "je dors mais mon cœur veille" (Ct 5, 2). Le cœur amoureux de Dieu a le souci de demeurer en permanence livré à l’Esprit qui prie en lui, sans nécessairement qu’il en ait la perception consciente. Le précepte de la rumination de la Parole s’inscrit dans la tradition des Pères du désert : intention du désir, attention de la volonté. "Que chacun demeure seul dans sa cellule ou près d’elle, méditant jour et nuit la loi du Seigneur et veillant dans la prière, à moins qu’il ne soit légitimement occupé à autre chose." 
Le précepte énoncé a comme nécessairement pour corollaire celui de la solitude afin que le cœur ne soit pas distrait par les affections susceptibles de le détourner du seul amour qui le requiert, et celui du silence, afin de favoriser l’éveil du cœur à ce que Dieu lui murmure en secret dans une brise légère quasi imperceptible. Les pratiques ascétiques du jeûne et l’exigence de la pauvreté contribuent au détachement des préoccupations, à la libération de l’esprit, au désencombrement, et répondent au précepte évangélique de la pauvreté telle que Jésus l’a vécue et la demande aux disciples qui veulent marcher de plus près à sa suite "Si quelqu’un ne renonce à tout ce qu’il possède, il ne peut être mon disciple" (Lc 14, 33), recommandation assortie de la promesse de la béatitude "Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !" (Mt 5, 3). Il est notable que la Règle primitive n’énonce pas des obligations précises de faire, mais donnent seulement des grandes lignes directrices balisant le chemin de perfection par des "négations de faire" [11] qui, en fin de compte, obligent beaucoup plus ceux à qui ils sont destinés car ils définissent un esprit, ils englobent la totalité du temps et sont toujours valables quelles que soient les circonstances : pas de viande : abstinence ; ne rien posséder : pauvreté ; ne pas sortir de cellule : solitude ; ne pas avoir de volonté propre : obéissance; ne pas parler : silence ; ne jamais rester oisif : travail.
L’obéissance est à l’origine le seul vœu explicite énoncé par la Règle [12]; le silence est tellement fondamental pour le rédacteur de la Règle qu’il est accompagné de citations et mises en garde. La prescription de fuir l’oisiveté est conforme à l’enseignement des Pères du Désert qui ont expérimenté l’importance du travail physique et manuel pour canaliser l’énergie et pour lutter contre la tentation. On sait que saint Jean de la Croix a beaucoup travaillé de ses mains : maçonnerie, jardin, et qu’il a demandé qu’on veille à l’équilibre des novices par des exercices physiques. 
Albert de Jérusalem est réaliste, il n’ignore pas que le désert confronte à l’épreuve du mal, aussi fait-il allusion au climat de combat spirituel dans lequel les frères ermites vont mener leur genre de vie. Il les invite à la garde du cœur, en vue de laquelle le jeûne est une arme privilégiée, ainsi que les vertus théologales. La Règle reprend presqu’intégralement l’épître aux Ephésiens de saint Paul (6, 10-17) – référence obligée en la matière – pour énumérer les armes du combat spirituel. Le triomphe des vertus théologales assure la purification du cœur sans laquelle il n’y a pas d’accomplissement "en esprit et en vérité", "en paroles et en actes" du premier commandement, c’est-à-dire un amour de Dieu vécu en foi, espérance et charité, dans lequel réside, selon Jean de la Croix, toute la perfection de la vie mystique. Ce climat de combat est tellement prégnant au Carmel que Thérèse dira : toujours marcher, toujours combattre, mourir plutôt que s’avouer vaincu et renoncer. Quand on lit la Règle à plusieurs reprises avec le souci de l’écouter, on ne peut manquer d’être frappé par sa beauté : elle rend témoignage au Dieu vivant et vrai, seul juste et saint, au Dieu d’amour recherché et aimé par-dessus tout, amour préférentiel du cœur. C’est lui que Thérèse de Jésus et Jean de la Croix vont s’employer à servir et glorifier en redonnant au Carmel son inspiration première, en lui rendant le sens, les conditions et les moyens de l’oraison contemplative et de la vie mystique, et en offrant à tous ceux qu’un même désir enflamme, la beauté et la richesse de leurs enseignements, confirmés par l’Église puisqu’ils ont été élevés au rang de docteurs de l’Église (Jean en 1926 ; Thérèse en 1975) 
Au point de départ de l’itinéraire de Thérèse, une grâce reçue dans l’enfance : "la vérité de mon enfance, tout n’est rien, et la vanité du monde, et combien tout est bref" (Vie 3, 5). Thérèse est entrée jeune dans la vie religieuse par souci de perfection personnelle et afin d’obtenir son salut. Baignant dans le climat spirituel d’une époque férue de traités de spiritualité, de devotio moderna [13] et marquée par une effervescence mystique, Thérèse qui aime lire fait, grâce à son oncle, une lecture spirituelle, celle du "Troisième Abécédaire spirituel. Recueillement mystique" de Francisco de Osuna, déterminante pour son évolution intérieure puisque cette lecture la décide à s’adonner à l’oraison : "Ce traité me causa donc le plus grand plaisir ; et je résolus de suivre le chemin qu’il me traçait, avec toute l’application dont je serais capable." (Vie 4, 7)
Thérèse connaît alors l’oraison de quiétude (Vie 4, 7, elle n’a pas 20 ans) mais aussi de grandes sécheresses. Âme passionnée, qui ne fait rien à moitié, dans son "obstination à gagner les biens du ciel, sa décision de les gagner par n’importe quel moyen" (Vie 5, 1), elle n’hésite pas à demande à Dieu "les maladies qu’il voudrait" ! Elle est exaucée au-delà de tout ce qu’elle pouvait imaginer car elle tombe malade et se trouve à l’article de la mort ; c’est par l’intercession de saint Joseph qu’elle obtient sa guérison. À nouveau elle expérimente pendant 20 ans la difficulté de se donner complètement à Dieu tant, à la faveur du relâchement de la clôture de son couvent de l’Incarnation, elle aime la compagnie et les conversations, qu’elle fait tourner autour de la vie spirituelle d’ailleurs. D’où sa réflexion (Vie 7, 5) sur les dangers de la liberté de s’entretenir au parloir avec les gens du dehors, et sa consternation d’avoir observé les ravages du manque de régularité dans la vie des monastères tant masculins que féminins :
Thérèse vit une deuxième conversion, cette fois-ci définitive, à la vie d’oraison à la vue d’une statue d’un Christ couvert de plaies (Vie 9, 1) et à la lecture des Confessions de saint Augustin. "Les faveurs spirituelles allèrent croissant" confie-t-elle ; la présence intérieure du Christ envahit désormais tout l’espace de sa vie et la conduit jusqu’à l’œuvre de la Réforme du Carmel. Elle reçoit des grâces mystiques en abondance : des visions du Christ, des paroles intérieures, des extases et des ravissements, elle connaît la grâce extraordinaire et rarissime du mariage spirituel qui consiste en une grâce d’union au Christ et à la Sainte Trinité. Le Verbe la mène au Père ; elle comprend comment Dieu est unité et trinité.
Lire "la Madre" est un pur régal. C’est une femme à l’esprit très concret, réaliste, une pédagogue au langage imagé, si vivant, si alerte. Elle possède l’art consommé de restituer l’expérience spirituelle unique si particulière qu’elle a vécue. Elle est dotée d’un tempérament de chef qui se ressent dans ses écrits. On reconnaît et on admire universellement son charisme extraordinaire pour communiquer le goût de Dieu et le goût de l’oraison au point qu’on lui a décerné le titre de "Mère des spirituels" inscrit sur une des colonnes intérieures de la basilique Saint Pierre "tout ce qui ne tend pas au service de Dieu me semble si vain et mensonger que je ne saurais dire (…) combien je plains ceux pour qui cette vérité est obscure." (Vie 40) On sort changé d’une lecture de Thérèse (cf. l’expérience de Charles de Foucauld, d’Édith Stein…). "Je compris le grand avantage de ne faire aucun cas de ce qui ne contribue pas à nous rapprocher de Dieu, et je compris ce que c’est pour une âme que d’être dans la vérité en face de la Vérité même" (Vie 40 ). Paul VI la proclama docteur de l’Eglise universelle le 27 septembre 1970, affirmant dans son homélie que "Dans l’Église l’heure de l’oraison thérésienne a sonné". 
° L’âme est habitée par Dieu
Avec Frère Jean de la Croix qu’elle rencontre en 1567, Thérèse d'Avila s’attelle à la fondation de la branche masculine des Carmes Déchaux, en 1568 naît le premier "couvent" – si pauvre – des carmes de la Réforme à Duruelo ; d’autres seront bien vite fondés. Jean de la Croix déploiera une activité sans pareille de formateur des âmes à la vie mystique. Les Carmes seront chargés d’un apostolat spécifique que les carmélites ne peuvent développer, qui privilégie l’enseignement et l’accompagnement des âmes des carmélites d’abord, puis de tous ceux qui se sentent appelés à marcher dans la voie de l’oraison.
