Les mots ciel ou cieux reviennent ainsi presque 1000 fois dans ses textes, ce qui est considérable alors qu’on ne trouve le mot purgatoire qu’une trentaine de fois. Ce regard tourné vers le ciel s’enracine dans sa plus petite enfance puisqu’elle dira, dans le récit de sa vie : « le premier mot que je pus lire seule fut celui-ci : "Cieux." ». C’était pour elle un tel lieu de bonheur qu’elle en arrivait même à souhaiter la mort de sa maman :
Plus tard, adolescente, la lecture d’un livre de l’abbé Arminjon qui portait ce titre emblématique : « Fin du monde présent et mystères de la vie future » la bouleversa. Elle dira :
Il ne faut pas oublier, enfin, l’expérience surnaturelle qu’elle a vécue lors de sa guérison miraculeuse, quand elle a vu la statue de la vierge Marie s’animer et Marie lui sourire. Le théologien Balthasar écrit à ce propos :
L’au-delà, bien sûr, ce n’est pas que le ciel : il y a aussi ce fameux purgatoire qui reste encore aujourd’hui si mal compris. Et puis il y a l’enfer : Thérèse en a assez peu parlé explicitement mais nous verrons que toute sa vie et que toute sa mission ont été totalement orientées vers le salut des âmes. C’est ce qu’elle dira elle-même :
Thérèse n’est pas entrée au Carmel pour faire son salut mais pour travailler au salut des autres. Si elle donne toute sa vie – comme le Christ l’a donnée – pour le salut des âmes c’est qu’il y a bien un risque de damnation. Mais il ne s’agit pas simplement de sauver des âmes – ce qui est déjà beaucoup et qui témoigne de l’amour de Thérèse pour ses frères – il s’agit aussi de faire aimer Jésus éternellement par ces âmes arrachées à l’enfer :
Thérèse agit donc à la fois en faveur des hommes et en faveur de Dieu : l’amour c’est vouloir toujours ce double Bien qui décentre de soi-même, qui ouvre de grands horizons.
Elle n’a pas eu de visions grandioses de l’au-delà comme sainte Hildegarde par exemple. Et elle n’en aurait pas voulu pour elle-même, d’abord parce que ce n’est pas compatible avec sa petite voie, avec cette manière d’aller au ciel par un chemin simple, à la portée de tous. Et ensuite parce que Thérèse savait bien que le chemin des visions est un chemin périlleux ; elle se souvenait sans doute de cette parole de saint Paul : « que Satan lui-même se déguise en ange de lumière » (2Co 11,14). Thérèse n’a jamais recherché que la Vérité, avec les contrôles que cela sous-entend :
Mais elle a eu beaucoup d’inspirations au sujet de l’au-delà, d’autant plus sûres que seul l’amour l’a guidée. Et puis son doctorat proclamé par l’Eglise en 1997 est un label apposé sur sa doctrine : ce qu’elle dit du ciel ce n’est pas de l’ordre du fantasme ou du rêve ou de l’image d’Epinal. Tout ce qu’elle en dit est toujours une conséquence des lois que la charité met en œuvre, à la fois dans les relatons aux autres et à Dieu. On pourrait dire que dès cette terre Thérèse a intégré la logique de la vie dans l’au-delà et qu’elle l’a mise en actes sans discuter (après certaines purifications). L’année de sa mort, elle écrit à l’abbé Bellière :
Si l’on va jusqu’au bout de cette parole, alors on peut dire que contempler la vie terrestre de Thérèse c’est contempler sa vie au ciel. Elle a voulu « passer son ciel à faire du bien sur la terre » mais elle a aussi passé sa terre à faire du bien au Ciel.
On pourrait penser que la sainte n’avait qu’une hâte : quitter cette terre le plus vite possible pour entrer dans le Royaume et pouvoir ainsi jouir du bonheur sans fin. Mais ce n’est pas si simple. Thérèse a beaucoup été marquée par les abandons et les deuils qu’elle a eu à vivre dans son enfance : elle a été mise très tôt en nourrice, et, de retour à la maison familiale, elle ne connaîtra sa maman que peu de temps puisque celle-ci meurt d’un cancer quand Thérèse a 4 ans. Et puis c’est Pauline, sa grande sœur, qu’elle avait prise comme mère de remplacement, qui rentre au Carmel sans que Thérèse en soit avertie à temps. Tout l’amour qu’elle attendait des autres et qu’elle voulait donner est donc frustré. C’est l’expérience douloureuse que, sur terre, ce qui est bon et beau ne dure qu’un instant alors que le cœur profond a soif d’un amour inconditionnel, permanent, solide comme le roc. Elle comprend donc très tôt que ce désir d’être comblée ne pourra vraiment se vivre qu’au ciel. Pour elle, être comblée ce n’est pas seulement recevoir de l’amour mais c’est aussi en donner sans limite. C’est donc une double attitude, passive et active.
