Les homélies

8 août 2010 : 19ème dimanche T.O. (Luc 12, 32-48)

Jésus disait à ses disciples : "Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumône. Faites-vous une bourse qui ne s'use pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur n'approche pas, où la mite ne ronge pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre coeur. "Restez en tenue de service, et gardez vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu'il arrivera et frappera à la porte. Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : il prendra la tenue de service, les fera passer à table et les servira chacun à son tour. S'il revient vers minuit ou plus tard encore et qu'il les trouve ainsi, heureux sont-ils ! Vous le savez bien : si le maître de maison connaissait l'heure où le voleur doit venir, il ne laisserait pas percer le mur de sa maison. "Vous aussi, tenez-vous prêts : c'est à l'heure où vous n'y penserez pas que le Fils de l'homme viendra." Pierre dit alors : "Seigneur, cette parabole s'adresse-t-elle à nous, ou à tout le monde ?" Le Seigneur répond : "Quel est donc l'intendant fidèle et sensé à qui le maître confiera la charge de ses domestiques pour leur donner, en temps voulu, leur part de blé ? Heureux serviteur, que son maître, en arrivant, trouvera à son travail. Vraiment, je vous le déclare : il lui confiera la charge de tous ses biens. "Mais si le même serviteur se dit : 'Mon maître tarde à venir', et s'il se met à frapper serviteurs et servantes, à manger, à boire et à s'enivrer, son maître viendra le jour où il ne l'attend pas et à l'heure qu'il n'a pas prévue ; il se séparera de lui et le mettra parmi les infidèles. Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n'a pourtant rien préparé, ni accompli cette volonté, recevra un grand nombre de coups. Mais celui qui ne la connaissait pas, et qui a mérité des coups pour sa conduite, n'en recevra qu'un petit nombre. "A qui l'on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l'on a beaucoup confié, on réclamera davantage."

L'homélie

Viens Seigneur Jésus

Alors qu’il est en route pour Jérusalem, Jésus s’adresse à ses disciples pour les préparer à ce qu’ils auront à vivre après sa mort et tout spécialement après l’Ascension qui marque symboliquement son retour définitif auprès de son Père. Le temps de l’Eglise c’est justement ce temps qui s’est écoulé depuis l’Ascension et qui devra s’achever au retour du Christ en gloire, à la fin du monde. Et, bien sûr, personne n’en connaît la date : elle reste imprévisible, jusqu’à ce basculement immédiat dans un autre univers car ce retour du Christ en gloire n’est pas une seconde venue de Jésus sur terre. Le temps de l’Eglise est donc un temps d’attente, un temps qui met à l’épreuve notre désir de revoir le maître, le désir de participer au banquet céleste où toutes nos faims d’amour et de connaissance seront honorées par Jésus lui-même : il sera notre serviteur, il accèdera à toutes nos demandes, son bonheur sera de nous faire partager sa science divine.

Mais souhaitons-nous sincèrement ce retour ? Il n’y a rien de moins sûr. Car le retour du Christ à l’improviste est vécu pour beaucoup, en imagination, comme frustrant : il met fin à des projets, à des histoires dont ils auraient voulu goûter les fruits terrestres. Et pour d’autres encore il est vécu comme angoissant. Au début de l’Eglise, les chrétiens pensaient pourtant avoir la joie de connaître ce retour en gloire. Dans cet évangile, Jésus évoque cependant le fait que le maître puisse tarder, qu’il puisse revenir tard dans la nuit c’est-à-dire quand l’humanité aura peut-être globalement perdu la foi, quand elle n’attendra plus rien du ciel et plus particulièrement du Christ. Souvenez-vous de cette question du Christ qui, au fond, n’en est pas une : "le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?" (Lc 18).