L’absence de vie apostolique extérieure n’empêche pas Thérèse de sentir brûler en elle d’intenses désirs d’agir et de servir Dieu, il lui a été donné de comprendre que l’oraison ne s’y oppose pas, qu’elle est un moyen privilégié pour y répondre et les voir exaucés dans la mesure où, à l’écoute de la Parole de Dieu en elle et docile au souffle de l’Esprit, l’âme cherche à ne plus vivre pour elle mais pour le Christ et pour l’Église, ainsi que pour le prochain racheté à grand prix par le sang du Christ. La vie d’oraison est un appel à intensifier la charité du cœur. "Si celui qui commence s’efforce, avec la grâce de Dieu, d’atteindre le sommet de la perfection, je crois qu’il ne va jamais seul au ciel ; toujours il entraîne une foule après lui." (Vie 11) [20] Entrée au Carmel (celui qu’on appellera "de l’ancienne observance" une fois fondé le Carmel de la Réforme thérésienne) pour assurer son salut personnel, Thérèse se met à brûler d’un désir ardent tout nouveau à la suite d’une vision de l’enfer (cf. Vie 32), qui l’entraîne irrésistiblement à dépasser le souci de son seul salut pour désirer éperdument, par pure compassion [21], le salut de toutes les âmes : celles des Indiens du Nouveau Monde à évangéliser, celles des protestants "hérétiques" à cause de qui l’unité de l’Église est rompue, enfin, très spécialement celles des prêtres en danger de se perdre dans le monde. À cause de cela, digne héritière du zèle d’Élie, elle donne au Carmel une orientation apostolique décisive qui constitue son apport personnel et original (cf. Chemin 1 et 3). La vie contemplative se voit donc assigner un but tout tracé : par l’oraison unie à l’ascèse, au jeûne, soutenir la vertu, le courage, le zèle des prêtres et des religieux, des prédicateurs, des savants et des théologiens, c’est-à-dire des défenseurs de l’Église et de Dieu, du Christ "si indignement persécuté" (Chemin 1). "Le monde est en feu, ce n’est pas l’heure de traiter avec Dieu de choses de peu d’importance" écrit-elle, cf. Chemin 1. La prière devient une "œuvre", l’arme du combat pour la cause de Dieu, sûre de Dieu qui écoute la prière en faveur de ceux qu’on lui confie. Quel désintéressement, quel dépouillement que cette prière qui ignore généralement qui bénéficiera de ses combats intérieurs et de quelle manière. Cet engagement du Carmel dans la prière d'intercession fonde sa mission ecclésiale et lui promet sa fécondité cachée.
L’accent mis par Thérèse d'Avila sur la vocation d'intercession du Carmel correspond à une réalité théologique essentielle : le Christ seul est "capable de sauver de façon définitive ceux qui par lui s'avancent vers Dieu, étant toujours vivant pour intercéder en leur faveur". (He 7, 25) La vie contemplative cherche l’union au Christ sauveur, et l’âme selon son degré d’union avec le Christ participe à Son acte de salut envers ceux pour qui elle intercède, le Christ exauce sa prière d'intercession. L’oraison loin d’être un acte d’amour apparemment inutile est une action des plus engagées et des plus efficaces. Rappelons-nous Élie, par exemple : à sa prière, le ciel est fermé (1 R 17, 1) ; par la prière il obtient la résurrection de l’enfant de la pauvre veuve qui l’héberge (1 R 17, 17-24) ; puis à sa prière encore, le feu du ciel tombe sur l’autel des holocaustes (1 R 18, 36-39) ; enfin à sa prière le ciel s’ouvre pour venir féconder la terre desséchée par le manque de foi et l’apostasie du peuple élu (1 R 18, 42-45). On trouve en 2 R des exemples de la puissance d’intercession d’Élisée. Thérèse de l’Enfant-Jésus a une image très parlante pour traduire la théologie de l’intercession : "Aux saints, le Tout-Puissant a donné pour point d’appui : lui-même et lui seul. Pour levier : l’oraison qui embrase d’un feu d’amour, et c’est ainsi qu’ils ont soulevé le monde et c’est ainsi que, jusqu’à la fin du monde, les saints à venir le soulèveront aussi." (Ms C 35 v°). Toute prière faite au nom du Christ "par lui, en lui, avec lui", conforme à ses intentions, est sûre d’être exaucée (cf. 1Jn 5,14; Jc 5,16). 
La vie de saint Jean de la Croix, orphelin très tôt de son père, à l’âge de trois ans, est dès l’enfance placée sous le signe de la pauvreté matérielle voire de la misère ; il mendie dans les rues de Medina del Campo pour son collège. Entre 17 et 21 ans il est aide-soignant à l’hôpital de la Conception, par suite toujours il donnera la priorité aux malades. Esprit rigoureux, il est doué pour l’étude mais s’il a toujours étudié, dans des conditions difficiles du reste, il n’a jamais été tenté par une carrière universitaire de théologien patenté. En effet Jean de la Croix est avant tout l’homme de la présence à Dieu. Il entre en 1553 chez les Carmes de la Règle mitigée. Assoiffé de solitude, de silence, de pauvreté, d’ascèse, bref de radicalité dans la vie monastique, qu’il ne trouve pas dans son Ordre, il est tout près de se retirer à la Chartreuse quand il rencontre en 1567 Thérèse d'Avila. Rencontre providentielle : la Madre perçoit immédiatement en ce tout jeune carme l’âme d’élite et le maître d’œuvre des fondations de couvents masculins auxquelles elle aspirait pour asseoir sa Réforme. Dès 1568 démarre une première fondation très humble et très pauvre des carmes de la Réforme (les Carmes déchaux), à Duruelo. En 1572, Jean de la Croix devient aumônier et confesseur des carmélites du couvent de l’Incarnation à Avila, d’où il est retiré par la force dans la nuit du 2 décembre 1577 par les carmes mitigés et conduit dans leur couvent de Tolède, à l’insu des carmes réformés. Dans le cachot de Tolède il subit des sévices corporels, il vit dans une solitude totale, faisant l’expérience de ce qu’il appellera la "nuit" dans ses écrits, c’est-à-dire une profonde détresse morale et spirituelle). Il s’en échappe audacieusement pendant l’octave de l’Assomption 1578. S’ouvre alors pour lui une période féconde de fondations et de charges dans l’œuvre de la réforme du Carmel, il exerce des ministères variés, et rédige dans les années (15)80 ses œuvres majeures : le Cantique Spirituel (A), la Montée du Carmel et la Nuit Obscure, la Vive Flamme d’amour (A), le Cantique Spirituel (B), enfin la Vive Flamme d’amour (B). Jean de la Croix est un véritable "homme de Bible", un grand contemplatif et un génie mystique, lecteur des plus assidus de la Bible. Loin d’être un intellectuel en chambre, un priant perdu dans ses hautes sphères, Jean de la Croix est réputé pour sa bonté et pour la séduction qui émanait de sa personne. Jean de la Croix est demeuré un homme simple, humble jusque dans les plus hautes charges. En 1591 il meurt après avoir connu les persécutions au sein de son Ordre dues à des rivalités. On ne peut ignorer le retentissement de certains de ces évènements de sa vie sur son œuvre. "La relation avec lui, comme sa parole, était douce, très spirituelle, éminemment profitable. En ceci il possédait un don fort remarquable et de grande portée : c’est que tous ceux qui l’approchaient soit hommes, soit femmes, devenaient en un haut degré spirituels, religieux, affectionnés à la vertu." "On remarquait en lui un goût extraordinaire pour l’oraison et des sentiments fort élevés sur la relation avec Dieu. À toutes les questions qu’on lui posait sur cette matière, il donnait des réponses d’une très haute sagesse, en sorte que tous ceux qui le consultaient, le quittaient entièrement satisfaits et en voie de progrès. Il était grand ami de la retraite et du silence ; il riait rarement et toujours avec une extrême modestie." (Père Élisée des Martyrs, compagnon de Jean de la Croix) [22]. 
