"Faire effort pour le repos", par Fabrice Hadjadj

«Le shabbat, un jour à partJe parlerai en philosophe et en simple lecteur de la Bible. Mon intervention a pour titre "Faire effort pour le repos". Même si cela apparaît comme un oxymore, un paradoxe poétique,"faire effort pour le repos" est une expression qui se trouve précisément dans la lettre apostolique de J-P II "Dies Domini", le jour du Seigneur. Comme quoi les jeux de style n’échappent pas à l’écriture pontificale !

J’ai choisi ce titre parce que, d’abord, je voudrais questionner l’intitulé de notre rencontre, "le dimanche sans Dieu". Il n’est pas sans poser un problème important. Non pas depuis l’extérieur de la Foi, depuis la zone de l’incroyance mais plutôt, pourrait-on dire, de manière interne à la foi. En effet, pourquoi est-il parlé du "dimanche sans Dieu", plutôt que de "La vie sans Dieu ?". Qu’en est-il des autres jours ? Y a-t-on quelque droit d’être sans Dieu ? Y aurait-il d’un côté le jour du Seigneur et de l’autre les 6 jours restants qui seraient livrés au diable ? On serait païen la semaine et on deviendrait "bon catho", juste le dimanche ? C’est une vraie question. Pourquoi cette insistance sur le dimanche ? On peut en effet aller à la messe tous les jours…

Deuxième objection : cette spécificité du dimanche ne provient-elle pas d’une conception caduque, sacrale ou légaliste de la Foi. Le propre du sacré, c’est de mettre à part. On mettrait à part certains lieux, certains temps, de telle sorte que le reste serait livré au profane, voire à la profanation. Or, il semblerait que la logique du saint ou de la sainteté s’oppose à la logique du sacré. La sainteté est de tous les jours. La sainteté est de chaque instant. Elle n’est pas réservée à un lieu, à un temps particulier. On pourrait donc se demander si ce n’est pas un héritage sacral, voir païen ou alors légaliste, le légalisme des pharisiens (insistant particulièrement sur le fait que le sabbat est le "lieu" où il ne faut rien faire, pas même les œuvres de la miséricorde).

J’en arrive ainsi à ma troisième objection. Il semblerait  – c’est un argument d’autorité assez fort – que le Nouveau Testament insiste sur cette rupture avec la pratique légaliste du Sabbat. Pour le chrétien libéré de la loi, c’est d’une certaine façon tous les jours dimanche. Et méconnaître cela, c’est entrer dans une sorte de judaïsation ou de pharisaïsme. Ce serait oublier la parole qu’on trouve chez Marc : "Le Sabbat a été fait pour l’homme et non pas l’homme pour le Sabbat." Le dimanche est pour l’homme et non pas l’homme pour le dimanche. Et les autres jours ont une importance. D’ailleurs le Christ est le maître du sabbat. Il est le maître du dimanche et c’est lui qui compte plus que le dimanche lui-même.

Vous reconnaîtrez dans tout ce que je viens de tenir comme propos, peut-être les accents d’un certain protestantisme, en tout cas les accents d’une certaine interprétation. Interprétation que, justement, redoute une pratique de type légaliste ou même juive du dimanche et qui redouterait de rencontrer, comme je l’ai fait récemment dans une librairie de la rue des Rosiers, un dictionnaire du sabbat avec ce titre, en couverture : "2000 mots, plus de 1200 lois." C’est extraordinaire … L’argument de vente, c’est de dire qu’il y a plus de lois qu’ailleurs ! Plus il y a de lois, mieux c’est !

