Dans son encyclique L’Eglise vit de l’eucharistie, Jean-Paul II consacre son dernier chapitre à Marie. Le titre en est : A l’école de Marie, femme eucharistique. Aujourd’hui donc, nous pourrons peut-être voir également en quoi Thérèse – dont on a dit qu’elle était une icône de Marie – en quoi Thérèse a été, également, femme eucharistique, par dérivation. En quoi elle a été une actualisation, pour notre temps, de cette épithète attachée à Marie, à la mère de Jésus. Jean-Paul II étaye sa méditation à partir de cinq points :
On dit avec justesse que l’eucharistie est le sacrement de l’amour mais ce fruit-là ne peut se recevoir que dans la foi. A la fin de la consécration nous le rappelons ainsi : "Il est grand le mystère de la foi". C’est donc la foi en l’amour de Dieu pour les hommes qui nous permet d’entrer réellement dans la dynamique de l’eucharistie, de ce Dieu qui, en se donnant lui-même, nous a tout donné. Beaucoup voient cela comme un don générique : Jésus à donné sa vie pour que l’humanité soit sauvée, rachetée. Cette assertion est parfaitement vraie mais l’humanité n’est pas sauvée globalement : chacun doit croire que c’est d’abord pour lui que Dieu s’est fait homme. Que cet amour de Dieu pour l’humanité n’est pas plus grand, plus important que pour un seul de ses membres. A l’extrême notre foi devrait aller jusqu’à affirmer : s’il n’y a qu’un seul homme sauvé c’est moi. Thérèse est tout à fait dans cet esprit quand elle écrit :
Thérèse, ici se voit comme le ciboire préféré de Jésus : elle ne doute pas un seul instant que Jésus trouve son repos en elle sur cette terre, terre qui, pour Thérèse, restera toujours un exil car, évidemment, la vraie patrie c’est le ciel, le face à face avec le Seigneur : "Ta face est ma seule patrie" chantera-t-elle par ailleurs (PN 20).
Pour Thérèse, Jésus est l’amant, l’époux qui l’a choisie, celui qui a eu l’initiative. Elle va donc s’offrir à lui totalement ce qu’elle exprime en parlant d’un cœur à cœur qui dure nuit et jour :
Jésus vit donc totalement pour elle, entièrement disponible pour elle, nuit et jour également, dans un mystère de communion caché aux yeux des hommes : le Carmel en est le protecteur. Dans ce fragment poétique apparaissent plusieurs thèmes chers à Thérèse, en particulier celui de l’amour qui se cache.
Cela renvoie au double voile dont Dieu s’est revêtu pour se donner aux hommes : d’abord ce voile de l’incarnation et, en particulier, car le plus fondamental, ce voile de la petitesse dont la figure humaine la plus achevée restera toujours celle de l’enfant. Le second voile, beaucoup plus opaque, pourrait-on dire car il renvoie à la foi pure, c’est celui de l’eucharistie. Jésus se cache dans l’hostie non pas comme demeure mais comme sa propre substance. Thérèse fait siens ces deux voiles puisque son nom de religieuse englobe ces deux faces de l’amour : elle est Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face, cette Sainte Face qui signifie le don de la vie à la croix, anticipé le jeudi Saint, à la Cène. Toute la vie de Jésus est marquée par cette remise entre nos mains, qu’elles soient celles de l’amour, de Marie, ou celles de la haine, des bourreaux et des pécheurs. Jésus n’a rien rejeté. Il s’est offert de lui-même et il a voulu être offert. Il en est de même pour Thérèse : puisque Jésus l’a choisie comme sa bien-aimée, elle veut lui être unie en tout. "Je choisis tout" dira-t-elle (Ms A, 10 R°) : elle sait très bien que l’épouse ne peut revendiquer un autre sort que celui de l’époux. Cela vaut, bien sûr, pour l’Eglise dans sa globalité : elle serait dans une illusion terrible que de croire à son triomphe, qu’elle puisse être reconnue et honorée sur terre. Thérèse écrira à Sr Marie de l’Eucharistie, sa cousine :
Pourquoi l’amour, ce si grand amour de Dieu, doit-il se cacher ? Tout simplement pour être trouvé car l’amour est délicat et ne s’impose pas : c’est une joie immense de le découvrir. Il ne faut pas oublier qu’une des plus grandes joies de l’enfant est, justement, de trouver ce qui a été caché et l’enfant apprend très vite qu’il a lui-même à se cacher pour être cherché, découvert. Ces jeux n’ont jamais de fin. Peut-être qu’ils ont été mis dans le cœur de l’homme pour le guérir de sa peur de Dieu : après la chute, Adam et Eve se cachent parce qu’ils ont perdu leur innocence. Mais Dieu ne cesse de les appeler, et chacun de leurs descendants.
