«
Je ne crois pas que l’on puisse remettre en cause le dimanche selon l’évangile. Toutes les adaptations ne sont pas possibles à moins de se perdre et de disparaître ». C’est par cette affirmation d’un ancien archevêque de Paris, (le Cardinal Marty) que je commencerai cet exposé : il résume un des éléments fondamentaux de la vie chrétienne et donc de la vie de l’Église. C’est pourquoi j’ai intitulé cette conférence : "le dimanche avec Dieu".
En quoi le dimanche touche-t-il à l’un des éléments essentiels de la foi ? Pourquoi cette insistance si souvent réitérée depuis les premières heures du christianisme ? Comment comprendre cette insistance et l’actualiser dans notre société, dans notre Église, dans notre paroisse ?
Pour cela, je vous propose trois pôles d’attention :
1°) Un regard sur l’histoire et sur la Tradition
2°) Le mémorial et l’actualisation de l’évènement pascal
3°) Le dimanche dans la vie de nos communautés chrétiennes
Une constatation : dès les premières heures du christianisme, le "Jour du Seigneur" a été célébré, commémoré par les communautés chrétiennes. Les témoignages sont multiples : en voici quelques uns…
D’abord "les actes des apôtres" rapportent que c’est le "premier jour après le sabbat", le premier jour de la semaine, que les fidèles se trouvent réunis "pour la fraction du pain". Le livre de l’Apocalypse témoigne de l’usage qui s’est répandu de donner à ce premier jour de la semaine le nom de "Jour du Seigneur" : il le faisait en donnant à ce terme la plénitude du message pascal : "Jésus Christ est Seigneur". Désormais ce rassemblement sera l’une des caractéristiques qui distingueront les chrétiens du monde environnant.
Dans une lettre adressée à l’empereur Trajan, dès le début du 2° siècle, le gouverneur de Bithynie, Pline le Jeune, constatait l’habitude des chrétiens "de se réunir à jour fixe avant le lever du soleil et de chanter entre eux une hymne au Christ comme à un Dieu".
Saint Justin, laïc converti, martyr à Rome vers 165 avec six autres disciples, rapporte que les chrétiens faisaient leur assemblée "le jour dit du soleil". On y trouve déjà le contenu liturgique de nos eucharisties, son rassemblement, les différents acteurs, la liturgie de la Parole avec le lecteur, le diacre, le célébrant qui prononce l’homélie et les autres rites dont la prière universelle, la liturgie de l’Eucharistie avec la préparation des offrandes et la prière eucharistique conclue par le "amen" de l’assemblée, la quête destinée à ceux qui sont dans le besoin.
"Le jour qui est appelé le jour du soleil, tous les nôtres qui habitent la ville et les champs s’assemblent en un même lieu. On lit les mémoires des apôtres (l’évangile) ou les écrits des prophètes…Quand le lecteur a fini, celui qui préside fait un discours pour nous avertir et pour nous exhorter à mettre en pratique ces enseignements.
Ensuite, nous nous levons et nous faisons ensemble des prières… Puis, on apporte le pain avec le vin et l’eau. Celui qu préside fait monter au ciel des prières et des actions de grâce…et le peuple acclame disant Amen.
Puis on distribue et on partage les dons sur lesquels a été prononcée l’action de grâce ; ces dons sont envoyés aux absents par le ministère des diacres.
Les fidèles qui sont dans l’aisance et qui veulent donner donnent librement, chacun ce qu’il veut ; ce qu’on recueille est remis à celui qui préside et celui-ci vient en aide aux orphelins et aux veuves, à ceux qui sont dans le besoin par la suite de maladie ou pour toute autre cause, aux prisonniers, aux voyageurs étrangers ; bref, il vient en aide à tous les malheureux.
Nous nous assemblons tous le jour du soleil parce que c’est le premier jour où Dieu, tirant la matière des ténèbres, créa le monde, et que ce même jour, Jésus Christ, notre Sauveur ressuscita des morts. La veille du jour de saturne, on l’avait crucifié, et le surlendemain, c’est-à-dire le jour du soleil, s’étant montré à ses apôtres et à ses disciples, il leur enseigna ce que nous avons exposé."
Occasion de préciser que l’appellation "dimanche" est la contraction latine de "dies" et de "dominus" et que cette modification liée à la christianisation de l’empire romain ne concerne pas nos proches voisins anglais, allemand, hollandais qui emploient toujours le mot soleil avec "Sunday" ou "Sontag". (Domingo -espagnol-, domenica – italien-) Occasion aussi de constater que les jours de semaine dans notre langue sont toujours liés à la référence païenne des astres : lune, mars, mercure, jupiter, vénus et saturne.