Car le Christ, finalement, aura déçu ; il faut déjà en voir la préfiguration dans l’évangile des disciples d’Emmaüs : après la mort de Jésus, ces disciples quittent Jérusalem – c'est-à-dire le lieu de la source, le lieu où Jésus s’est offert au Père pour notre salut – ils quittent Jérusalem pour s’en retourner dans le monde et faire le deuil de leur espérance. Dans notre propre vie, reconnaissons-le, le Christ nous a aussi souvent déçu : il est resté caché alors que nous en avions tant besoin, sensiblement. Ou bien il ne nous a pas donné ce à quoi nous rêvions : un grand amour, une vie affective comblante, des proches délicats et attentionnés, des enfants reconnaissants, certaines richesses, des paroissiens dociles à l’Esprit Saint, et bien d’autres choses encore. Le problème c’est que l’être humain ne peut vivre sans messie. Alors quand le vrai et unique messie déçoit ou n’est pas conforme à un certain stéréotype, l’homme se tourne vers d’autres messies qui promettent de le combler sans retard, de changer les pierres en pain.

Jésus nous rappelle deux caractéristiques essentielles de notre vie de chrétien : veiller et être en tenue de service. Le chrétien est donc à la fois veilleur et serviteur, il n’y a pas de vrai service sans cette veille, cette vigilance : soyez avisé comme le serpent dira Jésus par ailleurs. Et c’est à ces deux conditions – la veille et le service – que le chrétien peut reconnaître son maître quand il arrive à l’improviste, et pas simplement à la fin du monde. Car, au cœur de chaque journée, les épiphanies du Christ sont nombreuses, encore faut-il y être attentif, et avoir les yeux du cœur bien ouverts. Jésus déclare heureux, bienheureux, ceux qu’il trouvera en état de veille, c’est-à-dire dans la vigilance et le constant désir de le rencontrer : "Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller". Notre désir est donc décisif dans la perspective eschatologique. Ce n’est pas un hasard si l’Apocalypse, le dernier livre de la Bible, se termine par ce cri "Viens Seigneur Jésus".

Quand Pierre l’interpelle en lui demandant à qui s’adresse cette parabole, Jésus signifie clairement qu’il y a une catégorie restreinte de personnes - qu’il appelle "intendants" - une catégorie qui sera honorée. L’intendant qui a reçu la charge des domestiques doit avoir le souci de leur bien et de leur nourriture. Ces intendants des biens du Royaume sont les baptisés qui ont reçu à leur baptême une mission, celle de garder et de cultiver cet Eden qu’il y a en eux, où réside l’Esprit Saint, cet Esprit Saint qui nous met en relation de charité avec Dieu et les autres. Saint Paul nous rappelle que nous sommes le Temple de l’Esprit Saint. On peut aussi penser que ces intendants des biens du Seigneur sont plus spécialement encore les responsables de communautés humaines, grandes ou petites, et chrétiennes en particulier, évêques en tête. Celui qui accomplit sa tâche est déclaré fidèle et, en récompense, le Seigneur lui confiera la charge de tous ses biens. Le danger spécifique qui guette plus spécialement les responsables c’est d’oublier celui qui est à l’origine des pouvoirs qu’ils ont reçus. Et donc d’oublier la finalité des tâches, des missions qui leur sont données. Au lieu de mettre tout en œuvre pour faciliter l’accès au salut de ceux qui leur sont confiés – c’est là le cœur de la doctrine sociale de l’Eglise – les mauvais responsables utilisent leurs pouvoirs pour leur bien-être personnel ou celui du clan, et souvent également pour asservir les autres, pour en faire le marchepieds de leur trône.

Jésus, ici, fait encore la distinction entre ceux qui connaissaient la volonté du maître et ceux qui ne la connaissaient pas. Ceux qui connaissent la volonté du maître ce sont les chrétiens, ceux à qui Dieu a tout donné en nous donnant son Fils. En tant que chrétien donc il nous sera demandé beaucoup. Dans l’esprit de cet évangile cela doit nous renvoyer à deux questions :
- sommes-nous vraiment au service des autres, de toutes ces âmes qui représentent les biens précieux du Seigneur ; et sommes-nous, en particulier, soucieux de faciliter leur accès au salut (comme nous le disions à propos de la doctrine sociale.)
- et, enfin, sommes-nous habités par un grand désir du ciel ; est-ce vraiment ce qui est premier pour nous ? Ou bien préférons-nous notre vie en ce monde à celle de Dieu (cf. Jn 12,25)