Jean de la Croix se distingue par l’acuité et par l’originalité de sa réflexion en matière de théologie spirituelle et mystique (les symboles relaient constamment les concepts), autant que par la puissance expressive de sa poésie. On peut dire que sa théologie mystique est symbolisée par deux images : celles de la nuit et de la flamme :
Il est utile de saisir le point d’ancrage des exigences de Jean de la Croix à l’égard des âmes. Il ne s’agit de rien moins pour lui que d’acheminer avec rapidité, efficacité, précision et sûreté jusqu’en "la terre promise de l’union divine" l’âme éprise de Dieu, prête à consacrer toutes ses énergies à la quête de l’Unique Nécessaire. Guide admirable, il reconnaît que ses propos ne s’adressent pas immédiatement à tout un chacun, c’est certain, mais bien à quiconque est disposé, prêt à vivre cette attitude d’âme : "toutes les choses créées lui paraissent un néant, elle-même n’est rien à ses propres yeux ; pour elle son Dieu seul est tout." (VF B, 1, 32) Cela suppose des destinataires déjà mis en chemin, appâtés par Dieu, pouvant s’adonner à la vie d’oraison soit parce qu’ils en ont fait le choix en embrassant la vie religieuse, soit parce qu’ils en ont fait le choix en organisant à cette fin leur vie "dans le monde", pour y donner le primat à Dieu et à l’oraison. En effet, il ne faut pas oublier le milieu spirituel de l’Espagne à cette période. On parlait volontiers d’oraison, de vie mystique et spirituelle, on évoquait le courant des Alhumbrados, ces illuminés suspects à l’Inquisition. Le milieu social était comme on dirait aujourd’hui "porteur", favorable à la recherche de l’expérience de Dieu (cf. ce que nous en avons dit au sujet de Thérèse d'Avila dans les paragraphes précédents). Cependant le point capital est de reconnaître que la quête de Dieu s’origine en Dieu lui-même qui, de toute éternité, a choisi l’âme comme terme de sa Création pour demeurer en elle et l’élever à sa propre vie de gloire (cf. Ep 1). L’union de l’âme à Dieu est en premier lieu le désir de Dieu lui-même : "Dieu veut pénétrer dans l’âme par l’union et la transformation d’amour" (VFB 1, 25). "Si l’âme cherche son Dieu, son Bien-Aimé la cherche avec infiniment plus d’ardeur" affirme notre Maître spirituel (VFB 3, 28). Tel est le mouvement de l’histoire du salut : le désir divin de chercher et sauver celui qui s’est perdu alors qu’il était fait pour la jouissance de la plénitude divine. Dans la mesure de la coopération plus ou moins souple, docile, de l’âme, Dieu va prendre progressivement les rênes, par des initiatives destinées à "élever" l’âme et à la "spiritualiser", c’est-à-dire à la faire sortir de ses pauvres manières d’aimer et de la compréhension si étroitement limitée qu’elle a de sa relation à Dieu. Dieu est la Sagesse même, il a le désir d’épargner à l’âme les obstacles et les pièges (cf. MC II 17, §1) qui retarderaient, voire empêcheraient l’union ; il éprouve une tendre préoccupation et sollicitude pour conduire l’âme à condition qu’elle sache se laisser conduire (grand leitmotiv du Prologue de la Montée du Carmel), par la foi, ce qui implique humilité, docilité, obéissance, et de jouer le jeu de la confiance.
Jean de la Croix est un docteur de la pauvreté d’esprit en ce sens qu’il sait expliquer et détailler sous toutes les coutures la nudité d’esprit : aimer Dieu c’est accepter de se rendre pauvre des désirs qui brident le désir essentiel de Dieu. Cela commence par le détachement à l’égard des biens créés et se poursuit, dans le domaine de la vie intérieure, par le refus de la recherche des biens spirituels [29], par l’opposition à toute concession aux goûts spirituels, par la lutte contre la complaisance dans les consolations spirituelles, car en tout cela peut s’installer un subtil esprit de propriété, surtout c’est l’égocentrisme qui prédomine et non le pur amour de Dieu recherché pour lui-même, le risque en est une possible désaffection à l’égard de Dieu. Jean dénonce avec vigueur les caprices de la volonté dans le service de Dieu ! C’est un homme du non-compromis avec quoi que ce soit qui puisse retarder ou entraver l’union avec Dieu. Le renoncement n’a pas d’autre but que de favoriser l’amour de Dieu ET du prochain, un amour dont il faut souligner la pureté exquise. Avec une finesse, une pénétration, d’observation incomparable, saint Jean de la Croix scrute la psychologie de nos attachements aux biens de divers ordres ("naturels", "sensibles", "moraux", spirituels) pour débusquer en quoi ils contrarient le mouvement de l’amour envers le prochain, envers Dieu et envers nous-mêmes en fin de compte. D’où pour Jean de la Croix la qualité de l’amour manifestée par le consentement à, bien plus par le désir de la pauvreté intérieure et extérieure "ce qui doit s’entendre non seulement du renoncement aux biens matériels et temporels selon la volonté, mais encore à la désappropriation des biens spirituels en quoi consiste la pauvreté d’esprit dont le Fils de Dieu fait une béatitude" (VFB, III, 46). En aucun cas les sens (ordre du créé) ne peuvent unir à Dieu mais la foi et l’amour, oui (enseignement très évangélique : les contemporains de Jésus ont vu et entendu mais combien ont-ils cru ?) Dieu est "autre" : il est ESPRIT. 
En bon maître diligent à prodiguer les bons remèdes, Jean de la Croix ordonne, pour guérir la maladie de la recherche déguisée de soi sous couvert de la recherche de Dieu, la pratique des vertus théologales, de la foi, singulièrement apte à purifier la quête de l’âme.
"Sors !" Ce que Dieu dit à Élie, Jean le dit à l’âme. (Nuit obscure II 9, 4-6) Il est évident après avoir pris connaissance de l’ambition de Jean pour l’âme, que cette vie d’intense amour pour Dieu ne se réalise pas sans qu’il en coûte un peu quelque chose à l’âme. "Le désir d’entrer dans les profondeurs de la sagesse, des richesses et délices de Dieu, est le fait de tous, mais le désir d’entrer dans les profondeurs de la souffrance et de la douleur pour l’amour du Fils de Dieu, est le fait du petit nombre. C’est ainsi que beaucoup voudraient se voir au terme, sans passer par le chemin qui y conduit.", constate Jean (in CS (A) 35, 9). D’où il résulte que pour nombreux que soient ceux qui aspirent à l’union d’amour, peu nombreux sont ceux qui en reçoivent la grâce. Dieu est Esprit, l’homme est "chair" (cf. les dialogues de Jésus en Jn 3 avec Nicodème ; en Jn 4 avec la Samaritaine) : or Dieu cherche des adorateurs en esprit et en vérité. Les "nuits" sont un passage obligé pour être transformé dans ses manières de penser et d’agir, pour être uni en esprit à Dieu, et pour accéder ainsi à la glorieuse liberté des enfants de Dieu dans la "terre promise de l’union divine" dit saint Jean de la Croix. MC I, 2, 1-2 : "Le passage par où l'âme va à l'union divine est appelé nuit obscure pour trois raisons. La première vient du terme d'où l'âme s'éloigne pour s'approcher de son Dieu : elle doit priver ses passions de la satisfaction des choses qui sont en sa possession ; ce qu'elle ne peut faire qu'en y renonçant, et ce renoncement est une espèce de nuit à l'égard des passions et des sens de l'homme. La seconde vient du moyen ou du chemin par lequel l'âme tend à cette union : ce chemin est la foi, qui parait obscure à nos yeux. La troisième vient du terme où l'âme prétend arriver, et qui n'est autre que Dieu : parce que Dieu est infiniment élevé au-dessus des créatures, on peut dire qu'il est une nuit obscure à l'âme pendant cette vie. Celui donc qui aspire à l'union de Dieu doit passer par ces trois nuits".
Immense beauté de cette spiritualité certes exigeante, mais qui conduit à Dieu dans la sécurité de la foi. L’actualité de cette spiritualité est attestée par la vitalité de l’Ordre et de la famille carmélitaine [34], par la floraison des écoles d’oraison, par l’abondance des ouvrages consacrés aux saints du Carmel et à l’oraison, par le regain d’intérêt pour l’expérience mystique, par l’intérêt suscité dans le monde culturel et intellectuel par les saints du Carmel : il suffit de considérer le grand nombre des cours, des conférences, des colloques ayant trait aux grandes figures de sainteté carmélitaine que sont en particulier des figures féminines, les deux docteurs de l’Église sainte Thérèse d’Avila et sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, et la philosophe Édith Stein d’illustre renommée parmi les universitaires, canonisée le 11 octobre 1998 puis proclamée co-patronne de l’Europe le 19 septembre 1999, modèle pour tant de femmes de par son engagement en faveur de la promotion des femmes dans la société. Quant aux voyages des reliques de Thérèse de l’Enfant-Jésus dans le monde entier, les foules qui se pressent pour les vénérer en disent long sur l’amour universel envers cette "petite" carmélite. 
