La vocation de St Augustin *, par Jean-Luc Marion

DSt Augustinans ses Confessions, Augustin ne parle pas de lui mais de nous, de notre condition humaine (raison pour laquelle nous continuons à l’étudier). Augustin est donc notre contemporain, notre semblable décrivant nos propres préoccupations.

1 - Contexte

A l’âge de 35 ans, Augustin d’Hippone a atteint le sommet de sa carrière professionnelle de rhéteur en occupant la chaire de Milan. En dépit de ce succès précoce, il fait le constat de sa misère spirituelle découlant :
- d’une vie affective chaotique ;
- d’une soif de reconnaissance effrénée qui l’a conduit à se compromettre avec l’hérésie manichéenne ;
- d’un profond désaccord avec lui-même.

Au terme d’un long et douloureux chemin de conversion, Augustin reçoit le baptême des mains de saint Ambroise de Milan et revient à Hippone dont il devient évêque. Confronté aux critiques de ses adversaires sur les tribulations de sa jeunesse, il rédige ses Confessions qui sont à la fois une apologie / défense (ce que tout le monde comprend) mais aussi une interrogation sur l’essence de l’homme (ce que l’on remarque beaucoup moins).

2 - Problématique / Enjeu

La question centrale qui nous intéresse est celle de l’identité / l’essence de l’Homme, scandée par une formule récurrente de l’auteur : "je suis une énigme à moi-même" (mihi magna quaestio factus sum).

3 - Principe du cogito

Constat

En proie au scepticisme / au doute existentiel, Augustin fait le constat suivant : je ne peux jamais échapper à moi-même, je suis "collé" à moi-même (à ma finitude, à mes défauts). Rien, ni personne ne peut me délivrer du fait que je suis ce que je suis. En outre, je ne sais pas si je suis (question de l’existence) et encore moins qui je suis (question de l’essence).

Réponse

Je peux obtenir la preuve de mon existence par le simple fait que je pense (argument du cogito).

Chez Descartes

- je pense donc je suis / cogito ergo sum (preuve de l’existence)
- je suis une chose pensante / un être rationnel (définition de l’essence / identité)

Ici, le cogito semble apporter la solution à nos interrogations existentielles et clôt le débat (base de la philosophie moderne du XVII-XIXème siècle valable jusqu’à sa remise en cause par Nietzsche).

Chez Augustin

- Je pense donc je suis (preuve de l’existence)

Mais je ne connais pas mon identité car je ne me réduis pas à une chose pensante. Loin de clore le débat, la certitude que je suis ne fait qu’ouvrir des horizons infinis sur ce que je suis, ce je veux, ce que je vaux.

4 - Je suis une énigme à moi-même (relativement à l’essence)

En effet, Augustin expérimente à deux reprises l’ignorance de ce qu’il est (essence) :

Expérience négative

A la mort d’un compagnon de débauches, Augustin perd simultanément un ami de fêtes (avec lequel il partage le souvenir d’innombrables aventures) mais aussi son camarade intellectuel qui, sur son lit de mort, rejette en outre toutes les hérésies communes en recevant le baptême.

Cette double perte lui rend brusquement toute chose odieuse : les souvenirs de joie deviennent source de chagrin voire de colère, même la maison qu’ils avaient partagé lui devient insupportable. Ecrasé de douleur, Augustin ne sait littéralement plus à ce moment précis qui il est (bien que restant une chose pensante et existante).

Expérience positive
St Augustin Attiré dans la cathédrale de Milan par la prédication de l’évêque saint Ambroise, Augustin assiste et participe à la chorale qui le transporte dans un état d’exaltation charismatique incomparable. Mais qu’est-ce qui lui plaît vraiment dans cette chorale ?
- ce qu’il chante ? (expérience musicale / jouissance esthétique)
- le fait qu’il chante / qu’il adresse une louange à Dieu (puisqu’il s’agit de psaumes bibliques).

Expérience érotique

Devenu un pieux évêque, Augustin mène une vie d’ascète loin des tentations de la chair qui tourmentaient sa jeunesse.
- de jour (consciemment), il reste indifférent aux charmes des plus belles femmes de la cité.
- de nuit (inconsciemment), il est la proie de rêves érotiques.
Comment expliquer ce paradoxe ? Encore une fois : "je suis une énigme pour moi-même".

Autrement dit
Qu’est-ce qui me rend heureux ou malheureux ? Après quoi je cours ma vie durant ? En réalité, je constate que je n’en sais rien. Je ne sais même pas qui je suis et me voilà réduit à admettre que : "je suis une énigme à moi-même" (mihi magna quaestio factus sum).

5 - Je suis une énigme à moi-même (relativement à la pensée)

La mémoire offre une seconde démonstration :

Pour Aristote

La mémoire est une capacité d’imagination / de représentation du passé.

