La souffrance ? Elle est partout, elle nous atteint tous. Il y a des souffrances physiques, psychiques, spirituelles. Elle touche la totalité de notre être. C’est un mal absolu, elle m’empêche d’être bien, d’être heureux, elle produit colère, révolte, tristesse, dépression. La souffrance est une épreuve, elle peut ébranler ma foi, mon espérance, ma charité. Devant une expérience aussi négative qui atteint le fond de mon être, comment tenir toute sa vie ? C’est une question de toute éternité, pour toute l’humanité, et toujours d’actualité. La souffrance a un caractère ontologique. Pour les chrétiens, elle a quelque chose à dire de notre condition humaine, déchue. Elle anticipe la mort, l’anéantissement de notre vie. Dans la rencontre avec Moïse, Dieu parle immédiatement de la souffrance :
Nous savons qu’elle a été assumée par Dieu lui-même en son Fils Jésus. Nous avons l’espérance qu’elle n’existera pas dans la Jérusalem Céleste. Mais qu’est-ce que cela change quand elle nous atteint dans notre vie présente ?
La question de Thérèse a quelque chose d’incongru : y aurait-il une bonne et une mauvaise manière de souffrir ? Cette question nous interpelle. Il y a un élément positif dans cette interrogation. Si je ne peux éviter la souffrance, bien souffrir aurait quelque chose de réconfortant. Notre capacité de résistance va révéler la solidité de notre être. Thérèse nous dit que la façon dont on souffre révèle quelque chose de nous, et finalement touche à l’essentiel. Et cela reste vrai quelle que soit l'expérience de la souffrance. C’est assurément une épreuve complexe, un révélateur.
Thérèse a beaucoup souffert. Dès la naissance, elle est mise en nourrice, puis elle perd sa mère à 4 ans et s’exile à Lisieux. Sa sœur aînée, qu'elle avait choisie comme "mère de remplacement", entre au Carmel quand elle a 9 ans ! Son caractère enjoué de ses premières années s’était déjà assombri. Elle souffre alors de crises de panique ou d’hallucinations.
Elle en sortira par la grâce du sourire de la Vierge mais son âme en sera troublée et pendant 18 mois elle sera torturée par de pénibles scrupules jusqu’à la dépression, et cela jusqu’à la grâce de Noël de ses 14 ans. Après s’être battue pour entrer précocement au Carmel, la tranquillité sera courte, avec les premiers signes de la maladie cérébrale de son père, puis son internement à Caen. Elle dira :
On la rendra même responsable de la maladie de son père ! A Pâques 1896, c’est la première hémoptysie de la tuberculose qui va la ronger en 18 mois, et l’entrée dans une nuit spirituelle jusqu’au bout : la souffrance, elle l’a connue ! Mais elle a connu aussi un cheminement spirituel exceptionnel. C’est cela qu’elle a à nous dire.
Notre aptitude à supporter la souffrance dépend de notre capacité à nous décentrer de nous-même, capacité qui nous permet d’avancer sur notre chemin de foi. Si je reste centré sur moi-même, la souffrance que je subis est intolérable : elle est source de mal car mes réactions ne seront pas dictées par l’amour. C’est bien le péché qui rend la souffrance si pénible. Le décentrement de soi, contenu dans le Mystère Pascal, le mourir à soi-même, la mort du "vieil homme" pour ressusciter, est don de Dieu (au baptême) qui doit être assimilé par la créature que nous sommes, tout au long de notre vie. Elle dit :
On ne peut être chrétien sans ce décentrement. Que valent nos propres souffrances en regard de toutes celles de l’humanité qui défigurent le Christ ? Cet objectif de décentrement sera atteint quand nous serons capables de souffrir, non dans l’angoisse mais dans la paix. Et c’est "ensemble, toujours ensemble", que nous y arriveront, Thérèse souligne ainsi le rôle essentiel du Corps Mystique du Christ, son Eglise, et que "hors de l’Eglise, point de salut".
L’ultime et la plus forte souffrance est la perte des êtres chers. L’antidote est l’espérance du salut donnée par la foi, soutenue par la prière. Thérèse perçoit que prier Celui qui donne la consolation par l’espérance de la Résurrection vaut mieux que d’exprimer des condoléances. C’est en remettant notre souffrance de la séparation à Jésus crucifié et mort sur la Croix que nous aidons nos défunts à traverser la mort à la rencontre du Ressuscité.