Le prophétisme du Carmel au service du SEUL et UNIQUE Dieu vivant demeure inégalable et indispensable dans un monde où foisonnent les idoles du pouvoir, de la toute-puissance scientifique, de l’argent, du sport, du sexe, la soif des informations "en temps réel", la boulimie des connexions sur la Toile, etc. Dans la droite ligne de la lutte du prophète Élie contre Baal, le Carmel a pour mission de rappeler à l’homme sa vocation divine, sa dignité éminente d’homme créé par amour et pour l’amour :
La doctrine san juaniste du voyage au bout de la nuit [35] de l’âme en quête de Dieu est parfaitement adaptée au climat existentiel et spirituel de nos sociétés angoissées, en perte d’identité, à la recherche de quelque chose qu’elles ignorent : les nuits spirituelles assument celles de l’humanité [36]. Dans un discours adressé au chapitre général des carmes déchaussés, le pape Jean-Paul II disait : "Les Carmes, les seuls en Occident qui célèbrent la fête et le message du prophète Élie, sont appelés à être des prophètes et des témoins dans la nuit obscure de l’esprit que notre société éprouve." (29 septembre 1989). C’est à ce titre que le Carmel a vocation à entrer dans la prière d’intercession du Christ, comme Élie, comme Marie. Le Père Wilfried Stinissen o. c. d. cite l’extrait d’une lettre qui lui fut adressée, rendant compte de cette expérience de la souffrance spirituelle vécue en communion avec l’humanité en souffrance : "Par la souffrance, je prends ma place dans l’humanité. J’ai un sentiment très vif d’être membre de la famille humaine. Je m’en sens heureuse et fière. Je me sens comme un petit morceau de l’humanité, tourné vers Dieu comme une plaie inguérissable. Une plaie est en quelque sorte une ouverture. Joie d’appartenir à la grande famille, de porter et d’offrir à Dieu une petite partie du déchirement de mes frères et sœurs. Si l’ouverture originelle de l’homme a été gâtée, peut-être les plaies pourraient fonctionner comme porte d’entrée. Je peux m’imaginer de rester toute ma vie comme une plaie inguérissable, si cela peut aider mes frères." [37] 
- Bienheureux les pauvres, le royaume des Cieux est à eux
Thérèse de l'Enfant-Jésus (2 janvier 1873 - 30 septembre 1897) est le troisième docteur de l’Église issu du Carmel (proclamation le 19 octobre 1997). La petite voie de Thérèse de l'Enfant-Jésus ne fait rien d’autre que développer et tirer toutes les conséquences de l’enseignement évangélique de l’enfance spirituelle [41], dans un langage simple, poétique, imagé, accessible à tous, et non dans le langage des doctes. Entrée au Carmel à l’âge de 15 ans, Thérèse y vit une existence marquée par un constant détachement des biens affectifs et spirituels par amour de son Jésus. Alors qu’elle retrouve au Carmel de Lisieux ses sœurs qui l’y ont précédée, et que l’une d’elles est sa prieure, mère Agnès, elle s’exerce à un héroïque détachement affectif, faisant violence à son cœur pour ne pas entrer sans motif légitime de la vie conventuelle, chez sa sœur en qui elle voit d’abord la prieure. Volontairement elle garde le silence sur ses mouvements intérieurs, sur les anicroches de la vie en Communauté, sur ses émotions et sentiments, et même sur ses besoins physiques, allant jusqu'à ne pas réclamer, par mortification et en esprit de sacrifice, la couverture supplémentaire qui la protégerait du froid la nuit dans sa cellule. Enseignée par le directeur de son âme, Jésus, Thérèse de l'Enfant-Jésus s’enfonce au fil de ses années au Carmel dans une attitude de pauvreté foncière, composante incontournable de l’esprit d’enfance spirituelle, elle aime à évoquer ses mains vides, la conscience de plus en plus aiguë que [ses] désirs ne sont rien, ils seraient une richesse si [elle s’y] attachait. Elle ne veut rien capitaliser, et désire tout devoir à la seule miséricorde de Dieu dont elle expérimente la douceur, la puissance et combien elle est l’attribut essentiel encore trop méconnu de Dieu, au point d’en faire l’objet de sa mission : faire connaître combien Dieu est miséricordieux : moi si j’avais commis tous les crimes possibles, chante-t-elle … Ce ne sont pas nos œuvres – grandes ou petites – ni nos oraisons qui nous "obtiennent" la faveur de Dieu, mais sa seule miséricorde. Par amour pour Dieu, le cœur accepte de rester foncièrement pauvre, attendant tout du bon Dieu, comme un enfant attend tout de son père avec une confiance inébranlable. La paix et la joie que Thérèse affirme connaître au fin fond de l’âme au sein de ses pires souffrances authentifient son message, garantissent la vérité de ses dires paisibles, de son total abandon : elle possède par la foi et dans l’espérance celui qu’elle aime : qu’aurai-je de plus quand je mourrai ? Pour être au ciel j’y suis déjà ! (cf. Car, selon le mot de Jésus (Mt 6, 21), où est ton trésor, là sera aussi ton cœur).
- Dans le cœur de l’Église ma mère, je serai l’amour …
Le salut des âmes fut la hantise de son existence dès son adolescence. Sa prière est aride ? Jésus dort, il ne me dit rien et moi non plus écrit-elle, mais Thérèse ne cherche aucune consolation ni aucune récompense ; son mot d’ordre : tout pour Jésus et pour les âmes. Sa contemplation est vécue dans le climat des vertus théologales : en particulier, la foi car nous n’avons que cette vie pour vivre de foi aime-t-elle à marteler. Elle regarde Jésus, elle croit, elle l’aime, voilà toute son oraison : "je ne lui dis rien, je l’aime".
Par l’intermédiaire d’une lecture du chapitre 13 de l’épître aux Corinthiens, elle reçoit avec gratitude et émerveillement la grâce d’une illumination intérieure fulgurante sur sa vocation et sur sa place dans l’Église :
Dans les pires souffrances de sa tuberculose, elle fait preuve d’une force héroïque : elle marche dans le cloître et dans le jardin de son Carmel "pour" un missionnaire, surtout elle vit en état d’offrande permanente de ses prières, de ses petits sacrifices et de ses grandes souffrances. Victime d’amour livrée à l’Amour miséricordieux, Thérèse participe à son tour courageusement, pour la part qui lui revient, comme un brave petit soldat de Jésus sur le champ de bataille des âmes à lui gagner, aux mystères du Christ Sauveur. Unie à la Passion du Christ Sauveur, elle offre pour les âmes, très spécialement celles des incroyants, l’épreuve inattendue qui vient terrasser son âme sans l’abattre (cf. 2 Co 4, 8-9) [43] : "Il faut avoir voyagé dans ce sombre tunnel pour en comprendre l’obscurité" (Ms C 6 r°). Elle a remarquablement incarné l’idéal carmélitain d’intercession en esprit et en acte :
D’autres prophètes du Carmel se sont mis au service des âmes et du salut du monde : les carmélites de Compiègne prononçant le vœu du martyre, dans la tourmente révolutionnaire, pour le retour de la paix civile, guillotinées le 17 juillet 1794 ; Hermann Cohen, juif converti, fondateur du mouvement des hommes adorateurs à Montmartre, mort en soignant des malades prisonniers ; Édith Stein, juive convertie, partant à Auschwitz mourir pour et avec son peuple ; Titus Brandsma (o. carm.), recteur de l’université de Nimègue en Hollande, arrêté à cause de ses idées anti-hitlériennes, mort à Dachau après avoir été l’objet d’expérimentations médicales ; Jacques de Jésus bien connu par le film de Louis Malle, déporté pour avoir caché des enfants juifs au collège des carmes d’Avon…
C’est ainsi qu’on peut voir à quel point est vrai le chemin de l’oraison tracé au Carmel, lorsque la vie d’union à Dieu fleurit en pur amour de charité, réalisant à la perfection le double commandement de l’amour premier de Dieu et de celui qui lui est semblable, l’amour du frère pour qui le Christ a donné sa vie. L’entrée dans les profondeurs de la vie trinitaire est une entrée en communion avec la plénitude de la charité qui emplit le Cœur du Seigneur.

Je pense que si nous nous approchions du Très Saint-Sacrement avec grande foi et grand amour, une fois suffirait à nous enrichir ; que dire alors de tant de communions ? On dirait plutôt que nous ne l’approchons que par politesse, c’est pourquoi le bénéfice est si mince. (P.A.D 3, 13)
Je sais que pendant de longues années la personne dont je parle…quand elle communiait, voyait, tout comme elle l’aurait vu avec les yeux corporels, le Seigneur pénétrer dans l’hôtellerie de son âme ; elle tâchait d’aviver sa foi, et croyant vraiment que ce Seigneur entrait dans sa pauvre hôtellerie, elle se libérait autant que possible de toutes choses extérieures et y entrait avec lui. Elle s’efforçait de recueillir tous ses sens afin de lui faire connaître le bien précieux qu’elle possédait : je veux dire, afin que ses cinq sens n’empêchent point son âme de le connaître. Elle se voyait aux pieds de Notre Seigneur, elle y pleurait avec Madeleine tout comme si elle l’eût contemplé des yeux du corps dans la maison du Pharisien. Lors même qu’elle ne sentait pas de ferveur, la foi lui disait qu’il était bien là.