Le danger qui nous guette c’est, justement, de nous endormir, de ne pas prendre le temps, de n’avoir pas le désir de connaître notre créateur et notre sauveur. Pour Jésus, s’endormir c’est se laisser anesthésier par les séductions du monde, par ses prétentions à rendre l’homme heureux sans Dieu. Cette attitude fait perdre le sens profond de la vie, de son orientation ultime, de son but qui est cette naissance au ciel dont Jésus parle à Nicodème (Jn 3). Mais cette métamorphose n’est pas automatique, elle dépend totalement de notre liberté. Demandons au Seigneur cette grâce de rester éveillé, sans nous lasser d’attendre celui qui est déjà là, tout spécialement dans son corps eucharistique. Père Jean-Claude Hanus

1er août 2010 : 18ème dimanche T.O. (Luc 12, 13-21)

Au milieu de la foule, un homme demanda à Jésus : "Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage." Jésus lui répondit : "Qui m'a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ?" Puis, s'adressant à la foule : "Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d'un homme, fût-il dans l'abondance, ne dépend pas de ses richesses." Et il leur dit cette parabole : "Il y avait un homme riche, dont les terres avaient beaucoup rapporté. Il se demandait : 'Que vais-je faire ? Je ne sais pas où mettre ma récolte.' Puis il se dit : 'Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j'en construirai de plus grands et j'y entasserai tout mon blé et tout ce que je possède. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà avec des réserves en abondance pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l'existence.' "Mais Dieu lui dit : 'Tu es fou : cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté, qui l'aura ?' Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d'être riche en vue de Dieu."

L'homélie

Vanités et illusions

Les textes de ce jour, que ce soit :
- celui de l’Ecclésiaste, avec son ton désabusé : "vanités des vanités" (la vanité c’est la buée, l’inconsistance),
- ou celui de saint Paul, qui exhorte à faire mourir ce qui, en nous, appartient encore à la terre,
- ou, enfin, celui de l’évangile, avec cette mise en garde de Jésus contre le désir d’amasser des richesses,
tous ces textes ont un point commun, un point de convergence qui se résume à cette question : quel est le but de notre vie ? A cette question beaucoup pourraient donner de nobles réponses : se marier et fonder une famille, entrer dans la vie religieuse ou, dans un tout autre style, devenir chef d’entreprise, gagner de l’argent et se reposer après, et bien d’autres choses encore. En fait toutes ces réponses, des plus altruistes aux plus individualistes, ne sont pas bonnes dans une perspective chrétienne. Car le but de notre vie n’est pas de ce monde, il est dans l’autre monde. A condition de bien préciser ce qu’on entend par "autre monde". Cet autre monde est, en quelque sorte, une certaine manière de vivre sur cette terre en y expérimentant les lois qui ont cours au ciel, les lois du Royaume. Tout simplement parce que notre vie au ciel est une vie totalement enracinée dans l’amour, amour de Dieu, amour des autres – et en particulier de ceux qui vivent encore sur terre. Notre vie terrestre nous est donnée pour nous familiariser avec cette vie céleste et pour nous apprendre, en quelque sorte, ce qu’être Dieu veut dire. La vie de Jésus nous en donne l’exacte saveur.

Amasser des richesses, qu’elles soient matérielles, culturelles ou intellectuelles, pour assurer notre sécurité, notre avenir est donc anti-évangélique. Cette attitude coupe doublement de Dieu parce qu’on empêche Dieu de se faire connaître comme Père duquel viennent tous les dons, et aussi parce qu’une telle attitude fait perdre le goût de l’au-delà. Beaucoup de chrétiens n’ont aucune hâte de connaître le ciel : cette absence de désir est un désastre car elle conduit à la tiédeur. L’accumulation des richesses, l’âpreté au gain, la volonté de ne dépendre que de nous-mêmes nous détourne du but fondamental de la vie. Vie qui est limitée dans le temps et qui est unique. Nous ne pouvons pas la planifier et la maîtriser à notre guise.

