En ce temps de carême, il nous est bon de revenir aux trois moyens de conversion que le Seigneur nous a rappelés dans le Sermon sur la montagne, que nous avons entendu lors de la célébration du mercredi des Cendres, pour notre entrée en Carême :
Aujourd’hui, avec notre amie Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, c’est à la prière que nous allons nous intéresser. Nous voudrions nous mettre à son école, et lui demander, ce que c’est pour elle que de prier.
Avant de poser cette question à Thérèse, il faudrait en fait que nous commencions par nous la poser à nous-mêmes. Qu’est-ce que la prière pour moi ? Est-ce que j’ai l’habitude de réserver des moments particuliers, dans ma semaine, dans mes journées, pour prier le Seigneur ? Est-ce que je prie quand je ne vais pas bien et que j’ai des choses à demander au Seigneur, ou bien est-ce que je le prie aussi tout simplement pour demeurer en lien avec lui ? À chacun de nous de répondre, selon ce que nous portons en nous, selon les désirs que le Seigneur a mis en notre cœur.
Pour Thérèse, nous pouvons nous en douter, la prière a été quelque chose de très important : elle était d’ailleurs Carmélite, et les Carmélites mènent avant tout une vie contemplative. Ses journées au Carmel étaient donc rythmées par la célébration de l’eucharistie, la prière liturgique et la prière silencieuse, ce qu’au Carmel on appelle l’oraison. Mais Thérèse n’a bien sûr pas attendu d’être religieuse pour prier ! La prière tenait une place importante dans la vie de la famille de Thérèse, et cela nous rappelle l’importance de l’éducation chrétienne, et du rôle majeur de la famille, "église domestique », comme le pape Jean-Paul II a eu souvent l’occasion de l’appeler. Voici ce que Thérèse nous raconte au sujet de climat de prière dans lequel baignait la famille Martin :
Un peu plus loin dans ses manuscrits autobiographiques, elle nous relate un autre trait de son enfance :
Dans ce trait de son enfance se dessine déjà quelque chose d’essentiel. Thérèse avait déjà perçu que la prière n’est pas quelque chose d’abstrait. Ce n’est pas non plus avant tout des paroles que l’on récite, que l’on répète, même si cela fait aussi partie de la prière. Mais à quoi cela servirait-il de dire les mots de la prière si l’on ne faisait absolument pas attention à la personne à qui l’on adresse ces mots ? Ce serait comme une conversation où l’on prétendrait parler à un ami avec qui nous sommes, mais sans faite attention du tout à lui… autrement dit, ce serait quelque chose d’absurde ! Eh bien, pour Thérèse, au contraire, la prière est avant tout une relation, que nous entretenons avec une personne vivante. Et cette personne, c’est Dieu ! Voici ce qu’en dit Thérèse :
Ainsi, la prière, c’est d’abord s’adresser à Dieu, à Jésus, en présence de qui nous pouvons toujours demeurer, quoi que nous fassions, où que nous soyons. Pourtant, nous avons bien l’expérience qu’il n’est pas toujours facile de prier. Il peut y avoir des grandes ou des petites circonstances qui nous dérangent… C’est alors le moment d’avoir de la patience… et de l’humour, comme en témoigne une anecdote de la vie de Thérèse. Elle se trouve à la chapelle, à l’heure de la prière, avec les sœurs de sa communauté. Voici ce qui s’y passe :
Cet exemple a bien sûr quelque chose de risible, mais ne nous est-il jamais arrivé rien de semblable, par exemple à la messe dominicale ?… Remarquons bien ce que nous dit Thérèse : bien sûr, si elle ne se retourne pas vers la sœur qui la dérange, c’est afin que celle-ci ne s’offusque pas de s’entendre dire qu’elle fait du bruit (cela aurait pourtant peut-être rendu service aux autres sœurs qu’elle pouvait déranger aussi !) Mais il y a plus : ce que fait Thérèse, c’est surtout de rester en lien avec le Seigneur pour qui elle est en ce moment à la chapelle. Si elle n’est dans la joie d’une prière tranquille, eh bien tant pis : elle sera dans le dérangement de ce petit crissement ! Mais cela ne l’empêchera pas de garder son cœur tourné vers le Seigneur, et c’est cela le plus important ; c’est cela, la prière !