En effet, à moins d’aveugler notre esprit, le doute est impossible. Ce n’est plus ici un travail de l’imagination comme lorsque nous nous représentons Notre Seigneur attaché à la Croix ou dans quelque autre mystère de sa Passion. Ici c’est la réalité, l’absolue vérité. Il n’y a plus à aller chercher Jésus Christ ailleurs et loin de nous : le bon Jésus est avec nous. Approchons-nous donc de lui. Lorsqu’il vivait sur la terre, il guérissait les malades par le seul contact de ses vêtements : comment douter, si nous avons la foi, qu’il ne fasse des miracles en notre faveur tandis qu’il est si intimement présent en nous ? Comment douter que, se trouvant dans notre maison, il ne nous accorde ce que nous lui demandons ? Il n’a pas coutume de mal payer ce séjour à l’hôtellerie de notre âme, lorsqu’il y reçoit bon accueil … Restez volontiers avec lui, et ne perdez pas un temps aussi précieux pour négocier vos intérêts que celui qui suit la communion. Si l’obéissance vous appelle ailleurs, faites en sorte de laisser votre âme avec Notre Seigneur. (Chemin 34, 7.8.10)
Oraison de quiétude et oraison d’unionMaintenant que nous parlons de cette eau, qui vient du ciel avec abondance pour pénétrer et abreuver tout ce jardin, on voit déjà de quel repos jouirait le jardinier, si le Seigneur la versait ainsi toutes les fois qu’il en est besoin. Et si, grâce à un temps toujours tempéré qui remplacerait l’hiver, le jardinier voyait, à toutes les saisons, les fleurs et les fruits embellir son jardin, quel plaisir ne goûterait-il pas ? Mais, tant que dure notre vie, cela est impossible. Il faut toujours veiller, et se mettre à l’œuvre quand une eau tarit, pour la remplacer par une autre.
Cette eau céleste dont je parle tombe souvent quand le jardinier y pense le moins. Dans les commencements, il est vrai, c’est presque toujours à la suite d’une longue oraison mentale. Dieu se plaît d’abord à faire monter l’âme vers lui de degré eu degré ; ensuite il prend cette petite colombe, et la met dans le nid, afin qu’elle s’y repose. L’ayant vue longtemps soutenir son vol, travaillant de toutes les forces de l’entendement et de la volonté à chercher son Dieu et à lui plaire, il veut lui donner sa récompense ! Un seul instant de ce repos divin suffit pour la payer de tous les travaux qu’elle peut endurer ici-bas.
Chemin 31
Je veux donc, mes filles, vous expliquer, malgré tout, ce que c’est que l’oraison de quiétude ; j’en parlerai d’après ce que j’en ai ouï dire, ou d’après ce qu’il a plu à Notre Seigneur de m’en faire connaître, afin sans doute que je vous en instruise. C’est, ce me semble, dans cette oraison que Dieu nous donne le premier signe qu’il exauce notre demande, et qu’il va, dès ce monde, nous faire entrer en possession de son royaume, afin de louer et de sanctifier son nom, et de travailler à obtenir que tous le louent et le sanctifient. Cette oraison est déjà quelque chose de surnaturel, que nous ne pouvons pas, malgré tous nos efforts, nous procurer nous-mêmes. C’est une sorte d’apaisement où l’âme s’établit, où Dieu, pour mieux dire, établit l’âme, comme il le fit pour le juste Siméon ; toutes ses puissances se tiennent en repos. Elle comprend, mais autrement qu’elle ne le fait par le moyen des sens extérieurs, qu’elle est déjà près de son Dieu, et que, pour peu qu’elle s’en approchât davantage, elle deviendrait, par l’union, une même chose que lui. Ce n’est pas qu’elle voie cela avec les yeux du corps ou avec ceux de l’âme ; le glorieux Siméon ne voyait rien non plus du glorieux petit Jésus ; à en juger même par les langes dont il était enveloppé, et par le peu de personnes qui lui faisait cortège, il aurait dû le prendre pour le fils de quelque pauvre, plutôt que pour le fils du Père céleste. Mais l’Enfant lui-même se révéla au vieillard ; ainsi Dieu se révèle à l’âme dans cette oraison, et elle le reconnaît, moins clairement toutefois, parce qu’elle ne comprend pas comment elle connaît. Elle voit seulement qu’elle est dans le royaume, ou du moins près du Roi qui doit le lui donner ; mais elle est abîmée dans un si profond respect devant lui, qu’elle n’ose le lui demander. C’est comme une défaillance intérieure et extérieure ; on voudrait éviter jusqu’au moindre mouvement de l’homme extérieur, je veux dire du corps, on goûte un repos qui double les forces de l’âme ; c’est le repos du voyageur qui, se voyant presque au terme de sa course, s’arrête un peu pour reprendre haleine, et poursuit ensuite sa route avec une nouvelle ardeur. On éprouve un bien-être délicieux du corps et une grande satisfaction de l’âme ; tel est le bonheur de l’âme de se voir auprès de la source, que sans même boire de ses eaux, elle se trouve désaltérée. Il lui semble qu’elle n’a plus rien à désirer : les puissances au repos voudraient rester toujours immobiles, le moindre de leurs mouvements pouvant troubler ou empêcher l’amour. Elles ne sont pas cependant perdues, puisqu’elles peuvent penser auprès de qui elles sont. Deux du moins sont entièrement libres, l’entendement et la mémoire. La volonté, elle, est captive, mais si, dans cette captivité, elle peut éprouver quelque peine, c’est de comprendre qu’il lui faudra devenir libre.
L’entendement voudrait ne contempler que ce divin objet et la mémoire ne s’occuper que de lui seul. Ils connaissent que c’est l’unique chose nécessaire, et que toutes les autres ne servent qu’à les troubler. Ceux qui sont dans cette oraison voudraient que leur corps fût immobile, parce qu’il leur semble qu’au moindre mouvement ils vont perdre cette douce paix ; c’est pourquoi ils n’osent se remuer. Ils ne parlent qu’avec peine, et une heure se passe à dire le Pater une seule fois. Ils sont si près de Dieu qu’un signe suffit ; ils le comprennent et parce qu’ils l’entendent et parce qu’ils sont entendus de lui. Ils sont dans le palais près de leur Roi, et ils voient qu’il commence à leur donner son royaume. Il leur semble qu’ils ne sont plus en ce monde, et ils ne voudraient plus ni le voir ni l’entendre, mais Dieu seul. Rien ne les peine, ni ne leur paraît capable de les peiner. Enfin, pendant toute la durée de cette oraison, le torrent de délices qui coule dans leur âme, les enivre et les absorbe de telle sorte qu’ils ne voient rien de plus à désirer, et qu’ils diraient volontiers avec saint Pierre : Seigneur, faisons ici trois tentes.
Demeures V.1
Mais prenez garde, mes filles, à ce que Dieu demande de vous pour vous enrichir des biens de cette demeure. Il veut que, sans vous réserver la moindre chose, vous lui fassiez un don absolu de vous-même et de tout ce qui vous concerne. Selon que ce don sera plus ou moins parfait, vous recevrez de plus grandes ou de moindres grâces. Ce don total de soi à Dieu est la meilleure de toutes les marques pour reconnaître si nous arrivons jusqu’à l’oraison d’union. Ne vous imaginez pas que cette oraison ressemble, comme la précédente, à un sommeil : je dis à un sommeil, parce que dans l’oraison des goûts divins ou de quiétude qui précède celle-ci, l’âme paraît sommeiller, n’étant ni bien endormie ni bien éveillée. Dans l’oraison d’union, l’âme est très éveillée à l’égard de Dieu, et pleinement endormie à toutes les choses de la terre et à elle-même. En effet, durant le peu de temps que l’union dure, elle est comme privée de tout sentiment, et quand elle le voudrait, elle ne pourrait penser à rien. Ainsi elle n’a besoin d’aucun artifice pour suspendre son entendement ; car il demeure tellement privé d’action, que l’âme ne sait même ni ce qu’elle aime, ni en quelle manière elle aime, ni ce qu’elle veut. Enfin, elle est absolument morte à toutes les choses du monde, et vivante seulement en Dieu.
[L’union de pure conformité à la volonté de Dieu] C’est là l’union que j’ai désirée toute ma vie, et que j’ai toujours demandée à Notre Seigneur. C’est aussi celle qui est la plus facile à connaître, et la plus assurée. Mais, hélas ! qu’il est peu de personnes qui y arrivent ! Et que l’on se trompe lorsqu’on croit qu’en évitant d’offenser Dieu, et qu’en vivant dans l’état religieux, on a satisfait à tout. Oh ! qu’il reste encore des vers semblables à celui qui rongea le lierre sous lequel Jonas était à l’ombre, et dont on ne voit les ravages que lorsqu’ils ont déjà rongé nos vertus par des sentiments d’amour-propre, par l’estime de nous-même, par des jugements téméraires de notre prochain quoiqu’en des choses légères, et par des manquements de charité en ne l’aimant pas comme nous-même ! Dans l’accomplissement de ses devoirs on fait juste assez d’efforts pour ne pas tomber dans le péché, mais il y a loin de cette disposition à celle que l’on doit avoir pour être entièrement uni à la volonté de Dieu.
Or, mes filles, quelle est la volonté de notre divin Maître ? C’est que nous devenions si parfaites que nous ne soyons qu’une même chose avec lui et avec son Père, comme il le lui a demandé pour nous. …. Pour cette union de conformité, il n’est pas nécessaire que Dieu nous accorde de grands délices, il suffit qu’il nous ait donné son Fils pour nous en enseigner le chemin. … Dieu ne demande de nous que deux choses … : l’une, de l’aimer ; et l’autre, d’aimer notre prochain. C’est donc à cela que nous devons travailler ; en les accomplissant fidèlement, nous ferons sa volonté, et nous serons unies à lui.