C’est étrange pour un chrétien d’entendre cela. Alors que justement, le Christ vient nous décharger du fardeau de la loi, semble-t-il. La grâce irait contre la loi. Il serait, comme dit Saint Augustin, "la parole abrégée" ; il y a plus que ces deux commandements : "aime Dieu et aime ton prochain comme toi-même." Ce que je viens de poser comme objection – objection interne au christianisme – relève, je l’ai suggéré, de ce qu’on peut appeler l’interprétation libérale des Ecritures. Et c’est contre cette interprétation qu’il faut d’abord s’élever. Et pour ce faire, j’emploierai une voie qui n’est pas la mienne en premier lieu. C’est pour cela que je vous recommande un livre remarquable, le livre de Joseph Ratzinger, "Jésus de Nazareth".  Il a tenu, lui-même, à ce que son nom soit en couverture puisque ce livre n’a pas été écrit pas avec le coefficient d’autorité pontificale d’une encyclique. Cet ouvrage remarquable a un chapitre sur la querelle du sabbat. Joseph Ratzinger écrit ceci :

"L’interprétation courante consiste à dire que Jésus a rompu avec une pratique légaliste bornée pour gratifier Israël d’une conception plus généreuse et plus libérale, ouvrant ainsi la porte à une pratique raisonnable et conforme à chaque situation. On en veut pour preuve la phrase suivante :"Le sabbat a été fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat" (Mc 2,27), où l’on trouve une conception anthropocentrique de toute la réalité, de laquelle ressortirait de manière évidente une interprétation"libérale" des commandements. C’est justement des querelles autour du sabbat que l’on déduit l’usage d’un Jésus libéral. Sa critique du judaïsme de son temps serait la critique que fait l’homme libéral et raisonnable d’un légalisme figé dont le fond n’est plus qu’hypocrisie et qui réduit la religion à n’être plus qu’un système asservissant de préceptes, en fin de comptes déraisonnables, qui empêcheraient l’homme de développer son action et sa liberté. Il va de soi que cette interprétation ne pouvait guère susciter une image très sympathique du judaïsme. Il est vrai que la critique moderne, à commencer par celle de la Réforme, voyait "l’élément juif" ainsi conçu  être présent dans le catholicisme."

Et Joseph Ratzinger de critiquer fortement cette conception libérale par la suite. Remarquez que derrière le dimanche, il y a un certain rapport au sabbat et un rapport à ce qu’on pourrait appeler l’élément juif de l’Eglise, du catholicisme que critiquera le Protestantisme. L’Eglise apparaissant souvent aux protestants comme une institution qui serait encore du côté du légalisme, encore du côté du pharisaïsme.

On en arriverait à quoi ? A cette idée que si le Christ est le maître du sabbat et qu’il vient rompre d’une certaine façon avec la pratique d’un jour spécifique dévolu au Seigneur, on a cette vision d’un Christ révolutionnaire qui nous arracherait aux commandements, et qui donnerait à l’homme la liberté de travailler le monde ainsi qu’il le désire, pourvu qu’il ait la Foi. C’est une grave erreur.

Cet hyper libéralisme, ces mutations du travail dont nous avons parlé sont issus d’une certaine interprétation de l’évangile, sont issus de la chrétienté et en sont issus comme une hérésie chrétienne. Voilà ce qu’il faut penser… Et s’il n’y avait pas eu le christianisme, nous aurions été encore dans des structures païennes du temps où il y a des cycles, des temps privilégiés. La question est : que veut dire le Christ quand il dit qu’il est le maître du sabbat, quand il dit que le sabbat est pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat ? Est-ce une destruction de ce temps privilégié, ou alors est-ce son accomplissement ? Pour les juifs, la multiplication des lois n’est pas un fardeau ; au contraire, c’est une grâce. Plus il y a de lois pour le sabbat, plus cela signifie  que les gestes quotidiens sont éclairés d’une relation avec l’Eternel. Il ne faut jamais oublier le sens de la multiplication des lois juives. Par ailleurs, dire simplement que le christianisme nous décharge du fardeau de la loi, que d’une certaine façon il nous facilite la vie, c’est quelque chose d’assez douteux, du point de vue de la défense de la foi. Car au bout d’un moment, on va proposer un christianisme sans la croix, sans croix. Il n’est pas vrai que la loi nouvelle, la loi d’amour soit moins exigeante que la loi ancienne. Ce serait une grave erreur de penser cela. Elle est sans doute beaucoup plus exigeante même si elle est plus simple.