Notons au passage qu’en Russie, dimanche se dit "voskresenié" qui se traduit par "résurrection".
Un des plus beaux témoignages revient à ceux que la tradition chrétienne appelle "les martyrs du dimanche". Nous sommes à Carthage, 31 hommes et 18 femmes sont interrogés par le proconsul, le 14 février 304. Quand le proconsul reproche au prêtre d’avoir organisé le rassemblement, celui-ci répond : "Nous avons célébré le repas du Seigneur sans nous en soucier parce qu’il est impossible pour nous que ce repas n’ait pas lieu."
A l’un des accusés à qui l’on reproche également d’avoir ouvert sa maison à l’encontre des ordres de l’empereur et d’avoir permis que d’autres le rejoignent chez lui, celui-ci d’ajouter : "Ils sont mes frères : je ne pouvais pas le leur interdire. Nous ne pouvons pas rester sans repas du Seigneur."
Le lecteur qui gardait les livres saints tint le même langage rejoignant le témoignage d’une jeune femme : "J’ai été à l’assemblée parce que je suis chrétienne."
"J’ai été à l’assemblée parce que je suis chrétienne." Ce mot "assemblée" n’avait pas le sens que nous lui donnons aujourd’hui. Pour les premiers chrétiens qui ne pouvaient pas construire de lieux de culte jusqu’à la conversion de Constantin en 313, le terme "ecclésia" désignait le rassemblement, la communauté chrétienne et non le bâtiment lui-même comme il l’est devenu ultérieurement. Je pense souhaitable que nous n’oublions pas ce double sens du mot "église" qui signifie le lieu de rassemblement, le "bâtiment" mais aussi et tout autant la communauté chrétienne. Dire : "je vais à l’église", c’est désigner le lieu mais c’est aussi dire : "je vais rejoindre l’assemblée avec laquelle je peux dire je crois, avec laquelle nous pouvons dire ensemble : nous croyons ».
C’est ainsi que l’on est passé du sabbat au dimanche, ce sabbat, jour durant lequel les juifs ont le devoir de se réunir à la synagogue et de pratiquer le repos prescrit par la Loi.
Pour l’Église chrétienne, progressivement, le dimanche a remplacé le sabbat : il est devenu l’héritier du sabbat. Je cite un des grands historiens de l’Église des premiers siècles, Willy Rordoff, professeur d’Histoire de l’Église et de Patristique à l’Université de Neufchâtel, dans son livre intitulé "Du sabbat au dimanche dans l’Église ancienne" :
Regardons la longue tradition du dimanche : elle permet de comprendre que cette observance, avant même d’être un précepte, doit être ressentie comme un besoin inscrit au plus profond de l’existence chrétienne. Cette nécessité inhérente à la foi rejoint de nombreux chrétiens d’aujourd’hui qui n’ont pas la chance ou la grâce d’avoir à choisir l’heure de la messe, le choix de la communauté dans laquelle il se trouve bien, le cadre qu’il préfère, le prêtre qu’ils aiment entendre ou le chœur, les rites, l’organiste qu’ils apprécient. Je pense au témoignage de l’archevêque d’Hanoi, intervenant à l’occasion d’un synode à Rome, il y a quelques années : "…Les fidèles de mon diocèse traversent des villages non-chrétiens et ceux-ci se demandent qui ils sont et où ils vont. La réponse est vite obtenue : il vont à la messe pour rencontrer la communauté chrétienne rassemblée avec Jésus."
Une brève étude historique montre que la dimension d’obligation dominicale se développera en proportion de la crainte d’un affadissement, d’une déchristianisation. Sans les berges, un fleuve ne pourra rejoindre la mer : il se disperse en marécage…
Dès le début du IV° siècle, un concile, celui d’Elvire, près de Grenade (Espagne) mentionne :
"Si quelqu’un, établi dans une ville, n’est pas allé à l’église trois dimanches, qu’il soit exclu pour quelques temps, pour qu’on voie qu’il a été puni".
C’est ainsi que l’Église accentuera, dès le 6° siècle, les conditions de l’obligation à sanctifier le Jour du Seigneur par des insistances qui deviendront progressivement des prescriptions. Les exemples ne manquent pas : elles peuvent surprendre nos mentalités contemporaines…
En 506, le Concile d’Agde précise :
"Le dimanche, les laïcs doivent assister à toute la messe. Que le peuple n’ait donc pas la présomption de s’en aller avant la bénédiction du prêtre".