Ce mystère de la foi est d’autant plus grand qu’il est caché : "heureux ceux qui croient sans avoir vu" (Jn 20, 29). Toute la vie de Thérèse ne s’écarte pas un seul instant de l’obéissance de la foi et la charité dont elle brûlait est tout à fait proportionnée à cet acte de foi en Jésus qui s’est fait hostie pour mieux se communiquer à elle, pour s’insérer totalement dans sa vie, la vie la plus ordinaire qui soit. C’est là une folie de Dieu dont Thérèse a une conscience vive, une folie attirante plus que tout et qui lui fait dire :
A cette folie d’amour Thérèse répond par une confiance illimitée dans le Seigneur, ce qui est sans doute la seule réponse réaliste de la créature à son créateur. La vérité de notre amour pour Dieu se mesure à cette confiance-là, jusque dans les tribulations les plus extrêmes par lesquelles nous passons.
Si Marie a reçu historiquement en elle l’homme Dieu, nous le recevons, quant à nous, sous ce mode transhistorique que constitue l’eucharistie, un mode qui ne fait pas nombre, bien sûr, avec le Christ vivant au ciel. Du reste Jésus dira : "Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m'est un frère et une sœur et une mère" (Mc 3, 35). Sans l’ombre d’un doute, Thérèse se sent destinataire de cette parole car elle n’a jamais cherché que la volonté du Seigneur, ce qui lui fera dire : "Il faudra que le bon Dieu fasse toutes mes volontés au Ciel parce que je n'ai jamais fait ma volonté sur la terre" (CJ 13 juillet). Mais son audace est sans limite et non sans humour. Dans son grand et beau poème "Pourquoi je t’aime ô Marie" elle fait siennes les vertus de Marie, puisqu’elle est son enfant, et peut ainsi "tromper" Jésus au moment de la communion :
Voilà donc Thérèse, par son amen, par son adhésion totale aux paroles du Christ et à la volonté de Dieu, qui rejoint Marie dans son Fiat. Si Jésus trouve son repos en elle, un cœur où il est totalement accueilli, ce n’est pas pour que se vive entre eux une relation fermée sur un cœur à cœur. Car Thérèse veut être l’amour au cœur de l’Eglise, c’est sa mission. Et l’amour n’a pas qu’une dimension, on en discerne au moins quatre :
- la première de toutes c’est la dimension filiale, inaugurée au baptême,
- la deuxième correspond à la relation sponsale, d’époux à épouse, et réciproquement : c’est Jésus qui en est l’initiateur notamment à travers l’eucharistie ; cette dimension aura comme fruit secondaire la maternité spirituelle car, comme Marie, Thérèse veut enfanter des âmes pour le ciel : elle dira de Pranzini – l’assassin pour lequel elle a tant prié – qu’il a été son premier fils,
- et, enfin l’amour se déploie dans une dimension fraternelle qui, pour Thérèse, s’accomplira dans cette parole : "je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre", parole que nous pourrions faire nôtre, en bons serviteurs de Thérèse.