Ainsi la perte du sens du dimanche est interne au christianisme et procède de l’interprétation libérale. Et cette interprétation peut se ramener à deux erreurs.

Deux erreurs

La première erreur c’est l’erreur du marcionisme. Marcion estimait qu’il y avait un Dieu de l’Ancien Testament, Dieu de justice terrible, et un Dieu du Nouveau Testament, Dieu de miséricorde qu’on pouvait aimer. Dès lors il y a rupture entre l’Ancien et le Nouveau. Et lorsque Jésus vient dire qu’il est le maître du sabbat, d’une certaine façon, il introduit la disparition, la rupture d’avec le judaïsme et notamment d’avec l’idée d’un temps privilégié, d’un jour privilégié. Cette erreur est très grave car elle nous fait perdre le sens de l’intrication de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament. Elle nous fait croire que le judaïsme est un légalisme. Elle nous fait tomber dans le reproche fait par les protestants aux catholiques, que l’Eglise catholique est une institution qui donnerait des lois, des commandements et qui perdrait de vue une soi-disant liberté du chrétien. On penserait alors que le dimanche serait un commandement de l’Eglise et non pas du Christ. En effet, où verrait-on l’institution du dimanche par le Christ dans le Nouveau Testament ? Il y a la Résurrection mais est-ce une institution comme telle ?

Si on  voit le dimanche comme l’accomplissement du sabbat, à ce moment-là on voit que le Christ parle déjà du dimanche et que l’Ancien Testament nous parle aussi du dimanche.

Le discours sur le dimanche dans la Bible a, de manière substantielle, sa référence dans l’Ecriture par rapport au sabbat. Et comme l’a dit le Père Hennique – il a cité le commandement sur le sabbat dans le Décalogue pour dire que c’est ce commandement-là qui renvoie pour nous au dimanche - le passage du sabbat au dimanche, c’est l’évènement de la Résurrection qui l’opère dans la mesure où le sabbat est là pour faire mémoire des œuvres du salut. Dans l’Exode on insiste sur le septième jour, donc après la création ; dans le Deutéronome, en revanche, on insiste sur la sortie d’Egypte comme jour, comme sabbat. C’est toujours faire mémoire des œuvres salvifiques de Dieu. A partir du moment où il y a cette œuvre salvifique qu’est la Résurrection - qui d’ailleurs implique tout le triduum pascal -  il y a une assomption du sabbat dans le dimanche, du samedi dans le dimanche, de telle sorte que ce dimanche devient en même temps non plus seulement le premier jour mais le  huitième jour comme une sorte d’extrême sabbat, plus que le septième.

La deuxième erreur c’est le spiritualisme : dans cette conception d’un christianisme qui n’aurait pas besoin d’un jour privilégié dans la semaine, on méconnaît le lien de la chair et de l’esprit. Le lien des rythmes biologiques et des rythmes spirituels. L’homme a besoin de lieux différenciés. Pourquoi bâtissons-nous des églises ? Pourquoi avons-nous besoin des écrins de silence où la lumière n’entre que de façon tamisée comme pour faire le crépuscule au milieu du jour, pour faire le silence au milieu du bruit de la ville. Parce que, justement, ce que nous recevons par nos sens influe sur ce que nous sommes dans notre intelligence et dans notre volonté.

Pourquoi y a-t-il des postures liturgiques ? Parce que les postures de nos corps influent aussi sur les dispositions de nos cœurs. Tout cela a un sens et il faut des lieux, des postures différenciés. On peut penser qu’un acte de dévotion peut se faire n’importe où mais, malgré tout, il faut ces lieux différenciés sinon, au bout d’un moment, tout cela se dissout, se perd dans le vacarme et le parasitage quotidien.

