Pendant le temps de l’Avent, nous nous préparons à vivre la fête de Noël, la fête de la Nativité du Seigneur Jésus.
Lors de cette fête, c’est la venue définitive de Dieu en notre monde que nous célébrons. "Le Verbe s’est chair et il a habité parmi nous" (Jn 1, 14) : notre Sauveur Jésus-Christ, Fils éternel du Père et fils de la Vierge Marie est né dans le temps, dans la pauvreté de la nuit de Bethléem.
Il est venu. Il viendra, à la fin des temps, lorsque l’œuvre de Dieu sera pleinement accomplie en tous. Et aujourd’hui ? Le Seigneur ne serait-il pas avec nous ? À Noël, ne ferions-nous que commémorer un événement du passé ? Certainement pas ! Le Seigneur Jésus nous l’a dit lui-même, avant de quitter ses disciples, lors de son Ascension : "Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin des temps" (Mt 28, 20). Il est venu, il viendra, et il ne cesse de venir à nous.
Alors, de même que le temps de l’Avent nous prépare chaque année à célébrer la fête liturgique de Noël, notre vie toute entière pourrait être considérée comme un grand Avent, comme un Avent permanent, nous préparant sans cesse à accueillir la venue du Seigneur en nous. Pour cela, il faut que nous en ayons le désir : le Seigneur vient à nous, il ne cesse de le faire. Mais nous, désirons-nous aller à lui ? Depuis la nuit de Noël, depuis l’Incarnation du Fils de Dieu dans notre humanité, nous ne sommes plus seuls : Dieu n’est plus seulement au plus haut des cieux, Il s’est approché de nous et s’est fait l’un de nous en Jésus-Christ, son Fils unique et notre frère. Voulons-nous l’accueillir comme tel ?
Notre amie Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus peut nous aider à accueillir cette Bonne Nouvelle de la venue de Dieu en chacune de nos vies. Elle est un puissant témoin de ce que notre vie entière peut être vécue dans la Présence de Dieu. À l’écoute de son expérience et de ses écrits, nous pouvons découvrir comment dans notre quotidien, nous pouvons nous aussi vivre toujours dans la compagnie du Seigneur. L’"ordinaire » de nos existences peut devenir le lieu de notre rencontre avec Jésus, pourvu que nous sachions ouvrir nos cœurs à sa Présence !
Par son Incarnation, par sa venue en notre monde, Jésus s’est définitivement uni à notre condition humaine, il ne se sépare plus jamais de nous. Comme le dit la liturgie de la solennité de l’Ascension, en remontant auprès de son Père, Jésus "ne s’évade pas de notre condition humaine" (Préface de l’Ascension I). Pour trouver le Dieu très-haut, pour le rencontrer en Jésus-Christ, c’est au fond de nous que nous devons le chercher. Thérèse nous apprend que nous pouvons découvrir dans le quotidien de nos existences, au milieu de nos activités les plus ordinaires, la présence de Jésus auprès de nous, au-dedans de nous.
Nous pouvons être un peu surpris d’entendre Thérèse nous dire que ce n’est pas dans ses oraisons, c’est-à-dire pendant les temps réservés spécialement à la prière, qu’elle reçoit les plus grandes lumières du ciel. Nous penserions qu’une contemplative, une moniale, une Carmélite, devrait au contraire avoir toujours de grandes lumières lorsqu’elle prie… En fait, il nous faut bien entendre ce que dit Thérèse. Elle ne nous dit pas qu’elle va s’arrêter de prier, sous prétexte que le Seigneur l’éclaire plus pendant la journée que pendant la prière ! Certainement pas ! Mais elle nous dit plutôt que sa vie tout entière devient une sorte de prière. Elle passe toute sa vie dans une attitude priante. Là encore, il faut bien le comprendre. Il ne s’agit pas de passer toutes ses journées dans une tension permanente, en voulant toujours penser consciemment à Dieu, ou bien en récitant en permanence des prières. Déjà quand nous sommes assis à l’église, ou bien que nous prions en silence, il nous arrive d’avoir des distractions dans la prière – et c’est normal. Combien plus quand nous sommes au milieu de nos activités courantes ! La bonne piste n’est donc pas là. En fait, il s’agit d’avoir une disposition du cœur, une attitude de fond, qui nous oriente vers le Seigneur. Pour prier, il ne s’agit pas tant de "faire des prières" que d’être en relation avec Jésus : fondamentalement, la prière, c’est cela : être relié à Jésus.