La marque la plus assurée pour savoir si nous pratiquons fidèlement ces deux choses, c’est, à mon avis, d’avoir un amour sincère et véritable pour notre prochain. Car nous ne pouvons connaître certainement jusqu’où va notre amour pour Dieu, quoiqu’il y ait de grands indices pour en juger ; mais nous voyons beaucoup plus clair en ce qui regarde l’amour du prochain. Plus vous y avancerez, mes filles, plus vous devrez vous tenir assurées que vous avancez dans l’amour de Dieu. Ce Dieu de bonté nous aime tant, qu’en paiement de l’amour que nous portons au prochain, il se plait à augmenter de mille manières l’amour que nous avons pour lui ; je ne saurais là-dessus former le moindre doute. Il nous importe donc extrêmement de bien considérer quelle est la disposition de notre âme, et quelle est notre conduite extérieure à l’égard du prochain. Si tout est parfait dans l’une et dans l’autre, alors nous pouvons être en assurance ; car, vu la dépravation de notre nature, nous ne pourrions jamais aimer parfaitement le prochain s’il n’y avait en nous un grand amour de Dieu.
Mes filles, puisque ceci est pour nous d’une si haute importance, prenons-y garde jusque dans les moindres choses ; ne faisons nul cas de ces grandes pensées qui nous viennent en foule dans l’oraison, de ce que nous voudrions faire pour le prochain et pour le salut d’une seule âme. Si ensuite les œuvres n’y répondent pas, nous devons considérer ces pensées comme de belles imaginations. J’en dis de même de l’humilité et de toutes les autres vertus. II n’est pas croyable de combien d’artifices le démon se sert pour nous persuader que nous possédons des vertus qui nous manquent. Il met tout en œuvre, et il a raison : il sait combien il peut nous nuire par là ; car ces fausses vertus, se ressentant de leur racine, sont toujours accompagnées de vaine gloire et d’orgueil, tandis que celles qui viennent de Dieu en sont totalement exemptes.
Je veux absolument que vous sachiez que pour beaucoup avancer sur ce chemin, et monter aux demeures que nous désirons atteindre, il ne s’agit pas de beaucoup penser, mais de beaucoup aimer ; donc, tout ce qui vous incitera à aimer davantage, faites-le. Nous ne savons peut-être pas ce que c’est qu’aimer, je n’en serai pas très étonnée ; or il ne s’agit pas de goûter le plus grand plaisir, mais d’avoir la plus forte détermination de désirer toujours contenter Dieu, de chercher, autant que possible, à ne pas l’offenser, de le prier de faire toujours progresser l’honneur et la gloire de son Fils, et grandir l’Eglise catholique. Telles sont les marques de l’amour, mais ne croyez pas qu’il s’agisse de ne pas penser à autre chose, et que si vous êtes un peu distraites, tout est perdu.
La vie contemplative, une vie apostolique (Chemin 3)… vous faire connaître le but de nos prières. … Efforçons-nous d’être telles, que nos prières puissent aider ces serviteurs de Jésus Christ. Il faut donc qu’ils vivent parmi les hommes, qu’ils conversent avec les hommes, qu’ils paraissent dans les palais, et que parfois même, leur extérieur les rende semblables à ceux qu’ils travaillent à sauver. Or, pensez-vous, mes filles, qu’il faille peu de vertu pour traiter avec le monde, pour vivre dans le monde, pour s’occuper des affaires du monde ? Pensez-vous qu’il faille peu de vertu pour condescendre, comme je l’ai dit, aux usages du monde, et pour être en même temps, dans son cœur, éloigné du monde, ennemi du monde ?
C’est pourquoi je vous conjure de travailler à devenir telles, que vous obteniez de Dieu deux choses : la première, que parmi tant de savants et de religieux, il s’en rencontre beaucoup avec les qualités nécessaires pour servir utilement la cause de l’Église, et que ce Dieu de bonté daigne rendre capables ceux qui ne le sont pas assez, attendu qu’un seul homme parfait rendra plus de services qu’un grand nombre d’imparfaits ; la seconde, que lorsqu’ils seront une fois engagés dans cette mêlée, où la bataille est furieuse, je le répète, Notre-Seigneur les soutienne de sa main, afin qu’ils échappent à tant de périls qui les environnent dans le monde, et qu’ils ferment leurs oreilles aux chants des sirènes qui se rencontrent sur cette mer dangereuse. S’il plaît à Dieu que nous servions peu ou prou à cette victoire, nous aurons, nous aussi, du fond de notre solitude, combattu pour la cause de Dieu.
Ne vous imaginez pas qu’il soit inutile d’être ainsi continuellement occupées à prier Dieu pour les défenseurs de son Église : gardez-vous de partager le sentiment de certaines personnes à qui il paraît fort dur de ne pas prier beaucoup pour elles-mêmes. Est-il meilleure oraison que celle dont je parle ? Je viens de vous indiquer la fin à laquelle vous devez rapporter vos oraisons, vos désirs, vos disciplines, vos jeûnes ; si vous y manquez, sachez que vous ne faites point ce que Jésus Christ attend de vous, et que vous n’atteignez point le but que vous devez poursuivre dans ce Carmel. 
Ce qui manque ordinairement … ce n’est ni de parler ni d’écrire, ce qu’on ne fait le plus souvent que trop, mais de se taire et d’agir. La parole distrait … On m’a fait comprendre que l’âme toujours prête à parler est fort peu attentive à Dieu. Quand elle a cette attention, elle se sent aussitôt attirée au-dedans à garder le silence, à fuir toute conversation. Dieu préfère que l’âme se réjouisse en lui plutôt qu’en toute créature quelle qu’elle soit et quelque utilité qu’elle lui apporte … rien ne nous est plus nécessaire que de garder en présence de notre grand Dieu le silence des désirs et celui de la langue. Le langage qu’il entend, c’est le langage silencieux de l’amour.
L’écrin de Dieu : une âme vide et solitaire (MC I, 5)Voilà ce que l'on obtient dans l'état d'union. L’âme n'y est plus qu'un autel où Dieu reçoit l'adoration, la louange et l'amour et où il habite seul. Voilà pourquoi il avait prescrit que l'autel sur lequel devaient lui être offerts les sacrifices fût vide à l'intérieur. Il voulait faire comprendre à l'âme qu'il la veut dégagée de toutes les choses créées, pour être digne de servir d'autel à Sa Majesté.
Le choix de Dieu (MC I, 6)Quel rapport y a-t-il entre la créature et le Créateur ? entre le sensible et le spirituel ? entre le visible et l'invisible ? entre le temporel et l'éternel ? entre l'aliment céleste, pur et spirituel, et la nourriture grossière des sens ? entre le dénuement du Christ et l'attachement à un objet quelconque ?
Tristesse de nos aveuglements (MC I, 8)Oh ! si les hommes savaient de quel prix est cette lumière divine dont les prive l'aveuglement causé par leurs tendances et leurs attraits ! …
Il ne faut pas se prévaloir de la belle intelligence et des autres dons que l'on a reçus de Dieu pour s'imaginer que leurs attraits et leurs tendances ne produiront pas l'aveuglement ou l'obscurcissement … Et, en effet, qui aurait pu croire qu'un homme aussi accompli, aussi sage et aussi riche des dons de Dieu que l'était Salomon devait en venir à un tel degré d'aveuglement et de faiblesse de volonté qu'il élèverait des autels à une foule d'idoles et les adorerait, bien qu'il fût déjà vieux ? Et pour faire une telle chute, qu'a-t-il fallu ? Il a suffi de l'affection qu'il portait à des femmes étrangères, et de sa négligence à mortifier ses tendances et les satisfactions de son cœur. Il reconnaît lui-même au livre de l'Ecclésiaste qu'il n'a rien refusé à son cœur. … Or quand les tendances exercèrent tant d'empire sur un homme qui connaissait à fond la distance qu'il y a entre le bien et le mal, quelle influence n'auront-elles pas sur nous, pauvres ignorants si nous négligeons de les mortifier ? Aussi, comme le Seigneur s'adressant à Jonas l'a dit des Ninivites : "Nous ne savons pas distinguer la main droite de la main gauche." A chaque pas, nous prenons le mal pour le bien, et le bien pour le mal ; voilà ce dont nous sommes capables par nous-mêmes.
Une seule de ces imperfections, si l'âme y est attachée ou en a l'habitude, lui cause autant de dommages pour son avancement et son progrès dans la vertu que si elle tombait chaque jour dans une foule d'imperfections et de péchés véniels, qui ne procéderaient pas de l'habitude d'une passion vicieuse. Elles lui sont moins nuisibles que ses attaches à un objet quelconque. Tant qu'elle les aura, elle ne pourra, si petite que soit l'imperfection, réaliser de progrès. Qu'importe que l'oiseau soit retenu par un fil léger ou une corde ? Le fil qui le retient a beau être léger, l'oiseau y reste attaché comme à la corde, et tant qu'il ne l'aura pas rompu, il ne pourra voler. Sans doute ce fil léger est plus facile à rompre ; mais si facile à rompre que soit ce fil, l'oiseau ne peut, tant qu'il ne l'a pas rompu, prendre son essor.