Il faut aussi des temps différenciés. On peut dire qu’on est dans la contemplation dans la prière habituelle mais il faut qu’il y ait un temps formel de prière dans la journée. Et il faut dans une semaine qu’il y ait un temps spécifique qui vienne comme récapituler la semaine et qui vienne aussi nous renouveler en vue de l’avenir. Si on perd de vue cela, on tombe dans l’angélisme, on tombe dans une conception de l’homme qui serait au-dessus du corps, au-dessus du temps et qui n’aurait pas besoin de lieux et de temps différenciés. C’est donc une erreur anthropologique fondamentale. Une erreur qui séparerait l’esprit et le corps. Même si l’on va à la messe tous les jours, il faut qu’il y ait une"solennisation" spéciale du dimanche. Le rythme biologique humain, le rythme du corps a besoin de cela et c’est ainsi que la fleur de son esprit peut s’ouvrir.

L'homme à l'image de Dieu dans le repos ?

Après avoir critiqué mes premières objections, je continuerai par quelques réflexions sur le sens du dimanche à partir de ce que nous dit l’Ecriture et spécialement le Pentateuque (les cinq premiers livres de la Genèse). Dans la Genèse, au septième jour, Dieu "se repose", il ne crée plus. Il bénit ce jour où il ne crée plus, où il contemple sa création, où surtout  il chôme. Tout d’un coup il y a  une absence de labeur, même de labeur divin. Il faut remarquer qu’il est déjà parlé du sabbat - donc pour nous du dimanche – au quatrième jour. La Création En Gn 1, ce quatrième jour est "surdimensionné" par rapport aux autres jours pour ce qu’il a à dire. C’est le jour de la création des grands luminaires qui sont là pour indiquer les fêtes et donc le dimanche ; il y a un rythme de la semaine, rythme lunaire. Dans le style biblique, tout ce qui se trouve au milieu – ici au quatrième jour du septénaire – a un rôle central, comme un tronc à partir duquel se déploient les branches.

De telle sorte que le sabbat, ou le repos du septième jour est conçu comme lumière : ce sont les lumières des fêtes qui viennent instruire ce repos du septième jour. Il y a, bien sûr, le sixième jour, le jour de la création de l’homme : ce jour-là, il est donné un commandement : "Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre"… "je vous donne…." (Gn 1,28-30). La question qui se pose est : "Qu’est-ce qu’être à l’image de Dieu ? On pourrait penser que c’est être créateur avec Dieu, que l’homme se pose comme celui qui domine sur la terre et c’est ce que le premier commandement "Soyez fécond…" qui insiste sur l’image de l’homme comme Seigneur de la création. Mais voilà que le septième jour, le jour béni, marque un coup d’arrêt à cette idée que l’homme serait fait à l’image de Dieu en tant que dominateur. Cela nous rappelle que l’homme est à l’image de Dieu en tant d’abord que contemplateur, contemplatif. D’ailleurs, quel est le premier jour de l’homme ? C’est le sabbat. L’homme commence par des vacances, l’homme commence par un repos alors qu’il n’a pas encore travaillé puisque Adam est créé au sixième jour et le premier jour sera le septième pour lui. La vie humaine commence par des vacances… Cela signifie que le repos du septième jour n’a pas le sens d’un délassement par rapport au travail. On peut très bien imaginer un univers qui mettrait le travail en première valeur et qui dirait : il faut qu’on se repose le dimanche pour mieux travailler le reste de la semaine. Mais ici, c’est l’inverse, on travaille pour le repos du dimanche. C’est une subversion incroyable par rapport à une mentalité dominatrice. L’homme travaille pour le repos du dimanche qui n’a pas une simple valeur de délassement. De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’un arrêt de la volonté de puissance, d’un arrêt du règne de la performance, d’une sortie de cette idolâtrie où l’homme s’appuierait sur ses propres œuvres pour être sauvé. Les prophètes le laissent entendre, les idolâtres sont d’une certaine façon des êtres qui voient l’homme à l’image des 6 premiers jours de la création et qui oublient le septième. Un très grand bibliste, encore trop méconnu, Jacques Cazeau, grand traducteur de  Platon également, dit la chose suivante : "Tu garderas le sabbat - c’est-à-dire pour nous le dimanche - ce commandement soupçonne en chacun l’étincelle du mal et cherche à nous en guérir. Il interdit le travail. Il retient, il paralyse la main active de l’homme. C’est qu’il y vise de proche en proche le désir de bâtir indéfiniment, de se faire des images de soi et de Dieu en rappel de la première partie du Décalogue ; de prendre la place du prochain en annonce de la seconde partie du Décalogue. Refus dans une affirmation : la loi du sabbat donne donc à ces interdits la lumière du repos de Dieu, pour l’homme la promesse d’être par là même à l’image de Dieu, plutôt qu’en possédant et en tuant."