Cet homme est insensé pour deux raisons au moins. Dans le plan qu’il échafaude sa première idée est de détruire ses greniers pour en construire de plus grands. Il est habité par une mégalomanie qui se développe sur des ruines et la grandeur des nouveaux greniers sera à la mesure de ses illusions. Mais il est également insensé parce qu’il ne prend pas en compte cette réalité qu’est la mort. Il pense pouvoir jouir de ses biens "de nombreuses années". Il oublie donc que sa vie dépend d’abord de Dieu et qu’elle peut lui être reprise "ce soir même". Jésus nous rappelle ainsi que le souci de l’avenir peut être mis en échec par la Providence, par l’imprévu. Faut-il pour autant ne pas se soucier de l’avenir ? Non, bien sûr, mais ce qui est reproché à ce riche insensé, hors le fait qu’il oublie Dieu et ses imprévus, c’est qu’il veut jouir de sa vie à partir de ce qu’il a amassé, au lieu de s’occuper du Royaume, de sa vie avec Dieu et en Dieu . Ce riche est un peu la figure du damné, c’est-à-dire de celui qui veut ne plus dépendre de personne mais qui veut se contempler dans le miroir de ses richesses, matérielles ou immatérielles. Un tel homme se ferme ainsi à la vie du Royaume qui est fondée sur le don et l’accueil du don.

Dans le Royaume rien ne nous appartient, nous sommes les pauvres parfaits selon la première des béatitudes. Nous avons à apprendre, dès cette terre, ce qu’est cette pauvreté - cette dépendance foncière de Dieu et des autres - et à la vivre. Les béatitudes que Jésus nous enseigne, lors du Sermon sur la montagne sont d’ores et déjà pour notre vie terrestre et seront accomplies quand nous serons saints. C’est pour cela que l’évangile des b éatitudes est proclamé à la Toussaint. Ici Jésus stigmatise un homme riche, pour que la leçon soit claire. Mais ceux qu’on appelle pauvres dans notre monde ne sont pas automatiquement prémunis contre cette attitude du riche insensé. Que l’on soit riche ou pauvre il convient de "faire bon usage des biens qui passent pour nous attacher à ceux qui demeurent" : c’était l’oraison de dimanche dernier.

A cette attitude d’accumulation s’oppose l'attitude de l’homme "riche en vue de Dieu", selon l’expression de Jésus. Nous pourrions alors penser qu’il est bon de faire des provisions spirituelles, de nous enrichir de toute sorte de biens spirituels par des retraites, des lectures de livres édifiants et des exercices de piété. Mais ces "provisions spirituelles" ne sont pas du tout dans l’esprit du Seigneur car elles nous donneraient l’illusion que nous pourrions nous reposer sur un certain acquis ce qui est, là encore, présomptueux et insensé car la grâce est donnée au jour le jour.

Cette parole de saint Paul, parlant du Christ : "il nous a enrichi de sa pauvreté", cette parole doit nous faire réfléchir. C’est le renoncement de Jésus à ses privilèges divins, à sa gloire, en notre faveur (pour nous), qui est notre seule et vraie richesse. Il s’est complètement appauvri pour nous racheter car notre vie ne vaut pas moins que la vie divine. Pour signifier ce qu’est le Royaume Jésus utilisera cette image : "Le Royaume des cieux est comparable à un négociant qui cherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède et il achète la perle". (Mt 13,46) Eh bien, cette perle c’est nous.

Nous ne pouvons vivre de cette richesse qu’en épousant le Christ "pauvre et humilié" car il nous unit alors à sa vie de ressuscité, à toutes les beautés du ciel, à cette plénitude d’amour qui nous est destinée. La vie des saints est là pour le montrer. Comme le dit encore saint Paul : "en tous, il est tout". Le verbe est au présent, il ne s’agit donc pas simplement de la vie future. A chacun donc, qu’il soit riche ou pauvre dans ce monde, de comprendre dans sa propre vie quel est le chemin de sainteté que le Christ lui a ouvert.