… Il y a pire encore. Non seulement elles n'avancent pas, mais cette attache les fait aller à reculons, elles perdent ce qu'elles avaient acquis durant tant de temps et au prix des plus grandes fatigues. C'est une vérité bien connue : si l'on n'avance pas dans ce chemin spirituel en remportant des victoires, on recule ; si l'on ne gagne pas, on perd.
… Qui pourra, mon Dieu, s’affranchir des modes et des termes vulgaires, si tu ne l’élèves toi-même jusqu'à toi en pureté d’amour ? …
Tu ne me retireras point, mon Dieu, ce que tu m’as une fois donné en me donnant ton Fils unique, Jésus Christ, en qui tu m’as donné tout ce que je puis désirer. Aussi je veux me réjouir, car tu ne tarderas pas, si je t’espère véritablement.
Et toi, qu’attends-tu, puisque dès maintenant tu peux aimer Dieu en ton cœur ? Les cieux sont à moi et la terre est à moi. A moi les nations, à moi les justes, à moi les pécheurs. Les anges sont à moi et la Mère de Dieu est à moi. Tout est à moi. Dieu est à moi et pour moi, puisque le Christ est à moi et tout entier pour moi (cf. 1 Co 3, 22-23).
Après cela, que demandes-tu et que cherches-tu, mon âme ? Tout est à toi et entièrement pour toi. Sois fière et ne t’arrête pas aux miettes qui tombent de la table de ton Père. Sors et glorifie-toi de ta gloire. Réjouis-toi, et tu obtiendras ce que ton cœur demande (Ps 36, 4).
Cette union est tellement merveilleuse et elle dépasse tant tout ce qu’on peut en dire ! Une parole de l’Écriture concernant David et Jonathan nous en fait comprendre quelque chose. Si étroite lisons-nous au premier livre des Rois, était l’affection qui unissait Jonathan à David, que l’âme de Jonathan était collée à l’âme de David (1 S 18, 1). Si donc l’amour d’un homme pour un autre a pu être assez fort pour coller son âme à la sienne, quelle sera l’union opérée entre une âme et un Époux qui est Dieu, par l’amour que cette âme porte à ce même Dieu ? Alors surtout que Dieu est ici l’amant principal, qui, par la toute-puissance d’un amour abyssal, absorbe l’âme en soi, avec plus de force et d’efficacité que ne fait un torrent de feu pour une goutte de la rosée du matin, qui vole en s’évanouissant dans l’atmosphère.
Sur la communication des trois Personnes divines à l’âme (VFB I, 15)Le Père des lumières (Sg 1, 17), dont la main n’est point raccourcie et qui se verse abondamment, sans acception de personnes, partout où il trouve un lieu favorable, – tel le rayon de soleil qui se montre joyeusement par les voies et les chemins, – le Père des lumières, dis-je ne se refuse point et même trouve plaisir à prendre ses délices avec les enfants des hommes répandus sur le globe de la terre (Pr 8, 31). Il ne faut donc point regarder comme incroyable que, rencontrant une âme examinée, éprouvée, purifiée par le feu des tribulations et des peines, et par de multiples tentations, ainsi que reconnue fidèle dans l’amour, il réalise dès cette vie en cette âme fidèle ce que le Fils de Dieu nous a promis (Jn 14, 23)… ce qui revient à dire que la Trinité illuminera divinement son entendement de la sagesse du Fils, qu’elle comblera de délices sa volonté dans l’Esprit Saint, qu’enfin le Père l’absorbera puissamment dans son étroit embrassement et dans l’abîme de sa douceur.
L’amour, unique occupation de l’âme épouse (CSA 19)… Désormais son corps et son âme, toutes ses facultés et toute son habileté, s’emploient non plus à ce qui la concerne elle-même, mais à ce qui regarde la gloire de son Époux. Elle ne recherche donc plus son propre gain, ni ses goûts personnels ; elle ne s’occupe plus d’autre chose que de Dieu ; elle n’a plus de rapports avec ce qui est étranger ou opposé à Dieu. Même dans ses rapports avec Dieu, tout se réduit à l’exercice de l’amour. Elle a complètement changé son ancienne méthode, elle ne s’occupe plus que d’aimer.
… dans cette union d’amour elle s’est dédiée et consacrée avec toutes ses facultés, c’est-à-dire son entendement et sa mémoire, au service du Bien-Aimé ; elle emploie son entendement à connaître ce qui importe le plus à la gloire de Dieu et à l’accomplir ; elle applique sa volonté à aimer tout ce qui plaît à Dieu et à se servir de tout pour lui témoigner son amour. Enfin elle ne se sert de sa mémoire que pour rechercher ce qui contribue à la gloire de Dieu et ce qui lui sera le plus agréable.
L’âme n’a plus de joie ni d’espérance qu’en lui ; elle n’a de crainte que de lui, elle ne s’attriste que selon lui. Tous ses désirs et toutes ses préoccupations ne tendent qu’à lui. Toutes ses facultés, en un mot, sont tellement appliquées à lui, que même les premiers mouvements de chacune d’elles se portent à agir en Dieu et pour Dieu … aussi cette âme agit très souvent pour Dieu, s’occupe de Dieu et de sa gloire sans y penser et sans s’en souvenir ; elle en a tellement l’habitude qu’elle n’a plus besoin de cette attention et de cette diligence ou de ces actes fervents dont elle faisait précéder autrefois ses actions…
… tout ce que je fais je le fais par amour ; tout ce que je souffre, je le souffre par amour.
Les dommages spirituels et corporels qui s'ensuivent directement et effectivement pour l'âme quand elle met sa joie dans les biens naturels [44], sont réduits à six principaux :
Mais revenant à parler de ce deuxième dommage, … combien grand est ce malheur qui naît de la joie qu'on place en la grâce et beauté naturelle, vu que chaque jour pour cette raison on voit arriver tant de meurtres d'hommes, tant d'honneurs perdus, tant d'outrages, tant de biens dissipés, tant d'envies et de conflits, tant d'adultères, de viols et de fornications commis, et tant de saints abattus sur le sol qu'on les compare à la troisième partie des étoiles du ciel, précipitées en terre par la queue de ce serpent (Ap 12,4)
Dommages que l'âme reçoit de la joie de la volonté dans les biens sensibles (MC III, 25)(in chap. 24 : il faut noter que par biens sensibles nous entendons ici tout ce qui en cette vie peut tomber dans le sens de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût et du toucher, ou encore tout ce que forme intérieurement le discours imaginaire …) Tout d’abord, si l'âme n'obscurcit et n'éteint pas la joie qui naît des biens sensibles et ne la ramène pas à Dieu, elle contractera tous les dommages généraux que nous avons déjà signalés à propos des autres joies, tels que l’obscurcissement de la raison, la tiédeur, le dégoût spirituel, etc. En plus de ces dommages généraux elle contractera beaucoup d’autres dommages particuliers, …
Les dommages principaux où l'homme peut tomber par la vaine joie de ses bonnes œuvres et habitudes, je trouve qu'ils sont sept et très pernicieux, car ils sont spirituels.
1. Le premier dommage est vanité, orgueil, vaine gloire et présomption, parce qu'on ne saurait se réjouir de ses œuvres sans les estimer ; et de là naît la jactance et le reste, comme il est dit du pharisien en l'Évangile, qui priait et se flattait auprès de Dieu, en se vantant qu'il jeûnait et faisait d'autres bonnes œuvres (Lc 18, 12).
2. Le deuxième dommage ... est de juger les autres mauvais et imparfaits comparativement, pensant qu'ils ne font pas si bien que lui, les méprisant en son cœur et parfois en paroles. ..., beaucoup ... aujourd'hui... se fâchent et sont jaloux quand on en loue d'autres qui font mieux ou peuvent plus qu'eux.
3. Le troisième dommage est que, comme ils regardent leur goût dans les bonnes œuvres, ils ne font d'ordinaire que celles dont ils espèrent une satisafction personnelle et des louanges ; et ainsi, comme dit le Christ, tout ce qu'ils font, ils le font pour être vus des hommes (Mt 23,5), et ils ne travaillent pas seulement par amour de Dieu. ... Les uns veulent qu'on les loue, d'autres qu'on les en remercie, d'autres les racontent et prennent plaisir que tel ou tel les sache et même tout le monde, et parfois ils veulent que l'aumône, ou ce qu'ils font passe par des tiers pour que cela se sache davantage. ... Ce qui est sonner la trompette (Mt 6, 2).
[Inconvénients : ]
Ils ne s'avancent point au chemin de perfection, parce que, étant attachés au goût et à la consolation dans le travail, quand ils ne trouvent point de goût et consolation dans les bonnes oeuvres et exercices spirituels ... ordinairement ils se découragent et perdent la persévérance car ils ne trouvent plus la dite saveur dans leurs oeuvres. 