Pour Augustin

La mémoire est une capacité à imaginer ce que nous ne verrons jamais. Ex : l’abstraction mathématique

Capacité à voir l’avenir. Ex : le chant ou le langage (à la première syllabe d’un mot, nous anticipons / imaginons la syllabe suivante et devinons le mot, voire le raisonnement complet de notre interlocuteur).

La mémoire est une expérience du temps / mentale beaucoup plus grande que ma conscience de l’instant. Il existe donc dans ma mémoire des choses que je n’ai encore jamais vues ni jamais faites. Nous prenons conscience de quelque chose enfouie jusqu’alors dans les tréfonds de notre mémoire (expérience de la madeleine de Proust).

Autrement dit

L’exemple de la mémoire me permet de comprendre / de découvrir que ma pensée est trop grande pour moi. Plutôt que d’affirmer "je pense pas" il conviendrait de dire "ça pense en moi" / "il me vient des idées". Ces idées me viennent à l’esprit mais ce n’est pas moi qui les provoque / suscite / pense. "On ne peut pas dire : je pense" (Nietzsche)

Augustin entrevoit ainsi l’immense domaine de l’inconscient (que développeront Freud et Lacan). L’inconscient est ce que je pense en moi sans que je le veuille, ce qui domine ma conscience malgré elle. L’inconscient échappant à la mémoire, Emmanuel Lévinas le nomme "l’Immémorial" (ce qui relève d’un passé qui n’a jamais été présent) C’est également le sens du dogme du péché originel (je suis toujours gouverné par un passé que je n’ai jamais connu).

La certitude de mon existence (apportée par le cogito) lève donc le voile sur l’immense ignorance de moi-même (je ne suis qu’un bouchon flottant sur un océan de contradiction, mon essence / mon moi profond (ce que la psychanalyse nommera bien plus tard le "subconscient").

Je suis condamné à vivre dans l’ignorance de ce que je suis. Le cogito me permet tout juste bon à comprendre / à prendre conscience que j’ignore tout de moi (à l’inverse de Descartes qui définit l’Homme comme un esprit rationnel qui sait qu’il pense).

Première conclusion

Descartes (et avec lui la Modernité) affirme : "

Je suis à moi-même un principe car je pense" (preuve de l’existence + définition de l’essence) = solution

Augustin (et avec lui la post-modernité) affirme :

Je ne peux jamais douter que je suis (preuve de l’existence), mais cela ne définit pas mon essence mais simplement l’expérience de l’inégalité à moi-même de prendre conscience que j’ignore tout de moi. Je n’ai donc pas accès à moi-même.

Je ne suis qu’un trader de ma propre vie qui joue et perd des milliards en bourse, qui sur réagit à une masse d’informations / de stimuli sans savoir littéralement ce qu’il fait (recevant des informations et traitant des données mais ne résolvant rien, ne faisant au sens propre rien d’autonome). Je suis comme un rat de laboratoire dans une roue tournant à l’infini et soumis à des expériences destinées à tester mes réflexes dans toutes les situations possibles et imaginables.

Thèse centrale d’Augustin

Le cogito m’apporte la preuve de mon existence mais pas celle de mon essence. Pour ce dernier point, il faut recourir à un second principe : celui du désir.

6 - Principe du Désir

Il existe-néanmoins un fondement sans aucun préalable / sans aucun présupposé susceptible de définir mon essence : le Désir

"Tout homme désire être heureux (Augustin reprend Sénèque) … même celui qui court se pendre" (ajoutera Pascal) car en mettant à sa vie, il espère mettre fin à ses souffrances et donc atteindre un bonheur minimum garanti.

Pour Augustin, il faut suivre "le" désir infini (et non "mes" désirs) est gage de mon bonheur. Je ne deviens moi-même qu’en suivant mon Désir profond et infini et non ses objets (les objets finis du désir qui sont des leurres, des miroirs aux alouettes, autrement dit des idoles,).

Faute de quoi, je constaterai au soir de ma vie que je n’ai pas vraiment vécu car je n’ai pas fait / accompli ce que je désirais entreprendre (désir profond que je n’ai pas su identifier et suivre car mon entendement a été pollué, distrait, détourné par des désirs mineurs qui ne sont que des sous-produits toxiques du Désir). Je n’ai pas fait ce que je voulais faire. Je ne suis pas devenu ce que je voulais être. Prétendre contrôler, mesurer, borner, réduire son Désir, c’est se suicider. Cela revient à prétendre contrôler une réaction nucléaire. C’est se faire violence à soi-même (c’est douloureux et c’est dangereux).

Cet énoncé du Désir n’implique pas que nous soyons, que nous devenions un jour heureux. Cet énoncé du désir décrit quelque chose / objectif et non un fait accompli. Il n’y a donc nulle condition préalable pour que cet énoncé soit vrai car plus je suis malheureux, plus j’ai envie de devenir enfin heureux (plus ça rate, plus ça grandit). Le désir n’a nul besoin d’être réalisé pour continuer à prospérer. C’est même le principe de la frustration : "Le désir s’accroît quand l’effet se recule" (Corneille).