Chercher à demeurer tout au long de nos jours en la présence, en la compagnie du Seigneur est source d’une grande joie. Mais cela n’empêchera pas que nous traverserons tout de même des difficultés et des douleurs, comme tout un chacun en connaît : vivre dans la présence et dans la compagnie du Seigneur, ce n’est pas marcher sur un petit nuage rose… Thérèse nous parle de cela quand elle nous dit que certains jours, elle ne se sent aucun courage pour accomplir la moindre bonne action. C’est une expérience que nous pouvons faire nous-mêmes, par exemple quand, certains matins, on se sent envahi d’une grande paresse, et qu’on préfèrerait rester dans son lit plutôt que d’aller au travail… Voici ce que nous dit Thérèse :
C’est inouï ! Voilà que Thérèse renverse la situation ! Au lieu de se désoler de la faiblesse qui est la sienne, elle saisit cette occasion pour montrer son amour à Jésus : elle rejoint là le cœur du mystère chrétien, la présence et le don de Dieu dans la faiblesse même. Elle rejoint la parole de Saint Paul aux Corinthiens : "Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort" (2 Co 12, 10). Plus encore, elle rejoint l’itinéraire de vie qui a été celui-là même de Jésus, lui qui n’a pas considéré comme un droit à revendiquer d’être l’égal de Dieu, mais qui est devenu semblables aux hommes. Il est né dans la pauvreté à Bethléem, il a vécu des années obscures, inconnu et caché à Nazareth, il a été incompris par les siens, il a été rejeté, condamné, il s’est abaissé jusqu’à mourir sur une croix… Et Dieu l’a élevé au dessus de tout : il l’a ressuscité et a manifesté qu’il est Christ et Seigneur, notre Sauveur !
En suivant le chemin de la pauvreté et de la faiblesse, nous demeurons encore avec Jésus : non seulement nous sommes en sa compagnie en lui offrant nos souffrances et en cherchant à les vivre sous son regard, mais en plus, nous lui ressemblons. Il ne s’agit bien sûr pas de chercher la souffrance de façon malsaine, en prétendant qu’elle va nous unir à Jésus. Non, nous ne le savons que trop bien : il n’est pas besoin de chercher la souffrance, elle fait déjà bien assez partie de notre vie et de notre monde. Ce que nous avons à faire, c’est de transformer notre regard sur la souffrance, c’est de transformer notre façon de la vivre. C’est de reconnaître qu’elle ne nous empêche pas d’être près de Dieu, mais qu’au contraire elle nous unit d’une certaine façon à Jésus, car il a assumé toutes les souffrances humaines pour nous permettre de les transfigurer. Ainsi, si nous nous habituons à vivre avec Jésus, nous ne vivrons pas nos épreuves dans la solitude : nous les vivrons avec lui, en communion avec lui, et cela peut tout changer. Dans une de ses lettres, en parlant de la grave maladie de leur père, Thérèse dit à sa sœur Céline :
Le Seigneur pourra alors peut-être nous faire découvrir mystérieusement que nos épreuves, vécues en communion avec lui, nous font participer d’une certaine façon à son œuvre de salut, qu’il a accomplie une fois pour toutes, en vivant son mystère pascal.
Nous avons vu tout à l’heure avec Thérèse que ce n’est pas seulement pendant les temps de prière explicites que nous rencontrons le Seigneur et que nous nous unissons à lui : toute notre vie est appelée à devenir prière. Mais cela ne veut pas dire du tout qu’il faille négliger les temps consacrés plus spécifiquement à la prière, ou aux célébrations liturgiques. Ce serait un peu trop facile, comme si l’on disait : "Moi, je ne prends pas de temps de prière dans ma journée, et je ne vais jamais à la messe, parce que je suis tout le temps en communion avec le Seigneur, je n’ai pas besoin de tout ça pour m’unir à lui !" Ce serait une drôle de plaisanterie ! Il y aurait de grandes chances que nous soyons dans l’illusion et que nous ne soyons pas unis à grand’chose de plus qu’à notre imagination… Pour reconnaître la présence du Seigneur Jésus avec nous "tous les jours jusqu’à la fin des temps" (Mt 28, 20), tout au long de nos jours, il est important d’avoir une vie de prière sérieuse, qui prend des moyens concrets pour montrer au Seigneur notre désir de vivre en communion avec lui. Nous pourrions profiter de ce temps de l’Avent, pour faire un petit point : où en sommes-nous ? Avons-nous dans nos journées des moments où nous nous arrêtons pour nous remettre en la présence du Seigneur, pour lui confier ce que nous vivons ? Ce peut être le matin, en une manière de recevoir de sa main à lui ce que nous vivrons. Ce peut être le soir, en une prière d’action de grâce et de demande de pardon pour ce qu’a été notre journée. À nous de voir, avec la liberté des enfants de Dieu ! Bien sûr, les sacrements, spécialement l’eucharistie et la réconciliation, ne cessent de nous fortifier. Tous ces lieux sont autant d’endroits où nous refaisons nos forces spirituelles, pour pouvoir en toutes circonstances demeurer en la présence du Seigneur. Pour vivre habituellement avec quelqu’un, il faut chercher à le connaître, il faut le fréquenter : n’est-ce pas une évidence ? Pour ce faire, il y a un "lieu" qui nous est parfois moins familier, ce sont les Écritures. Nous entendons souvent la Parole de Dieu dans la liturgie, mais avons-nous l’habitude de la lire, de la méditer personnellement ? Dans l’Écriture, c’est vraiment Dieu qui nous parle ! En prenant l’habitude de méditer régulièrement la Bible, nous pourrons découvrir que la Parole de Dieu peut progressivement habiter toute notre vie et guider nos actions. Ce fut l’expérience de Thérèse, voici ce qu’elle nous en dit :