Elle sait bien que le ciel est sa vraie patrie et que la vie sur terre n’est qu’un exil : ce mot et ses dérivés se retrouvent près de 200 fois dans ses paroles ou ses écrits :
Thérèse n’a jamais cherché que la vérité : elle ne se ment pas sur elle-même. Ce qu’il y a dans son cœur ce sont des désirs infinis : elle ne compose pas avec la médiocrité, elle se détermine radicalement pour le Christ, donc pour l’amour sans limite, pour le ciel :
Mais elle ne rejette pas la terre pour autant car elle sait qu’elle ne peut pas être au-dessus de son maître, de ce Dieu qui n’a pas hésité à entrer dans ce monde et à vivre comme l’un de nous, en acceptant de laisser sa divinité en dépôt auprès du Père, selon l’expression de Balthazar.
Thérèse, tout en désirant d’un grand désir le ciel, veut également consumer sa vie sur terre, elle ne veut pas vivre à moitié ce qu’elle a à vivre ici-bas car elle n’a que cette vie pour aimer, c’est-à-dire pour faire connaître l’amour de Dieu aux hommes et se laisser aimer. La vie sur terre ne sert qu’à déployer notre capacité d’aimer – celle que nous aurons au ciel - ou, au contraire, à la néantiser, car rien n’est automatique. Sa sœur Pauline lui fait comprendre quelque chose d’important :
Thérèse prend soin de nuancer ce que le mot « vie » recouvre :
Ce n’est pas un déni de la mort ou un défi que certains lancent parce que, justement, ils ont peur de la mort. Pour Thérèse c’est très nettement une naissance, avec tout ce que cela signifie de fête pour le ciel qui l’accueille et de joie pour celle qui entre dans sa patrie, dans le monde du Père. Ce n’est pas la mort qui vient chercher la créature mais le Père. C’est un jardinier qui est le seul à savoir ce qui est bon pour la fleur et pour le jardin :
Pour autant, Thérèse ne rejette pas la vie sur terre, elle en fait au contraire le lieu d’une épreuve de vérité qu’elle assimile à un temps de fiançailles avec celui qui a voulu se faire l’époux de l’humanité et de chaque personne en particulier. Comment, en effet, prétendre entrer dans la salle de noces sans avoir prouvé son amour au Christ et sans être « en vérité » avec la Vérité. Celui qui est assez inconscient pour ne pas se soumettre aux lois du Royaume – amour, humilité et vérité – se fera jeter dehors : c’est ce que rappelle Jésus en Mt 22,11-14. L’esprit d’indépendance ferme les portes du ciel.
Cette soif du ciel et ce grand désir, ici-bas, de prouver notre amour constitue la dynamique même de la vie chrétienne. Le désir du ciel et l’acceptation totale de cette vie d’exil ne sont pas antinomiques : la vie chrétienne est faite de cette tension qui ne laisse pas en repos. A tel point, par exemple, que le quotidien peut totalement changer :
Et puis Thérèse est consciente de sa mission, celle de sauver des âmes. Cette mission ne peut s’exercer qu’après avoir été soi-même éprouvé par les tentations, les évènements, les personnes. Il n’y a pas de vie spirituelle qui ne se vivrait qu’au plan théorique, qu’au plan des idées. Son authenticité se vérifie expérimentalement, dans les réalités les plus concrètes et les plus humbles, sinon on vit dans l’illusion.
Thérèse, pour elle-même et pour tous ceux qui la suivront, cherche le moyen le plus sûr et le plus rapide pour aller au ciel :
Dans le livre des Proverbes elle trouve cette phrase :
Puis dans Isaïe (66,12-13) :
Elle comprend alors ce que peut être cet ascenseur :
Une compréhension superficielle de ce texte pourrait faire taxer Thérèse de quiétiste : certains pourraient même être écœurés par cette recherche du moindre effort. Et pourtant c’est encore le génie de Thérèse qu’il faut apprécier ici. Tout d’abord parce qu’elle s’appuie sur l’Ecriture pour trouver la solution, cela ne sort pas de son imagination ni d’une technique humaine. Elle sait bien que la Bible est un livre saturé d’amour et qu’il n’y a rien à aller chercher ailleurs. Ensuite cette solution préserve de l’orgueil. Elle s’en remet aux bras du Christ pour être sauvée : loin d’elle la prétention de faire son salut par elle-même ; Jésus reste le seul sauveur. C’est d’une parfaite rigueur théologique.