Au Moyen-âge, les synodes diocésains développeront des clauses telles que celle-ci, au diocèse d’Angers (1220), dressant la liste des personnes dispensées :
"Les responsables des places fortes et leurs serviteurs, les seigneurs et leurs conseillers si leurs obligations les retiennent au moment de la messe ; les filles à marier que les parents, selon la coutume du pays maintiennent à la maison, les veuves au début de leur veuvage mais non au-delà d’un mois… Et aussi les pauvres filles qui, n’ayant pas d’habits convenables, s’exposeraient à être la risée du public…"
Il faut attendre le XV° siècle pour voir les casuistes discuter en quoi consiste la "partie notable" dont on ne peut se dispenser sans "péché grave". Amalaire de Metz avait spécifié, dès le IX° siècle, que la messe proprement dite commence avec l’antienne d’offertoire et s’achève avec l’"Ite missa est", mais cette opinion ne reçut pas d’écho avant le XVII° siècle où elle fut sorti de l’oubli pour lui assurer la fortune que l’on sait.
C’est pour lui donner un "désaveu solennel", écrit Monseigneur Pierre Jounel, liturgiste unanimement reconnu, que le Concile Vatican II a déclaré :
"Les deux parties qui constituent en quelque sorte la messe, c’est-à-dire la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique sont si étroitement unies entre elles qu’elles font un seul acte de culte."
Les Pères du Concile faisaient ainsi écho à l’enseignement unanime de la tradition d’Origène (début du 3° siècle) à l’Imitation de Jésus-Christ (15° siècle). "C’est de la table du Seigneur que nous recevons notre nourriture, le pain de vie, écrit saint Hilaire de Poitiers (4° siècle), mais c’est à la table des lectures dominicales que nous sommes nourris de la doctrine du Seigneur". La messe a ainsi été souvent résumée par la belle expression ancienne des "deux tables".
Aussi le Concile exhorte-t-il vivement les pasteurs à enseigner activement aux fidèles dans la catéchèse "qu’il faut participer à la messe entière, surtout les dimanches et jours de précepte." (Sc.56)
Je résume ce premier temps : c’est avant tout le dimanche comme expression de la foi des chrétiens, comme jour du rassemblement de la communauté chrétienne désireuse de célébrer le mémorial de la résurrection du Seigneur qui doit retenir notre attention.
Pour manifester cette unité de tous les croyants qui dépasse les limites territoriales d’une paroisse, je me permets de rappeler la signification d’un rite parfois ignoré et pourtant qui "dit bien" l’unité des chrétiens en communion avec leur évêque. (Explication des origines du "fermentum" : Corps et Sang réunis dans la coupe. Texte du Pape Innocent 1°, en 416.)
J’aurais pu commencer cet entretien par ce rappel. Pour les chrétiens, le dimanche est le "jour de fête primordial", destiné non seulement à marquer le déroulement du temps, mais à en révéler le sens profond.
Longue serait la liste des Pères de l’Église qui ont développé l’importance de la résurrection que l’on célèbre à Pâques, une fois par an mais aussi chaque dimanche en tant que premier jour de la semaine ou huitième jour.
De même qu’aux origines de l’humanité il y eut un premier jour, de même pour les croyants le matin de Pâques est le premier jour de la semaine, 1° jour d’une création nouvelle inaugurée par l’événement pascal de mort et de résurrection du Christ.
De même, le huitième jour est l’annonce d’une création nouvelle qui projette le chrétien vers la vie éternelle. Saint Basile explique que le dimanche représente le jour vraiment unique qui suivra le temps actuel, le jour infini qui ne connaîtra ni soir, ni matin, le siècle impérissable qui ne pourra vieillir.
Comme l’affirme saint Paul, "Si le Christ n’est pas ressuscité, c’est en vain que je crois !" La résurrection est la donnée première sur laquelle repose la foi chrétienne, elle est l’écho de la joie, d’abord hésitante, puis irrésistible, qu’éprouvèrent les Apôtres au soir de ce même jour, lorsqu’ils eurent la visite du ressuscité et qu’ils reçurent le don de sa paix et de son Esprit. (Jn 20, 19-23)
Le dimanche est bien le jour privilégié pour les fidèles qui leur permet de reconnaître le Christ présent dans sa Parole, présent dans le pain et le vin, présent au milieu de l’assemblée réunie en son nom. Le fait que la messe dominicale prévoit la profession de foi le souligne. Une foi qui se proclame, une foi qui se nourrit, une foi qui aura aussi à se vivre "hors les murs" par la parole et par l’exemple.
Il suffit de relire le chant d’action de grâce de la Vigile pascale pour se convaincre de la lumière qu’apporte la résurrection pour chacune de nos vies, pour l’Église et pour le monde.