Nous savons que l’eucharistie comporte deux dimensions principales intimement unies mais qu’il faut distinguer en prenant acte qu’il ne saurait y avoir communion sans sacrifice. Si nous pouvons communier au Corps et au sang du Christ c’est parce qu’il s’est offert pour nous, qu’il a donné sa vie pour nous. Il doit en être de même pour le disciple : il y aurait illusion à penser pouvoir aimer sans se donner, sans se livrer totalement. "Aimer c’est tout donner et se donner soi-même" dira Thérèse (PN 54, str. 22). Se mettre à la suite du Christ, c’est cela. Cet engagement se concrétisera, objectivement, à travers son Acte d’Offrande qu’elle fit pendant la messe du 9 juin 1895, fête de la Sainte Trinité. Le motif en est d’abord d’ordre missionnaire :
Et elle commence à offrir non pas ses mérites ou sa propre personne mais les mérites du Christ, de Marie et de tous les saints. Car tous ces mérites constituent le trésor du ciel, dans lequel il n’y a qu’à puiser. Thérèse dira, en effet, qu’elle veut se présenter devant le Seigneur "les mains vides", c’est-à-dire sans rien revendiquer à cause de ses propres œuvres. Elle supplie ensuite Jésus de prendre possession de son âme : c’est ce qui se passe normalement au moment de la Communion mais la Communion quotidienne n’est pas encore possible au Carmel :
Thérèse rappelle à Dieu sa Toute Puissance et donc sa capacité à être présent en elle entre deux communions, sans atténuation – ce qu’elle évoque en parlant d’éloignement. Au milieu de cet Acte d’Offrande elle parle déjà d’elle-même comme d’une hostie. Et elle fait aussi cette demande :
Ce feu de l’amour est non seulement purificateur mais aussi contagieux, pour ne pas dire assimilant : le feu transforme en feu ce qu’il touche. C’est un thème familier dans la vie mystique, thème que Thérèse reprend ainsi dans son poème eucharistique "Mes désirs auprès de Jésus caché" :
Ainsi, du fait que Thérèse se laisse consumer par l’amour, par Jésus-Eucharistie, des flammes jaillissent d’elle et se propagent vers d’autres âmes qu’elles embrasent à leur tour. Cette image est belle et simple pour faire comprendre ce qu’est la mission. La mission ce n’est pas d’abord faire des choses pour Dieu, c’est essentiellement se laisser consumer par son amour et c’est ainsi que se feu se propage d’âme en âme : la religion chrétienne est vraiment une religion de rayonnement. Il nous est simplement demandé d’offrir notre personne comme canal de la grâce vers d’autres.
Thérèse parle d’elle, dans un de ses poèmes, comme étant "l’atome de Jésus". Au 19ème siècle l’atome ne représentait que la plus petite partie de la matière. Pour Thérèse être l’atome de Jésus c’est se reconnaître humblement comme la plus petite partie de son Corps mystique. Ce qu’elle ne savait pas - et l’humanité ne l’a su qu’un peu avant 1940 - c’est que l’énergie communiquée à un atome pouvait entraîner sa fission et produire une énergie considérable. Ainsi donc cette image de l’atome, avec laquelle Thérèse ne devait pas être très à l’aise, était-elle hautement prophétique.
Son Acte d’Offrande se poursuit par une action de grâce et une louange que Marie aurait très bien pu faire siennes. Et c’est en cela, également, que Thérèse est "femme eucharistique" selon l’un des critères énoncés par Jean-Paul II :
Elle conclut sa prière par son offrande, en tant qu’hostie, en tant que victime de l’amour miséricordieux :
Et elle continue :
Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon cœur vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois, jusqu'à ce que les ombres s'étant évanouies je puisse vous redire mon Amour dans un Face à Face Eternel !...
Il faut noter ici quelques points importants qui donnent à cet Acte d’Offrande une vraie dimension eucharistique. Un Acte qui associe donc Thérèse au sacrifice du Christ.
Thérèse emploie le mot holocauste qui, dans l’Ancien Testament, évoquait Dieu en tant que feu dévorant. L’holocauste signifie le don irrévocable. Le Vocabulaire de Théologie biblique précise :
L’holocauste vétérotestamentaire est donc une préfiguration de la consécration des offrandes dans la liturgie eucharistique : le feu dont il s’agit maintenant c’est l’Esprit Saint – l’amour miséricordieux pour rester dans la ligne de l’Acte d’offrande – qui consacre l’hostie quand le prêtre l’invoque : c’est la première épiclèse. L’hostie est alors transsubstantiée : le pain devient le Corps du Christ. Thérèse ne souhaite pas autre chose pour elle. Elle le dira par ailleurs :
Ce qui signifie tout comme pour Jésus, pouvoir être mangée, c’est-à-dire pouvoir vivre en l’autre, y faire sa demeure : il ne s’agit pas d’anthropophagie ! Maintenant qu’elle est au ciel Thérèse peut réaliser sans limites de temps et d’espace ce même désir : se donner à tous ceux qui veulent bien l’accueillir. Et c’est un don total : elle ne retient rien pour elle, elle veut nous communiquer toute la tendresse que le Seigneur a déversé en elle ; elle veut aussi nous enseigner, nous donner sa petite voie, guérir nos blessures qui ont aussi été les siennes : l’angoisse de l’abandon ou de la séparation, le trop grand désir d’être affectivement comblé par les créatures, les scrupules et bien d’autres choses encore. C’est ainsi donc que, selon son vœu, elle deviendra martyre de l’Amour de Dieu, c’est-à-dire, dans le sens premier du mot martyre, témoin de l’Amour de Dieu.