En janvier 1889, elle commence son Noviciat. Son père ne pourra pas assister à la prise d’habit. Un mois plus tard il est interné à Caen. Certains disent qu’elle est responsable de la maladie de son père. Céline la tient au courant. Cette étape, la plus pathétique de sa vie, va être d’une grande richesse spirituelle. Thérèse écrit des lettres importantes :
Ta lettre a mis une grande tristesse dans mon âme !... Pauvre petit Père !... Non, les pensées de Jésus ne sont pas nos pensées et ses voies ne sont pas nos voies... Il nous présente un calice aussi amer que notre faible nature peut le supporter !... ne retirons pas nos lèvres de ce calice préparé par la main de Jésus... Voyons la vie sous son jour véritable... C'est un instant entre deux éternités... Souffrons en paix...
J'avoue que ce mot de paix me semblait un peu fort, mais l'autre jour en y réfléchissant, j'ai trouvé le secret de souffrir en paix... Qui dit paix ne dit pas joie, ou du moins joie sentie... Pour souffrir en paix, il suffit de bien vouloir tout ce que Jésus veut. Pour être l'épouse de Jésus il faut ressembler à Jésus, Jésus est tout sanglant, il est couronné d'épines !
Le cantique de la souffrance unie à ses souffrances est ce qui ravit le plus son cœur ! Jésus brûle d'amour pour nous... Regarde sa Face adorable ! Regarde ces yeux éteints et baissés ! Regarde ces plaies... Regarde Jésus dans sa Face... Là tu verras comme il nous aime. (LT 87)
Thérèse est, en quelque sorte, docteur de la Sainte Face. Quand nous souffrons, il faut contempler la Sainte Face. Céder au désespoir devant la souffrance, c’est être vaincu par le péché, c’est abandonner le Christ qui gravit par amour pour nous le Golgotha. Dans la Passion, toutes les vies des hommes sont compactées et emportées par le Christ sur la Croix qui s’ouvre à la Résurrection. Tenir dans la souffrance, c’est garder notre espérance en Jésus-Christ et survivre. Thérèse a compris la force des martyrs, capables de vaincre les angoisses et les douleurs des tortures qu’on leur fait subir, telle Sainte Agnès préférant mourir à 12 ans pour le Christ, pure folie pour le monde ! Je pense aussi à la mère d’Inès, cette scoute d’Auteuil de 13 ans, foudroyée dans son camp d’été il y a quelques années, qui invitait l’assemblée venue aux obsèques à fêter l’entrée de sa fille au Ciel, pure folie pour le monde !
Ces paroles de Thérèse sur la paix qui n’est pas joie ressentie m’aident à comprendre pourquoi dans nos assemblées certains peuvent se plaindre, finalement à tort, de la tristesse des gens, illustrée par cette parole de Nietzsche : "je croirai dans le Dieu des chrétiens quand les chrétiens auront des têtes de sauvés à la sortie des églises". Le chrétien porte sa croix et aide le Christ à porter la sienne. Il le suit, dans la souffrance, à la recherche de la paix que le Ressuscité soufflera sur ses disciples. Cette paix n’a rien d’une joie exubérante qui ne peut être que brève. Le chrétien cherche "le durable", Thérèse dira :
Le chrétien ne recherche pas la souffrance (c’est le non-sens doloriste), il sait qu’elle saura le trouver. Non ! Le chrétien, par amour pour le Christ, n’a plus peur d’affronter la souffrance, car il y éprouve l’amour qui détruit toute souffrance pour établir la paix.
Poursuivons sur le thème de la joie non sentie selon l’expression de Thérèse. Nous sommes à la même période du Noviciat, Thérèse a 16 ans. Son père vient d’être interné :
Tenir de tels propos montre combien Thérèse est éprouvée. La souffrance peut nous écraser. Il faut pouvoir s’échapper, "plonger dans l’infini" pour s’alléger. Il faut donner un sens à la souffrance. Thérèse l’énonce : il faut souffrir pour Jésus, alors, avec étonnement, on découvre une joie sans joie mais qui dépasse la joie habituelle. Que se passe-t-il ? Elle poursuit :
Il faut intégrer la souffrance dans une perspective. Si je ne rencontrais pas la souffrance, éprouverais-je le besoin de salut ? Confiant dans ce salut, portant cette espérance, le passage douloureux de la vie devient supportable. La mission du Christ a été de nous révéler l’immense amour du Père à notre égard. En prenant chair, il a emporté nos souffrances sur la Croix pour nous en délivrer : l’amour jusqu’au bout, jusqu’au don de sa vie, peut triompher de la souffrance, c’est la clef du Royaume. Thérèse ajoute :
La souffrance est une "plaie de l’amour". C’est particulièrement évident dans la perte d’un être cher. Le mot plaie nous renvoie à la plaie du côté du Christ qui libère l’eau et le sang, signes de l’amour qui nous guérit.