Quelle belle image : les Écritures sont comme un champ dans lequel nous allons récolter la nourriture de notre vie avec le Seigneur ! Thérèse dit ailleurs :
Il est d’ailleurs frappant de noter combien les citations de la Parole de Dieu – explicites ou implicites – sont nombreuses dans les écrits de Thérèse : c’est comme si elle avait tellement médité les Écritures, qu’elle se les était appropriées et que la Parole de Dieu était devenue sa propre parole. Celle qui a vécu ce mystère en plénitude, c’est la Vierge Marie. Comme nous le dit notre Saint Père le Pape Benoît XVI dans son encyclique Deus caritas est :
Thérèse a vécu quelque chose de cela, elle aussi. Dans plusieurs de ses lettres, nous pouvons découvrir combien la Parole de Dieu est son secours habituel pour chercher et trouver les lumières du Seigneur dans sa vie de tous les jours :
"[Jésus] instruit mon âme, Il lui parle dans le silence, dans les ténèbres... Dernièrement il m’est venu une pensée que j’ai besoin de dire à ma Céline. C’est un jour que je pensais à ce que je pouvais faire pour sauver les âmes, une parole de l’Évangile m’a montré une vive lumière..." (LT 135)
"Garder la parole de Jésus, voilà l’unique condition de notre bonheur, la preuve de notre amour pour Lui. Mais qu’est-ce donc que cette parole ?... Il me semble que la parole de Jésus, c’est Lui-même... Lui Jésus, le Verbe, la Parole de Dieu !... » (LT 165)
"Parfois lorsque je lis certains traités spirituels où la perfection est montrée à travers mille entraves, environnée d’une foule d’illusions, mon pauvre petit esprit se fatigue bien vite, je ferme le savant livre qui me casse la tête et me dessèche le cœur et je prends l’Écriture Sainte. Alors tout me semble lumineux, une seule parole découvre à mon âme des horizons infinis, la perfection me semble facile, je vois qu’il suffit de reconnaître son néant et de s’abandonner comme un enfant dans les bras du Bon Dieu." (LT 226)Nous ne pouvons pas achever ce petit parcours où nous cherchons avec Thérèse à vivre dans la présence du Seigneur Jésus sans réaliser que sur le chemin de la communion avec lui, nous sommes immanquablement envoyés vers nos frères et sœurs en humanité. Le Seigneur nous l’a dit lui-même dans l’Évangile : "‘Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit’ : voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même’" (Mt 22, 38-39). En étant en relation avec Jésus, nous sommes envoyés vers les autres, dans tous nos lieux de vie : dans nos communautés, dans toute l’Église, dans le monde, dans nos lieux de travail et d’apostolat… Et là sera le lieu de vérification de l’authenticité de notre union au Seigneur. Thérèse, dans la clôture de son Carmel, a pleinement réalisé cela, comme elle en témoigne quelques mois à peine avant de mourir :
Nous découvrirons aussi progressivement que notre union aux autres dans la charité approfondit notre union au Seigneur tout au long de nos jours : nos rencontres, nos travaux, tous les événements de nos vies deviendront occasions de rencontre du Seigneur, car nous reconnaîtrons sa présence en tout et en tous. Nous pourrions dire que le plus important, c’est la présence de Dieu, et que la présence aux autres lui est en quelque sorte semblable.
ConclusionPortons un regard sur le chemin que Thérèse nous a fait parcourir pour nous aider à grandir dans la présence de Jésus, pour nous apprendre à vivre "en sa présence tout au long de nos jours" (Lc 1, 75).
Avant même que nous le cherchions, le Seigneur est déjà présent auprès de nous. Toute l’histoire du salut, que l’Écriture nous révèle, est traversée par ce mouvement : Dieu est à la recherche de l’homme. Déjà au jardin de la Genèse, après le premier péché, "Le Seigneur Dieu se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l’homme et la femme se cachèrent devant le Seigneur Dieu parmi les arbres du jardin. Le Seigneur Dieu appela l’homme : ‘Où es-tu ?’" (Gn 3, 8-9). Par son Incarnation, le Fils de Dieu est venu nous rejoindre en notre humanité. Désormais, c’est au plus profond de notre cœur qu’il nous appelle à lui et nous recherche en disant "Où es-tu ?" Quand nous partons à sa rencontre, nous répondons en fait à un appel qui vient déjà de lui : il nous précède toujours et nous fait découvrir que le Royaume qu’il est lui-même est déjà au-dedans de nous.
Alors notre vie en est transfigurée : nous pouvons vivre tous les événements de notre vie dans la présence du Seigneur, en sa compagnie, en communion avec lui, dans la joie comme dans l’épreuve : rien ne peut nous séparer de lui, puisqu’il a assumé notre nature humaine, pour nous sauver. Oui, notre vie est transfigurée, notre existence tout entière devient prière, relation vivante avec le Seigneur : dans la célébration des sacrements, dans la prière personnelle, dans la méditation des Écritures, dans tous les actes de notre vie.