L’autre note éminemment eucharistique de cet Acte d’Offrande nous est donnée par le désir de sa répétition : elle veut "renouveler cette offrande un nombre infini de fois". Le sacrifice qu’elle fait de sa vie, à un moment donné de son histoire, est donc comme réactualisé "à chaque battement de son cœur" dira-t-elle, et cela "jusqu'à ce que les ombres s'étant évanouies je puisse vous redire mon Amour dans un Face à Face Eternel !" On peut raisonnablement penser que son cœur continue encore à battre maintenant et que les ombres ne s’évanouiront totalement qu’à la fin du monde, lors du jugement dernier quand chacun aura la totalité de la vision de Dieu et de ses œuvres.
Ainsi donc cet Acte d’Offrande se déploie-t-il à travers tous les temps et tous les espaces en donnant tous les fruits que Thérèse a voulu qu’il donne. En cela il participe pleinement à la liturgie eucharistique dans laquelle, bien sûr, il s’origine. Nous sommes les destinataires de ces fruits, le meilleur étant sans aucun doute de faire nôtre cet Acte d’Offrande. Du reste Thérèse l’avait proposé à d’autres sœurs : cela faisait aussi partie de sa mission.
Nous allons maintenant aborder le quatrième point mis en exergue par Jean-Paul II, quand il dit que "si Eglise et Eucharistie constituent un binôme inséparable, il faut en dire autant du binôme Marie et Eucharistie". Cette inséparabilité s’applique-t-elle à Thérèse ? Vous vous doutez bien que oui, ne serait-ce que par tout ce que nous avons pu balayer jusque là. Mais il reste encore quelque chose d’important : ce que Thérèse découvre pour elle-même. Elle découvre que sa vocation est d’être l’Amour au cœur de l’Eglise. Cette découverte est relatée dans un texte célèbre et magnifique, un condensé de toute sa vie, de ses aspirations les plus profondes. Thérèse avait de très grands désirs : elle aurait voulu être martyre, prêtre, missionnaire, etc. Mais pour toutes sortes de raisons c’était impossible, ne serait-ce que par sa propre finitude et les limites qui lui avaient été imparties : ce Carmel si petit, sa condition féminine qui l’empêchait d’accéder au sacerdoce, sa santé fragile qui lui interdisait la mission dans les pays lointains, etc. Thérèse ne se décourage pas car elle sait que Dieu lui-même lui révèlera sa vocation fondamentale, une vocation qui lui est déjà donnée mais qu’elle n’a pas encore saisie. C’est peut-être aussi notre cas :
Un peu plus loin elle ajoute ces lignes qui montrent clairement la connexion entre cette vocation à être l’Amour au cœur de l’Eglise et l’Acte d’Offrande qu’elle a fait. Nous retrouvons les mêmes lignes de force et les mêmes termes pour les formuler : hostie, offrir, victime, amour, holocauste :
Etre l’Amour au cœur de l’Eglise c’est tout simplement occuper cette place centrale de l’eucharistie qui, comme on le dit si bien, fait l’Eglise. Ce n’est pensable qu’à condition de reconnaître son néant, de vivre sa condition d’hostie cachée comme Jésus l’a voulu pour lui-même car l’Amour, comme le dit Thérèse, pour être pleinement satisfait doit s’abaisser jusqu’au néant et le transformer en feu. Du fait même de sa vocation – être l’Amour au cœur de l’Eglise – on peut donc dire que le binôme Thérèse et Eucharistie est inséparable, insécable car l’Amour ne divise pas, il unit toujours, il unit Thérèse et l’Eucharistie, il unit tous les membres entre eux et à Jésus. Cette unité nous la demandons dans la seconde épiclèse dans la liturgie eucharistique, quand le prêtre invoque l’Esprit Saint pour nous rassembler en un seul corps et un seul esprit.