L’homme est à l’image de Dieu non pas en tuant et en possédant, non pas en dominant, mais en accueillant, en contemplant. On retrouverait des choses similaires dans la lettre apostolique "Dies Domine", en comprenant que ce jour de repos est en fait le jour de l’activité la plus haute qui est l’activité de contemplation, d’écoute de la Parole de Dieu, d’accueil du Verbe de Dieu. A tel point que, en hébreu, il y a un jeu de mots entre "repos" et "âme". Le repos revient à l’âme. L’âme peut reprendre souffle. C’est là où l’âme a son activité la plus haute. Ce jour vient écarter le soupir et redonne le souffle, selon un poème d’Isaac Louria chanté à la synagogue.

Apparemment, sabbat aurait aussi un lien avec le mot qui signifie "revenir" en hébreu. Ce qui veut dire que le sens du sabbat, de ce jour de repos c’est de retourner à Dieu. C’est un jour de conversion. Ce jour, puisque c’est le repos qui prime et non la performance, l’homme performant n’est pas meilleur que celui qui serait handicapé, ce jour le bien portant n’est pas meilleur que le moribond. Ce jour qui nous arrache au règne de la performance nous rappelle que l’homme est homme non pas par ses performances mondaines mais simplement parce qu’il est apte à accueillir Dieu dans le secret de son cœur indépendamment de ses performances intellectuelles ou physiques. Perdre le sens du dimanche, perdre le sens d’un jour réservé au repos et qui manifeste que c’est dans le repos et la contemplation que l’homme s’accomplit, c’est perdre le sens de la dignité humaine. Entrer dans ce culte de la performance conduit à l’euthanasie, à l’avortement des faibles et des petits, à l’eugénisme.

La Création d'Adam, Michel-Ange

Il faut lire, après la Genèse, cette question de l’homme à l’image de Dieu spécialement dans le repos et non pas dans le travail, et qui nous indique ce qu’est réellement la dignité humaine non pas dans la performance mais dans la réceptivité à l’œuvre de Dieu en nous. Il faut lire à présent le passage du Décalogue, Exode 20 : le Décalogue se trouve au milieu (c’est important) de l’Exode et au milieu du Décalogue se trouve le commandement du jour du repos. C’est le seul commandement positif avec celui qui le suit immédiatement. Dans les 10 commandements, deux seuls sont formulés de manière positive "Tu garderas le sabbat", et "Honore ton père et ta mère afin d’avoir longue vie sur la terre" (seul commandement assorti d’une promesse nous dit saint Paul). Ces deux commandements se suivent. Autrement dit, l’Ecriture nous rappelle le lien non seulement du sabbat – du jour du repos – avec Dieu mais aussi son lien avec la famille. Ce jour du repos est le moment où la communauté, la communauté des frères en Christ peut se recueillir, mais c’est aussi le jour et le moment où la famille peut se reconstituer. Elle n’est plus éparpillée, épuisée, dispersée par le monde du dehors, du travail. C’est le moment où elle peut revenir sur elle-même et se recueillir. C’est ce que précise le rabbin Neusner à propos du sabbat et qui est cité par Joseph Ratzinger dans son dernier livre : "Pour observer le sabbat, il faut donc rester chez soi. Le renoncement à tout travail ne suffit pas, il faut également se reposer et cela signifie, sur le plan social, que le cercle familial et domestique est rétabli un jour par semaine, cercle à l’intérieur duquel chacun est chez soi et où tout est à sa place." Et Joseph Ratzinger de commenter :