"Voici la nuit où le Christ, brisant les liens de la mort, s’est relevé victorieux des enfers. Nuit de vrai bonheur, nuit où le ciel s’unit à la terre, où l’homme rencontre Dieu !"
C’est ici une réalité stupéfiante, perçue en plénitude dans la lumière de la foi, mais attestée historiquement par ceux qui eurent le privilège de voir le ressuscité ; c’est un événement merveilleux qui se détache non seulement de l’histoire des hommes mais se place au centre du mystère du temps. Comme le rappelle en effet le rite de la préparation du cierge pascal, dans la liturgie expressive de la nuit de Pâques, c’est au Christ qu’ "appartiennent le temps et les siècles, Lui l’alpha et l’oméga".
Cette insistance sur le lien avec le jour de la résurrection sera exprimée par l’interdiction de se mettre à genoux le dimanche. La prière "debout" est la caractéristique du dimanche et du temps pascal précise Tertullien qui sera suivi, entre autres, par saint Justin (2° siècle) et saint Basile le Grand (4° siècle) : "Si nous faisons nos prières debout au premier jour de la semaine, c’est parce que ce jour-là paraît en quelque sorte l’image du siècle à venir".
Que de fois n’a-t-on pas dit et répété cette affirmation : "L’Église fait l’Eucharistie et l’Eucharistie fait l’Église". C’est en ce sens que l’on peut affirmer que l’assemblée dominicale des chrétiens constitue une épiphanie de l’Église, une manifestation, et que, dans cette célébration, le Christ ressuscité refait, chaque semaine, les forces vives de son Église. A l’incroyant posant à un chrétien une question de ce style : "Qu’est-ce que l’Église ?", celui-ci devrait pouvoir répondre : "Venez dimanche la voir célébrer son culte, et vous devinerez ce qu’est l’Église".
Nous le savons chaque diocèse et chaque paroisse se trouvent face à des interrogations à la fois proches et diverses… Il suffit d’ouvrir les yeux sur notre monde pour constater que pour bon nombre d’hommes et de femmes de notre temps, le dimanche est devenu le second jour du week-end… Il s’agit là d’une véritable mutation qui ne manque pas d’avoir une influence sur les croyants fragilisés dans leur foi. Comment une foi fragile pourrait-elle se soustraire à un contexte général de sécularisation, dans lequel toutes les sollicitations du week-end trouvent leur cadre approprié ?
Pour être pratiquant aujourd’hui, il faut le faire exprès, le faire à dessein, intentionnellement ! Parler de pratique dominicale comme parler de toute pratique sacramentelle implique d’établir un lien entre la pratique et la foi, ceci n’est pas nouveau me direz-vous, à la différence que la pression du milieu social pour inciter à "être pratiquant" existe désormais, en sens contraire…Quel écho trouve chez les chrétiens la sonnerie des cloches de nos églises quand elles appellent à l’assembler des frères ?
Il n’en demeure pas moins que nous pouvons faire nôtre l’affirmation de la didascalie des apôtres datant du III° siècle : "Puisque vous êtes les membres du Christ, ne vous perdez pas vous-mêmes hors de l’Église, en ne vous rassemblant pas."
Personnellement, je crois que le contexte de notre temps ne peut que renvoyer chaque baptisé et chaque communauté à s’arrêter pour faire le point et tenter d’analyser la situation actuelle pour y discerner les mutations à opérer. C’est ce que vous faites aujourd’hui.
Même si nous sommes particulièrement privilégiés dans notre diocèse, nous ne pouvons pas ne pas accueillir les questions que la déchristianisation et le manque de vocations posent, parmi tant d’autres, à notre Église et donc à nous-mêmes…
Il est ainsi souhaitable que l’assemblée dominicale de chaque paroisse ait toujours plus le visage de l’Église. Chacun doit s’y trouver chez lui car, dès ici-bas, il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père, le corps du Christ y déployant les activités multiples de ses membres.
On comprend l’importance de l’assemblée dominicale qui est invitée à porter le même témoignage que la première communauté de Jérusalem pour qu’elle puise dans son rassemblement ce qui la source et le sommet de son existence.
Dans un monde où les chrétiens doivent se frayer leur chemin au milieu des idéologies les plus diverses et dans le respect des autres religions, l’assemblée dominicale demeurera toujours une exigence majeure.
Je termine en citant un entretien du Pape Jean-Paul II alors qu’il s’adressait à des évêques de France venus à Rome pour une visite "ad limina" :
Comme l’écrivait saint Ignace d’Antioche en parlant du jour dominical : "Comment pourrions-nous vivre sans lui ?" P. Norbert Hennique, 13 mai 2007, Notre-Dame d'Auteuil, Paris.