Le dernier point à examiner est ce parallèle que fait Jean-Paul II entre l’esprit du Magnificat et celui de l’Eucharistie. Il note en particulier :
Thérèse a elle-même été fascinée par cette merveille de l’Incarnation : elle en a vécu une grâce de conversion toute particulière la nuit de Noël 1886, qui la fit avancer à pas de géant dans le chemin de la sainteté : le paradoxe étant que ces pas de géant ont été ceux d’une enfant. Elle développe son émerveillement pour l’Incarnation dans ce joyau théologique que constitue cette récréation pieuse intitulée "Les anges à la crèche de Jésus". Elle se sert des anges pour livrer le fond de son cœur. Par exemple, l’ange de l’Enfant-Jésus :
Les anges en viennent à envier les hommes car ces créatures spirituelles ne peuvent souffrir, ne peuvent suivre Jésus dans sa kénose. Ainsi l’ange de la Sainte-Face déclare-t-il :
Tandis que l’ange de l’Eucharistie s’approprie les grands thèmes thérésiens quand il s'exprime ainsi :
Le second point relevé par Jean-Paul II c’est la tension eschatologique si sensible dans le Magnificat. Nous n’aurions aucun mal à retrouver ce désir lancinant du ciel dans toute la vie de Thérèse. Elle se souvient que, toute petite, "le premier mot que je pus lire seule fut celui-ci : "Cieux."". Adolescente, le livre de l’abbé Arminjon "Fin du monde présent et mystères de la vie future", la bouleversa. Elle dira :
Elle considère donc son existence terrestre comme un exil. Sa profonde nostalgie du ciel trouve un terreau favorable dans ses blessures d’enfance, dans cette affection maternelle qui lui a tant manquée, du fait de la maladie et de la mort prématurée de sa maman. D’autres auront à vivre la froideur maternelle, d’autres des relations trop fusionnelles. Ces différentes conditions initiales de la vie psychique ne conduisent pas forcément à la vie mystique, à ce désir du ciel qui, pour Thérèse, n’est pas une fuite du quotidien. L’expression "tension eschatologique" le dit bien : il s’agit à la fois d’être sans cesse tendu vers les réalités d’en-haut tout en vivant pleinement les réalités fugitives d’en bas. Ce n’est qu’un paradoxe apparent et c’est en mettant de l’amour dans les plus petits actes de la vie que ces petits actes, que nos paroles, que nos relations aux autres acquièrent un poids d’éternité. C’est si vrai que Thérèse a pu avoir cette phrase déconcertante :
Enfin, Jean-Paul II rapproche les paroles de la Vierge sur l’exaltation des humbles et le renversement des puissants, de la pauvreté des signes sacramentels. Cette exaltation des humbles, des pauvres est la conséquence directe de ce que nous avons déjà entendu de Thérèse : que l’amour n’est pleinement satisfait que qu'il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant... (A.O.). Car l’humble est, en fin de compte, celui qui a la plus grande capacité d’aimer, ce mot capacité à entendre à la fois dans un sens qualitatif puisque le pauvre est vide de lui-même et dans un sens quantitatif. Dans le Magnificat il est dit, littéralement, que Dieu renvoie les riches non pas "les mains vides" mais "vides", c’est-à-dire qu’il les renvoie à eux-mêmes, à leur vide intérieur, à leurs illusions qui remplissent leurs cœurs.
Thérèse avait un sens aigu de cette nécessaire pauvreté devant Dieu : elle voulait arriver devant lui les mains vides, c’est-à-dire sans avoir à présenter de mérites pour elle-même. Et puis elle se méfiait beaucoup de l’orgueil spirituel qui aurait pu l’atteindre tout spécialement car elle savait très bien qu’elle avait été préservée :
Enfin, le jour même de sa mort elle dira d’elle ce que personne n’oserait dire, sauf la Vierge Marie qui s’émerveille de ce Seigneur qui s’est penché sur sn humble servante. Elle dira :
Thérèse n’a jamais cherché que la Vérité, c’est-à-dire Jésus. Et la plus haute Vérité qu’il soit possible d’atteindre sur cette terre c’est justement Jésus-Eucharistie, cette totale donation du Christ pour nous, qui nous révèle ce rapport analogique rigoureux : être Fils c’est être pain et, plus encore, pain rompu, pain brisé.
C’est justement à la fraction du pain que Jésus en son être filial (son cœur), se donne à reconnaître : c’est l’expérience fondamentale des disciples d’Emmaüs :
Une illumination qui est fondatrice de leur mission :
Pour Jésus, cœur et être filial sont une seule et même chose. Etre cœur brisé signifie donc fragmentation de son être filial, restant sauve l’affirmation que chaque fragment contient le tout. Car Dieu ne se partage pas : quand il se donne, il se donne totalement (et sans repentance).
Telle a été la vie de Thérèse, unie à celle du Christ : une vie eucharistique, une action de grâce sans faille, une louange qu’elle annonce dès le début de ses manuscrits autobiographiques :
Et elle dira, en effet : "Tout est grâce". Aussi n’est-il pas étonnant que ceux qui s’approchent d’elle s’enflamment à leur tour car sa petite voie, qu’elle veut donner à tous, n’est autre que Jésus. Tel est le secret de la petite voie : le plus court chemin pour aller à Jésus c’est Jésus lui-même. Les saints et les saintes balisent ce chemin et nous y remettent toujours.