"Dans ce contexte, il serait sans doute opportun d’amorcer une réflexion sur notre société contemporaine et de considérer combien il serait salutaire que les familles puissent passer une journée ensemble et fassent de leur maison le foyer et le lieu de l’accomplissement de la communion dans le repos de Dieu."

La destruction du foyer, de la famille ce n’est pas simplement les lois qui permettent l’homoparentalité, qui autorisent le divorce n’importe comment, c’est aussi la disparition du dimanche. Cette disparition du dimanche se fait de plusieurs manières. La destruction de la demeure s’est faite notamment avec la télévision. Avant, la famille se réunissait autour de la table familiale. La télévision a pris la place de la table familiale et désormais les familles se retrouvent non plus avec chacun de ses membres face aux autres dans le cercle de la table familiale mais, au contraire, avec ses membres juxtaposés comme un peloton de futurs fusillés, mitraillés par les images de la télévision. On est les uns à côté des autres, recevant les spectacles de masse. Il y a dislocation du cercle familial.

Années 50

Et maintenant avec Internet, chacun dispose de son écran et la dispersion est radicale. C’est pour cela que le sens du dimanche, c’est trouver une activité familiale commune liée sans doute à la Parole de Dieu mais aussi parfois à certaines détentes qui permettent de nous arracher à cette dispersion non seulement du travail mais aussi de ces loisirs de masse qui introduisent le monde extérieur à l’intérieur même de la maison. Autrement dit : arrêt d’Internet, arrêt de la télévision : voilà une bonne chose pour le dimanche ! De toute façon, il n’y a rien à voir le dimanche à la télévision !

Pour conclure

J’insiste donc sur ce lien entre le dimanche et la reconstitution de la famille ce jour-là. Le dimanche implique un triple accueil : accueil de Dieu, recueillement de la famille, repos pour la terre que nous laissons être - temps de jachère. S’il n’y a plus d’arrêt dans la volonté de puissance, si l’homme croit qu’il parviendra au salut uniquement par sa maîtrise sur le monde et non plus par son abandon à Dieu, eh bien, la famille se disloquera et la terre sera dévastée. Quand l’homme se conçoit comme le créateur, il devient très vite un matériau. "L’homo creator" devient un "homo materia" parce qu’à partir de ce moment-là, il n’y a pas de dignité qui échapperait au pouvoir de l’homme. Dès lors, l’homme, quand il se prend pour "l’homo creator" pourra manipuler d’autres hommes. Il deviendra lui-même victime de son propre orgueil.

Le dimanche, de ce point de vue, n’est pas non plus simplement le lieu des loisirs. Certains commentateurs marxistes disent que les loisirs, c’est du travail à domicile : nous continuons à acheter des produits de masse, nous continuons à faire marcher l’industrie, nous sortons pour aller dans les magasins ; les gens continuent à travailler sans arrêt pour l’industrie ! On a atteint un degré d’exploitation du travail beaucoup plus haut qu’il n’a jamais été. On peut se demander si l’aliénation par le travail n’est pas plus grande aujourd’hui qu’elle ne le fut à des époques plus anciennes. Car, aujourd’hui, on n’est pas seulement aliéné par le travail, l’effort et la fatigue mais par les loisirs eux-mêmes.