Par le baptême, nous sommes nés au regard de Dieu sur le monde. Beaucoup de païens, refermés sur eux-mêmes par le péché, ne souffrent que pour eux-mêmes. Quand ils perdent un être cher, ils pleurent sur l’absence de l’autre pour eux, et plus ou moins consciemment sur la perte d’amour pour eux. Le disciple du Christ, comme le Christ, accède à la conscience des souffrances de tout ceux qui l’entourent. Il prend conscience de la souffrance qui écrase le monde, symbolisée par le poids de la Croix qui fait plier et tomber le Christ. Ainsi le disciple souffre des milles morts qu’il côtoie, et pas seulement de ses propres souffrances. C’est alors qu’il croise le regard du Christ qui monte vers le Golgotha. Il contemple l’amour qui le regarde et qui embrasse tous les hommes. Il sent la force libératrice qui le soulève et offre ses propres souffrances qui font avancer le Christ vers la Résurrection. C’est le mystère de la joie de Pâques contenue dans le Vendredi Saint. Une joie non sentie mais d’une intensité divine : "nous serons déifiées à la source de toutes les joies", chacune de ses joies représentant une âme sauvée.
Remise dans sa dimension pascale, la souffrance est mystérieusement liée à l’amour. Compagne de notre vie, elle devient chemin vers la Résurrection. Nos souffrances, notre vie, sont une longue ascension vers le Golgotha. Ainsi Thérèse peut dire :
Ce n’est pas dans la sécurité de la richesse et du pouvoir que l’homme se réalise car ce ne sont pas les lieux de l’amour, reportons-nous au récit des Tentations (Lc 4,1-13). La souffrance, si nous voulons bien la déposer au pied de la Croix, c’est-à-dire en disant notre amour à Jésus qui souffre pour nous sauver, devient grâce. Le Christ alors ne pleure plus de la souffrance que lui inflige les pécheurs mais il sourit parce que nous lui signifions que nous sommes sensibles à l’amour qu’il nous porte. Il sourit, laissant transparaître sur sa Face défigurée, la joie de Dieu, et il nous emporte dans la Résurrection.
Revenons sur cette dernière révélation de Thérèse au sujet de la souffrance, déjà évoquée précédemment, mais il faut y revenir car c’est essentiel :
Le Salut nécessite la souffrance de Jésus et de sa mère. Nous sommes frères du Christ, fils de notre mère l’Eglise, fils de Dieu. Si la souffrance est objectivement absurde, elle est, malheureusement, mais elle a pour nous un sens : Dieu s’est donné à nous, par amour, dans la souffrance. Il a lié amour et souffrance. En acceptant nos souffrances nous participons à son action de salut, nous soulageons sa souffrance, non pas en en retirant quoi que ce soit, mais "il nous regarde", "mendie notre tristesse". Notre combat personnel contre la souffrance l’aide, nous sommes plus proches de le comprendre, nous donnons du prix à sa souffrance. La souffrance prend sens quand nous souffrons en regardant le Christ souffrant qui lui aussi nous regarde. C’est à ce niveau de profondeur dans la communion que le salut atteint son but.
Et c’est cela qui explique que Thérèse soit patronne des missions et qu’elle ait pu de son vivant et depuis sa mort terrestre soutenir tant de missionnaires, la mission étant de sauver des âmes. Elle écrit à l’abbé Bellière, dont la vocation est fragile :
et au Père Roulland, missionnaire au Viet Nam qui réclame des moyens humains :
Dans ce passage, Thérèse nous résume le sens de la souffrance et la façon pour le chrétien de la surmonter. Le Salut, qui nous promet une terre nouvelle sans souffrance ni mort, est atteint par le sens que l’on donne à la souffrance, l’amour. Il s’agit de souffrir par amour pour le Christ qui a souffert toutes nos souffrances par amour pour nous. Il a connu la torture, la mort par le supplice, l’abandon par ses amis, la douleur de sa mère au pied de la Croix, l’incompréhension des hommes, le silence du Père.
Le Christ sauve les hommes par l’amour vécu dans la souffrance, c’est le cœur du Mystère Pascal. Si je souffre en aimant le Christ, parce que mon cœur est saisi d’être autant aimé, cette souffrance "pour le seul amour de Jésus", comme dit Thérèse, acquiert la capacité de communier avec la souffrance du corps du Christ, et donc de sauver les âmes de ceux pour qui je prie quand je souffre, à commencer par mon âme elle-même.