La double difficulté dans cette affaire c’est d’abord de reconnaître ses propres limites et son incapacité à grandir ; et c’est, de plus, consentir à rester petit et même de le devenir de plus en plus. Voilà deux conditions intolérables pour les orgueilleux, qui craignent par-dessus tout un effondrement intérieur, car en eux il n’y a pas d’amour, il n’y a qu’une recherche de soi et c’est ce vide qu’ils veulent masquer à tout prix.
Dans la logique de l’ascenseur, Thérèse ne peut vouloir arriver au ciel que les mains vides. Comment comprendre cela ?
Là encore Thérèse est bien consciente du danger d’arriver devant le Seigneur en lui disant : « regarde ce que j’ai fait pour toi », sous-entendu « maintenant j’ai droit à ma récompense ». C’est l’attitude type du Pharisien ou de celui qui fait tout par devoir ou encore de celui qui n’a pas compris que le ciel lui était offert gratuitement puisqu’il a été entièrement et chèrement payé par le Christ à la suite de cette prétention originelle à vivre sans Dieu et à préférer les enseignements du diable à ceux de Dieu. Tout ce que fait Thérèse n’est donc que pour les autres et pour Dieu : pour qu’il soit connu et aimé. « Ne faites aucune réserve » disait-elle, « donnez vos biens – c-à-d vos bonnes actions, vos mérites – à mesure que vous les gagnez. » (CSMT) Complètement décentrée d’elle-même, Thérèse, dans un certain sens, se moque de son propre salut. Elle ira jusqu’à dire, dans un de ses excès d’amour :
Ce que Thérèse recherche ce n’est pas le bonheur, c’est l’amour, c’est Dieu puisque Dieu est amour. Le bonheur est en effet un fruit de l’amour, sinon il est illusoire, trompeur :
Pour Thérèse, la vie au ciel ce n’est pas le repos. Voici ce qu’elle dit quelques semaines avant sa mort, c’est-à-dire dans ces moments de grande faiblesse où le Seigneur peut se faire entendre le plus clairement :
Il n’y a aucun saint qui ait dit les choses ainsi, avec une telle audace : même saint Paul n’a pas été jusque là. Avant Thérèse la récompense suprême – après le bon combat mené sur terre – était d’entrer dans le repos, dans la vision béatifique mais l’idée de continuer sa mission au ciel n’a jamais été exprimée avec une telle force et cette certitude que cela était non seulement possible mais aussi désirable.
Chez Thérèse, toute la conception de la vie au ciel – ou en relation avec le ciel tant qu’on est sur terre – s’appuie sur le dogme de la communion des saints. Elle va jusqu’au bout de ce que cela peut signifier :
Elle ajoute encore :
Elle tire encore une conclusion du fait que les saints sont ses parents mais les nôtres aussi :
Au ciel, donc, il y a une connaissance immédiate et intime de l’autre. Nul besoin de raconter sa vie pour se connaître. Elle le perçoit très tôt et le dit à Céline :
Ce qui revient à dire que le corps de résurrection exprime totalement et sans distorsion toute la vie de l’âme, tous ses secrets pour le seul plaisir de l’autre. Alors que sur terre le corps, même s’il a des choses à dire sur l’état de l’âme, garde une certaine opacité depuis le péché originel. Retenons encore cette petite phrase magnifique :
Nous pourrions nous décourager devant la si grande sainteté de certains bienheureux mais Thérèse voit les choses autrement, elle les voit comme Dieu les voit. Voici ce que Sœur Geneviève rapporte :
Thérèse disait par ailleurs :
Et puis, Thérèse n’avait aucun doute sur sa place au ciel. Elle dit un jour à Sr Marie de la Trinité, qui était l’une des novices dont elle avait la charge :
Pour être sur les genoux du bon Dieu il suffit donc d’être dans les bras de Thérèse, c’est-à-dire de se laisser enseigner par elle, comme sa novice.