"Je brûle de zèle pour le Seigneur Dieu des armées", ce fut la devise de tous nos saints… Saint Paul dit que "Dieu nous a élus en lui avant la création, pour que nous soyons saints et immaculés en sa présence dans l’amour". Vivre en la présence de Dieu, n’est-ce pas un héritage que saint Élie a légué aux enfants du Carmel, lui qui dans l’ardeur de sa foi, s’écriait : "il est vivant le Seigneur Dieu en présence de qui je me tiens" … Nous lui demanderons, le jour de sa fête, ce don d’oraison qui est l’essence de la vie au Carmel, ce cœur à cœur qui ne cesse jamais, parce que quand on aime, on n’est plus à soi, mais tout à l’objet aimé, et que l’on vit plus en lui qu’en soi-même… je demande à la Reine du Carmel de vous donner le double esprit de notre cher et saint Ordre : l’esprit d’oraison et de pénitence.
Vivre en présence de Dieu (lettre d’Élisabeth de la Trinité à sa mère)Vis avec Lui. Ah ! je voudrais pouvoir dire à toutes les âmes quelles sources de force, de paix et aussi de bonheur elles trouveraient si elles consentaient à vivre en cette intimité. Seulement elles ne savent pas attendre. Si Dieu ne se donne pas d’une façon sensible, elles quittent sa sainte Présence ; et quand Il vient à elle, armé de tous ses dons, Il ne trouve personne ; l’âme est au dehors, dans les choses extérieures ; elle n’habite pas au fond d’elle-même.
Sur le silence, dernière retraite d’Élisabeth.Il est un autre chant du Christ que je voudrais répéter incessamment : "je vous conserverai ma force". Ma Règle me dit : "Votre force sera en silence." il me semble donc que conserver sa force au Seigneur, c’est faire l’unité en tout son être par le silence intérieur, c’est ramasser toutes ses puissances pour les occuper au seul exercice de l’amour ; c’est avoir cet œil simple qui permet à la lumière de nous irradier.
Une âme qui discute avec son moi, qui s’occupe de ses sensibilités, qui poursuit une pensée inutile, un désir quelconque, cette âme disperse ses forces, elle n’est pas tout ordonnée à Dieu ; sa lyre ne vibre pas à l’unisson, et le Maître, quand il la touche, ne peut en faire sortir les harmonies divines. Il y a encore trop d’humain, c’est une dissonance.
L’âme qui se garde encore quelque chose en son royaume intérieur, dont toutes les puissances ne sont pas encloses en Dieu, ne peut être une parfaite louange de gloire … parce que l’unité ne règne pas en elle…
Combien elle est indispensable cette belle unité intérieure à l’âme qui veut vivre ici-bas de la vie des bienheureux … il me semble que le Maître regardait à cela lorsqu’il parlait à Madeleine de "l’Unique Nécessaire". Comme la grande sainte l’avait compris … et, dans le silence, dans l’unité de ses puissances, elle écoutait la parole qu’il lui disait, elle pouvait chanter : "mon âme est toujours entre mes mains", et encore ce petit mot : "Nescivi !" …
Ainsi en est-il de l’âme entrée dans la forteresse du saint recueillement. L’œil de son âme ouvert sous les clartés de la foi, découvre son Dieu présent, vivant en elle. A son tour, elle demeure si présente à lui qu’il la garde avec un soin jaloux. Alors peuvent survenir les tempêtes du dehors, les tempêtes du dedans ; on peut atteindre son point d’honneur : "Nescivi !" Dieu peut se cacher, lui retirer sa grâce sensible : "Nescivi !" et encore avec saint Paul : "Pour son amour, j’ai tout perdu." Alors le Maître est libre, libre de s’écouler, de se donner "à sa mesure", et l’âme ainsi simplifiée, unifiée, devient le trône de l’immuable, puisque l’unité est le trône de la sainte Trinité.
Au Ciel, chaque âme est une louange de gloire au Père, au Verbe, à l’Esprit Saint, parce que chaque âme est fixée dans le pur amour et ne vit plus de sa vie propre, mais de la vie de Dieu. Alors "elle le connaît, dit saint Paul, comme elle est connue de Lui. [45]" En d’autres termes, une louange de gloire, c’est une âme qui demeure en Dieu, qui l’aime d’un amour pur et désintéressé, sans se rechercher dans la douceur de cet amour, qui l’aime par-dessus tous ses dons, quand même elle n’aurait rien reçu de lui, et qui désire du bien à l’objet ainsi aimé. … jusqu'à ne plus vouloir autre chose que ce que Dieu veut.
Une louange de gloire, c’est une âme de silence qui se tient comme une lyre sous la touche mystérieuse de l’Esprit-Saint afin qu’il en fasse sortir des harmonies divines. Elle sait que la souffrance est une corde qui produit des sons plus beaux encore ; aussi aime-t-elle la voir à son instrument afin de remuer plus délicieusement le cœur de son Dieu.
Une louange de gloire, c’est une âme qui fixe Dieu dans la foi et la simplicité … c’est comme un abîme sans fond dans lequel il peut s’écouler, s’épancher. … Une âme qui permet ainsi à l’Être divin de rassasier en elle son besoin de communiquer tout ce qu’il est et tout ce qu’il a, est en réalité la louange de gloire de tous ses dons.
Enfin, une louange de gloire est un être toujours dans l’action de grâces. Chacun de ses actes, de ses mouvements, chacune de ses pensées, de ses aspirations, en même temps qu’ils l’enracinent plus profondément dans l’amour, sont comme un écho du Sanctus éternel.
Au Ciel de la gloire les bienheureux n'ont de repos ni le jour ni la nuit, disant : "Saint, saint, saint, le Seigneur Tout-puissant ..." Et "se prosternant ils adorent celui qui vit dans les siècles... "
Dans le ciel de son âme, la louange de gloire commence déjà son office de l'éternité. Son cantique est ininterrompu, car elle est sous l'action de l'Esprit Saint qui opère tout en elle ; et quoiqu'elle n'en ait pas toujours conscience, car la faiblesse de la nature ne lui permet pas d'être fixée en Dieu sans distractions, elle chante toujours, elle adore toujours, elle est pour ainsi dire toute passée dans la louange et l'amour, dans la passion de la gloire de son Dieu.
Dans le ciel de notre âme soyons louanges de gloire de la Sainte Trinité, louanges d'amour de notre Mère Immaculée. Un jour le voile tombera, nous serons introduites dans les parvis éternels, et là nous chanterons au sein de l'Amour infini. Et Dieu nous donnera "le nom nouveau promis au vainqueur". Quel sera-t-il ? Laudem gloriae. 
… Je ne veux pas amasser de mérites pour le Ciel, je veux travailler pour votre seul amour, dans l’unique but de vous faire plaisir, de consoler votre Cœur sacré et de sauver des âmes qui vous aimeront éternellement.
Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides, car je ne vous demande pas, Seigneur de compter mes œuvres. Toutes nos justices ont des taches à vos yeux. (Offrande à l’Amour miséricordieux)
[Après la grâce de Noël]
Jésus fit de moi un pêcheur d’âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n’avais pas senti aussi vivement… Je sentis en un mot la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir et depuis lors je fus heureuse !... Un dimanche en regardant une photographie de Notre Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d’une de ses mains Divines et j’éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne s’empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de la Croix pour recevoir la Divine rosée qui en découlait, comprenant qu’il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes… Le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon cœur : "J’ai soif !" Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive… Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes… Ce n’était pas encore les âmes des prêtres qui m’attiraient, mais celles des grands pécheurs, je brûlais du désir de les arracher aux flammes éternelles …
Je jouissais alors d’une foi si vive, si claire, que la pensée du Ciel faisait tout mon bonheur, je ne pouvais croire qu’il y eût des impies n’ayant pas la foi. … Aux jours si joyeux du temps pascal, Jésus m’a fait sentir qu’il y a véritablement des âmes qui n’ont pas la foi …
Il permit que mon âme fût envahie des plus épaisses ténèbres et que la pensée du Ciel si douce pour moi ne soit plus qu’un sujet de combat et de tourment… Cette épreuve ne devait pas durer quelques jours, quelques semaines, elle ne devait s’éteindre qu’à l’heure marquée par le bon Dieu et … cette heure n’est pas encore venue.
Mais Seigneur, votre enfant l’a comprise votre divine lumière, elle vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d’amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué… Mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères : Ayez pitié de nous Seigneur, car nous sommes de pauvres pécheurs !... Oh Seigneur renvoyez-nous justifiés… Que tous ceux qui ne sont point éclairés du lumineux flambeau de la Foi le voient luire enfin… ô Jésus s’il faut que la table souillée par eux soit purifiée par une âme qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain de l’épreuve jusqu'à ce qu’il vous plaise de m’introduire dans votre lumineux royaume. La seule grâce que je vous demande c’est de ne jamais vous offenser ! 