"Nos peines et nos épreuves deviennent profitables à l’Eglise", nous dit Thérèse, l’Eglise, corps souffrant et ressuscité du Christ. Par nos souffrances et l’orientation de notre cœur, "ce petit mouvement de pur amour, dit St Jean de la Croix, nous sommes plus utiles à l’Eglise que toutes les œuvres réunies". Parce que nous sommes plongés par la souffrance et notre amour du Christ dans le cœur même de l’action du Salut, et cela est beaucoup plus opérant que toutes les œuvres humanitaires.
Ce qui est frappant dans l’action de Mère Térésa de Calcutta, c’est que son action réelle n’était qu’une goutte d’eau dans l’océan des souffrances des pauvres gens qu’elle secourait. Mais la véritable puissance de son action s’est faite dans le cœur et l’âme des millions de gens qui ont vu ce qu’elle faisait. Les souffrances physiques de Jean-Paul II ont touché le cœur et l’âme de millions de gens et ont largement contribué à ce que l’humanité entière assiste à ses obsèques.
Lorsque nous rencontrons une personne souffrante et qu’elle témoigne de son amour du Christ, nous sommes touchés par le salut offert à tout homme. Et lorsque nous témoignons ainsi dans nos propres souffrances, nous trouvons ce que le monde nous cache, la joie du Ressuscité. C’est cela le Mystère de Pâques, passer de la souffrance humaine à la joie du Ressuscité. Cette promesse nous a été faite à notre Baptême. Comme tout homme, nous avons rencontré, nous rencontrons, et nous rencontrerons encore l’épreuve qui vérifiera notre foi, et comme Thérèse, nous devrons nous demander : "Est-ce que je souffre bien ?", c’est-à-dire "est-ce que j’aime assez fort le Christ qui souffre pour moi tellement il m’aime ?". C’est cela le martyre : affronter l’incontournable souffrance, et finalement la mort, en chrétien, c’est-à-dire comme le Christ. Telle est notre vocation : le martyre, témoignage de foi. On ne doit pas souffrir et mourir à fond perdu : grâce du Baptême oblige.
Et ce passage de l’Imitation que cite Thérèse ne doit pas être compris à contresens. Il ne s’agit pas d’aimer la souffrance pour la souffrance, nous ne sommes pas masos, mais de vivre la souffrance dans l’amour, l’amour du Christ, l’amour que le Christ a pour nous, et qui nous émeut comme un coup de foudre. Si nous vivons "bien" notre conversion chrétienne, "aimer le Christ tellement il nous aime", alors nous pourrons "souffrir avec joie", et comme dit l’Imitation, "vous aurez trouvé le Paradis sur terre", c’est-à-dire, nous serons conformes à notre Baptême, un "Vivant dans le Royaume". Et, en toute logique, Thérèse poursuit sa lettre :
Thérèse nous dit q’un chrétien ne doit pas s’inquiéter de l’avenir. "Que ta volonté soit faite" doit être notre lecture du présent et du futur. Souffrir ou mourir, mais toujours en aimant le Christ, alors tout est grâce, tout est joie.
Dieu nous apprend que l’homme n’a pas été créé pour souffrir éternellement. La vie nous apprend que tout homme est confronté à la souffrance dans toutes les dimensions de son être. La Face ensanglantée du Christ précède la Face transfigurée du Ressuscité. Mais la souffrance est aussi l’ultime tentation pour nous détourner de Dieu, elle éprouve notre liberté comme la Croix. Thérèse nous dit qu’en contemplant le Christ dans la perspective de la Résurrection nous pouvons affronter la souffrance et contribuer à la brèche que le Christ a ouverte dans le mur de la mort pour notre salut et le salut des hommes. La souffrance fait peur, et la peur nous fait fuir Dieu (Gn 3,10). Le Christ nous fait passer de la peur de la Passion à la paix du Ressuscité. "Souffrir bien", c’est offrir aux autres l’image du Christ souffrant dans la confiance à son Père. C’est rassurer les autres sur l’incapacité du mal à nous anéantir dans la violence et l’absurdité. Comme Thérèse, nous devons dire :
Elle recommande à sa sœur, mais cela vaut pour nous aussi :
Quelques heures avant sa mort, le 30 septembre 1897, elle dit :
Et à l’ultime moment de sa vie, Thérèse est en communion avec le Christ en Croix, sa mort est christique, elle dit : "Mon Dieu… je vous aime !…", puis rend son dernier souffle à Dieu. Frères et sœurs, ne cessons pas de contempler le Christ, et le Carême nous y entraîne. Alors comme lui, nous surmonterons la souffrance et même la mort. "Bien souffrir" nécessite ce chemin spirituel.