Nous n’avons cependant pas besoin des autres pour être dérangés dans notre prière, il y a aussi suffisamment de matière pour cela en nous-mêmes. Parfois, quand nous décidons de prendre un temps de prière, des quantités de choses peuvent submerger notre pensée : des distractions, ou bien des soucis sérieux qui nous préoccupent. Il faut distinguer les choses. Si nous avons des préoccupations importantes, dans notre famille, dans notre travail, il est bien normal de les retrouver en nous au moment où nous allons vers le Seigneur. En fait, ce ne sont pas des empêchements : au contraire, nous pouvons les confier au Seigneur qui est intéressé par ce qui nous préoccupe et qui désire nous venir en aide. Voici à ce propos un témoignage de la façon de faire de Thérèse, qui a été rapporté par l’une de ses novices, Sœur Marie de la Trinité. Cette sœur disait à Thérèse qu’elle était fort ennuyée à cause des nombreuses distractions qu’elle avait dans ses prières. Et Thérèse lui a répondu :
Ensuite, si nous avons parfois l’impression de ne pas arriver à prier, ce n’est pas non plus une raison pour abandonner la prière : nous ne sommes pas venus prier pour ressentir des grands sentiments spirituels ; nous sommes venus pour faire plaisir au Seigneur ! Alors, c’est notre humble persévérance que nous lui présenterons, et il en sera heureux, sans nul doute, puisque nous ne rechercherons pas notre joie mais la sienne. Thérèse aussi a bien connu ces petites difficultés de la prière. Elle nous confie même dans son dernier manuscrit autobiographique qu’elle a toujours eu un très grand mal à réciter le chapelet !
De façon plus profonde, en avançant sur le chemin de prière (car la prière est un chemin, elle doit toujours s’approfondir : emplir toujours plus notre vie, nous rapprocher toujours plus du Seigneur) nous pouvons connaître, à différents degrés, des sentiments d’aridité, une impression de ne rien faire, alors que nous voudrions offrir au Seigneur ce temps de la prière, comme nous voulons lui offrir nos vies entières. C’est alors le moment de la grande persévérance, dans le silence et dans la foi. C’est aussi le moment de l’abandon : expérimenter la prière comme le lieu où nous nous abandonnons au Seigneur, pour qu’Il accomplisse en nous ce qu’Il voudra, comme Il le voudra. Thérèse, à la fin de sa vie, a connu de grandes ténèbres spirituelles, c’est ce que l’on a appelé son "épreuve de la foi" :
Le Seigneur nous conduit parfois sur des chemins mystérieux. Comme dit le psaume, "Par la mer passait ton chemin, tes sentiers, par les eaux profondes ; et nul n’en connaît la trace" (Ps 76, 20). Thérèse non plus ne connaissait pas les chemins sur lesquels le Seigneur la conduisait. Mais en juin 1895, elle avait réalisé son "Offrande à l’Amour miséricordieux". Et elle a été fidèle jusqu’au bout à cette offrande, elle a fait confiance au Seigneur qui l’avait toujours conduite et soutenue de sa main. Elle a accepté d’être amenée sur un chemin déroutant, car elle reconnaissait, malgré l’obscurité, dans la foi, que c’était toujours l’Amour du Seigneur qui la conduisait :
Pendant le temps de prière que nous allons maintenant prendre, demandons au Seigneur de demeurer en nos cœurs, afin que nous soyons toujours disponibles pour l’accomplissement de sa volonté en nous, de la façon qu’Il voudra. Faisons nôtre la réponse de la Vierge Marie à l’Annonciation : "Qu’il me soit fait selon ta parole" (Lc 1, 38). Comme Marie, ce à quoi tu m’appelles, Seigneur, me dépasse, je ne saisis pas entièrement comment vont se réaliser les grands projets que tu as pour moi, les grands désirs que tu as mis en mon cœur. Mais je crois, et j’ai confiance, que c’est ton amour qui me conduit. Et comme Thérèse, je m’abandonne à ton amour…
Ayons aussi à cœur de prier pour nos amis, pour les membres de nos familles, qui ne connaissent pas encore le Seigneur, qui n’ont pas encore découvert la merveille de son amour dans leur vie. C’est une grande grâce que nous avons de connaître le Seigneur, de demeurer en sa présence comme nous allons le faire maintenant. Nous ne pouvons pas garder cette grâce uniquement pour nous : c’est pour tous que nous nous tenons en la présence du Seigneur, et nous le prions pour ceux qui nous sont proches, pour toute l’Église, pour le monde.