Augustin constate par ailleurs que mon Désir me dépasse (comme ma Mémoire). En conséquence, il ne faut jamais faire de compromis sur son Désir (élan vital, la partie la plus forte de moi) mais faire des compromis sur la réalisation de son Désir.

7 - Finalité du Désir

Question d’Augustin : que veut mon désir ?

L’objectif de la vie, affirme Augustin, c’est de rester fidèle à son Désir. En effet, "il est impossible qu’un homme n’aime pas" (Nemo est qui non amat). Corollairement, il n’y a personne qui ne s’aime pas.

La méthode consiste donc à identifier ce que nous voulons / désirons vraiment et profondément afin de vouloir ce que nous aimons et non d’aimer ce que nous voulons.

En conclusion, je ne m’identifie pas par le cogito ("je suis une chose pensante") mais par le Désir ("je suis ce que mon Désir m’indique dans l’immensité de la mémoire qui me noie, m’englobe et me transcende"). Ainsi, Augustin peut définir son essence autrement que par le cogito mais par l’amor : "Mon Désir / Amour (Amor), c’est mon centre de gravité" (Amor meus, pendus meus)

La fin de la vie consiste à suivre mon Désir / Amour jusqu’à sa direction ultime : l’Amour absolu, définition de Dieu selon l’épître de Jean : "Dieu est amour" (Deus est Caritas).

Inversement, si l’on désire moins que l’absolu, si l’on réfrène son désir, alors on se rabat sur un dieu intermédiaire, une idole (quelque chose par laquelle on prétend remplacer Dieu). Selon Augustin, le péché ne consiste pas à céder à notre désir absolu (Amour) mais au contraire à le contraindre pour se contenter de petits désirs annexes et pollueurs qui nous détournent de l’essentiel ("convoiter la femme et l’âne de son voisin" selon l’expression biblique : une aventure extra-conjugale ou le poste de son collègue).

Si le Désir absolu nous conduite au Bien absolu, les petits désirs (objets du désir) nous font chuter dans le péché lui-même compris comme un tir à côté de la plaque / du véritable objectif. Le péché consiste à rater sa cible, à lâcher la proie (le désir absolu) pour l’ombre (les objets du désir). Le désir a été dénaturé par le péché conduisant au ressentiment, à la frustration permanente : dès que je possède l’objet de mon désir, je ne le désire plus. Ex : achats compulsifs aux enchères de Drouot. A l’instant où nous entrons en possession de l’objet du désir, nous réalisons alors que ce n’était pas vraiment ce que nous désirions au fond de nous-mêmes. La frustration nous pousse alors vers un autre objet du désir, etc. (et cela éternellement) ;

Alors que le vrai désir confond satisfaction et insatisfaction et nous entraîne toujours plus haut. Cela correspond à la définition du Paradis selon saint Grégoire de Nysse : "un achèvement qui est un nouveau commencement".

8 - Conclusion finale

Premier principe : le cogito (preuve de l’existence)

Je ne suis pas ce que je pense ni une chose pensante (quête de l’essence)
Mais, je ne sais pas qui je suis car ce n’est pas moi qui décide de ma pensée (qui me transcende complètement). Pour comprendre enfin qui je suis, ce que je suis, ce que je vaux, il me faut passer par un second principe : le désir.

Second principe : le désir (définition de l’essence)

Je suis profondément ce que je désire et non une "chose pensante ». Pour être en accord avec moi-même, il me faut donc faire un effort pour devenir ce que j’aime profondément (objectif de la vie / bonheur). Pour y parvenir, je ne dois pas me laisser piéger par ce que je n’aime pas vraiment, par ce que je crois aimer alors que c’est un reflet / un miroir / une idole (méthode)

Le désir n’est pas l’objet du désir (car dès que je le possède, j’en cherche un autre) source de conflits (il n’y en a pas assez pour tout le monde, il faut se battre pour l’emporter comme dans une vente aux enchères). La grande affaire / le grand enjeu de la vie consiste à ne pas confondre les objets du désir pour les fins du désir (être heureux).

Finalité du désir

Livre

Ce qui est le plus déterminant dans mon essence, c’est mon désir. Or ce désir est infini. C’est en rejoignant Dieu infini que je permettrai au désir de rejoindre sa fin ultime En effet, je ne suis enfin moi-même / pleinement moi-même qu’en Dieu seul. En effet, si je ne suis qu’en moi, je suis limité. Or Dieu m’est plus intérieur / intime que le plus intérieur / intime en moi et plus haut que le plus élevé en moi. Le lieu de soi, c’est le lieu du désir infini. C’est Dieu (au lieu de soi)


* Conférence donnée à Notre-Dame d'Auteuil, le 16 octobre 2008, dans le cadre "Art, culture et foi". Rappel bibliographique : Au lieu de soi, l'approche de saint Augustin, PUF, 17 septembre 2008