C’est pour cela qu’il s’agit de "faire effort pour le repos". C’est pour cela que le dimanche a une portée qui dépasse ce que l’on peut imaginer même pour la société. Portée individuelle d’abord parce que le dimanche comme arrêt dans la semaine montre que je ne suis pas le maître de ma vie, que ma vie ne dépend pas simplement de ma maîtrise ! Le dimanche m’apprend à m’abandonner à Dieu. Le dimanche est aussi l’exemplaire de ce qu’il doit y avoir d’oraison dans ma vie, où je laisse faire Dieu et aussi de préparation à la mort, ce moment où je n’aurai plus aucune maîtrise, qui sera comme un dimanche (cf. "Dimanche m’attend" de J. Audiberti, son dernier livre, son journal avant sa mort).

Deuxième conséquence, une conséquence domestique : c’est très important que les messes du dimanche soient des messes des familles ; que les personnes qui sont gênées par le bruit des enfants n’en fassent pas scandale. Il faut que la famille se rassemble dans l’église et, après, chez elle. D’où l’enjeu, pour nous aussi, de rétablir certains rituels familiaux. C’est là où les juifs nous sont nécessaires et nous restent exemplaires puisque la pratique religieuse ne se fait pas que dans la synagogue mais aussi à la maison. Il faut donc que la pratique religieuse ne se fasse pas que dans l’église, il faut qu’il puisse y avoir une prière familiale, une écoute de la parole le dimanche au sein de la famille.

La terre, chemin du ciel

Dernière conséquence : une conséquence économique et politique. Dans un livre intitulé "La terre chemin du ciel", j’avais insisté sur cette dimension du sabbat. La Bible nous parle aussi du sabbat de la terre : on travaille 6 années et la 7ème on laisse la terre en friche. C’est une chose extraordinaire que cette économie biblique. Et puis, il y a cette autre règle du jubilé : après 7 fois 7 années, chacun rentre dans sa propriété. Si les riches ont pris les terres des pauvres, s’ils ont accumulé des richesses et que d’autres ont été lésés, après 49 ans, le pauvre retrouve sa propriété. Chaque famille retrouve sa propriété initiale telle qu’elle a été définie par le cadastre de l’Ecriture Sainte, la répartition des biens entre les tribus.

Règle incroyable qui empêche l’accumulation indéfinie. Cela montre qu’il y a un enjeu, celui de rappeler que tout n’est pas dans la maîtrise humaine, tout n’est pas dans l’accumulation et que la création est aussi faite pour être contemplée, pas simplement pour être maîtrisée, pour être accueillie et pas simplement possédée. De sorte qu’il y a une écologie du dimanche et qu’il y a des répercussions écologiques de la pensée du dimanche.

Pour finir, je voudrais citer Paul Claudel dans "Le repos du septième jour". C’est l’histoire d’un empereur chinois qui accomplit tous les rites avec exactitude, qui est même dans une certaine justice à l’égard de son peuple. Tout à coup les morts ressortent de la terre et commencent à envahir son royaume et viennent déranger les vivants. D’où des révoltes… Il ne comprend pas car il n’a pas manqué à la justice, il a été toujours actif pour accomplir la justice par ses propres forces. Il va descendre aux enfers et va découvrir que s’il y a un tel déséquilibre c’est parce qu’il a voulu accomplir la justice uniquement par ses propres forces. Pour que le royaume retrouve son équilibre, il faudra qu’il commande à tout son peuple le repos du septième jour. Pour montrer que nous ne sommes pas les créateurs de ce monde, que nous n’avons pas la paternité ultime sur ce monde, que cette paternité revient à Dieu et que nous devons accueillir ce monde comme nous étant donné par Dieu.

Notre possession, ici-bas, ne devient légitime que si elle admet cette dépossession totale qui doit advenir le jour du Seigneur, le dimanche…» Compte rendu de la conférence donnée par Fabrice Hadjadj le13 mai 2007 à Notre-Dame d'Auteuil, Paris.