Enfin Thérèse nous rappelle qu’à l’heure du jugement nous nous retrouverons aussi devant les saints ce qui est là un motif d’espérance. Voici ce qu’elle écrit à l’abbé Bellière qui manquait de confiance en la miséricorde :
Toute la pensée de Thérèse sur le Purgatoire tient dans cette parole recueillie en juillet 97, trois mois avant sa mort :
et elle ajoute aussi, un peu plus tard :
Là encore nous voyons une Thérèse toute décentrée d’elle-même, comme le sont chacune des personnes de la Trinité. L’Acte d’Offrande de Thérèse à l’amour miséricordieux se termine ainsi :
Sans retard, c’est sa manière de dire « sans passer par le Purgatoire ». Thérèse était convaincue que pour les humbles les peines temporelles dues au péché seraient limitées. Sr Geneviève note :
Thérèse nous invite donc à prier non seulement pour les âmes des défunts
mais aussi pour les âmes des vivants, pour leur éviter le Purgatoire. Ce qui signifie, en toute logique, de prier pour que ces âmes soient purifiées dès cette terre, avant leur mort. C’est le bien qu’on peut leur souhaiter : en effet les souffrances du Purgatoire sont infiniment plus douloureuses que celles de la terre car ce sont des souffrances qui n’ont pour origine que l’amour, amour au principe de notre être. Thérèse disait à ses sœurs qui pensaient faire du Purgatoire : « Vous faites une grande injure au bon Dieu en croyant aller en purgatoire : quand on aime, il ne peut y avoir de purgatoire ! » Mais, évidemment, il s’agit de bien comprendre ce qu’aimer veut dire : la vie de Thérèse est là pour en recadrer le sens.
On pourrait dire que toute la vie de Thérèse prouve le sérieux de l’enfer. Dès son enfance elle en a saisi la possibilité redoutable à l’occasion de la condamnation à mort de l’assassin Pranzini dont elle avait su qu’il refusait de se repentir. Voici ce qui a été dit à ce sujet dans le procès du doctorat de Thérèse :
Thérèse n’a jamais été sévère pour les péchés de faiblesse. A ses sœurs elle donnait ce conseil :
Mais pour les péchés d’orgueil Thérèse était très dure car ces péchés conduisent en enfer : l’orgueilleux est justement celui qui ne peut même plus voir qu’il se perd.
Son rapport personnel au démon – si l’on ose dire – n’est pas pour autant dramatisé. Elle met en garde contre les manœuvres du diable qui essaye de faire peur, d’éloigner de la communion :
ou qui essaye de nous faire oublier que notre vie terrestre est limitée :
Et elle dira aussi :
Ce qu’elle condensera en une expression toute simple et qui renvoie au bienfondé de sa doctrine de l’enfance spirituelle, à sa petite voie, faite d’humilité et de confiance :
Une telle âme ne pouvait pas, bien sûr, passée inaperçue des démons et on sait que les derniers mois de sa vie se sont passés dans des ténèbres extrêmes avec ses tentations contre la réalité de la vie éternelle. Elle a fait à ce moment-là l’expérience de s’asseoir à la table des pécheurs, de ceux qui ont ruiné leur foi :
Toutes ses souffrances finales ne sont plus des souffrances de purification, de purgatoire mais des souffrances rédemptrices qu’elle vit, unie au Christ plongé dans le mystère de l’enfer, de la haine de l’amour. Elle en a bien conscience et le 30 septembre 1897, son dernier jour sur terre, elle découvre, finalement, la raison profonde de ses souffrances :
A travers ce que nous savons de la conception du ciel qu’avait Thérèse, c’est à notre tour sans doute de nous poser maintenant une vraie question : ai-je, moi aussi, ce désir de passer mon ciel à faire du bien sur la terre ? Question fondamentale qui oblige à nous demander ce qu’est notre vrai charisme sur cette terre. Peut-être que certains ne le connaissent pas, peut-être que d’autres en ont l’intuition ou, pourquoi pas, le vivent d’ores et déjà.
Ce qu’elle nous dit également c’est que le moindre acte posé avec amour ici-bas pourra avoir des répercussions inimaginables que nous ne verront qu’au ciel. Thérèse est peut-être elle-même « le fruit des désirs d’une petite âme ».
Elle affirme par ailleurs que le Purgatoire n’est pas obligatoire, car il peut être réalisé sur terre et, même si la purification n’est pas achevée, il suffit d’être humble et de s’abandonner à Dieu, pour entrer au ciel « sans retard », dans une « contrition parfaite ». Thérèse suggère également que notre prière pourra éviter le purgatoire à une âme.
Enfin Thérèse nous montre que l’Espérance est une vertu magnifique et que notre charité, nos petits sacrifices faits par amour peuvent réellement convertir des âmes, les sauver de l’enfer.
Dans la communion des saints chacun a sa place et même « très petite » elle est essentielle pour l’ensemble : le Corps mystique du Christ ne claudique pas. Et son harmonie, sa perfection tient à ce que chacun y trouve sa place, préparée d’avance par le Seigneur :