Demandons au Seigneur de nous délivrer de nos trop grands soucis pour l’avenir. Demandons-lui, comme le dit saint Paul, de mettre en nous ce grand désir de rechercher les réalités d’en-haut. Car elles seules sont comblantes et chassent de notre cœur toute amertume : ces parents qui n’ont pas été ceux que nous aurions souhaités, cet époux ou cette épouse qui n’a pas été à la hauteur de nos attentes, ce manque d’argent qui nous a obligés à renoncer à la maison de nos rêves, cette santé qui a toujours été problématique, cet avancée inexorable dans l’âge que nous avons du mal à accepter : il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Et pourtant, comme il est dit dans le Cantique d'Ezéchias : "mon amertume amère me conduit à la paix".

Soyons donc hyper-réalistes, c’est-à-dire conscients que ces réalités d’en-haut sont la part la plus importante de la réalité, un peu comme l’iceberg dont la partie visible ne laisse pas soupçonner l’immensité de sa partie immergée et donc cachée. Posons donc, une fois pour toutes, cet acte de foi dans ces richesses infinies disponibles gratuitement au ciel et cessons de nous agripper à nos illusoires richesses et à nos désirs de toute-puissance. Père Jean-Claude Hanus

18 juillet 2010 : 16ème dimanche T.O. (Luc 10, 38-42)

...

Alors qu'il était en route avec ses disciples, Jésus entra dans un village. Une femme appelée Marthe le reçut dans sa maison. Elle avait une soeur nommée Marie qui, se tenant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : "Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma soeur me laisse seule à faire le service. Dis-lui donc de m'aider." Le Seigneur lui répondit : "Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée."

L'homélie

Contempler, d'abord

Marthe et Marie sont sœurs, c’est-à-dire qu’elles représentent à elles deux une réalité qui peut être vécue de deux manières différentes, ou même antagonistes, qui obligent apparemment à choisir. Et ce choix est bien un peu au cœur de cet évangile qui se conclut avec cette parole de Jésus : "Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée". Rien donc, ni personne, ne pourra lui arracher cette part, cette part de vie. Ce qui ne peut disparaître c’est ce qu’il y a de plus profond en nous. Ce qu’il y a de plus profond c’est le cœur, ce lieu habité par l’Esprit Saint, ce lieu où se préparent les noces avec Jésus.

On a trop souvent voulu voir en Marie la figure religieuse de la vie contemplative et en Marthe celle de la vie apostolique, avec une opposition irréductible entre elles. Ces schémas sont dangereux car ils obligent à prendre position, à condamner l’une ou l’autre forme de vie. Et la plupart du temps ce sont ceux qui s’agitent beaucoup, qui jugent et condamnent. Cette pseudo opposition entre vie active et vie où l’oraison a une vraie place, existe également chez les laïcs.

Il ne s’agit donc pas d’opposer ces deux vies mais il s’agit de bien comprendre que sans contemplation, sans vie spirituelle, la vie active n’est qu’une vie agitée. Car la vie chrétienne active n’est pas de faire telle ou telle chose pour Dieu mais de mettre en pratique ce que Dieu nous demande. Encore faut-il entendre ces demandes : cela suppose une vraie vie spirituelle fondée sur la lecture et la méditation de la Parole, d’une part, et sur l’oraison et la vie sacramentelle d’autre part. Si ce n’est pas le cas, la vie chrétienne, dans un certain sens, ne sert à rien sauf à entretenir des illusions ou à donner bonne conscience.

Dieu nous laissera peut-être aller jusqu’à certains effondrements personnels ou communautaires pour que nous puissions faire, enfin, l’expérience de la profonde misère d’une vie non directement connectée à la source, à l’amour. L’un des dangers c’est de penser que notre seule générosité naturelle suffit. Beaucoup se lancent ainsi dans toutes sortes d’activités qui restent, finalement, de l’humanitarisme, une sorte de christianisme sans le Christ.

Cette valorisation de la vie active amène à juger l’autre selon le critère de l’efficacité. Ainsi Marthe se fait l’accusatrice de sa sœur et veut prendre Jésus à témoin d’une injustice apparente : Marie reste là, à écouter alors que Marthe est seule à faire le service. Les contemplatives sont habituées à ce genre de critiques. Thérèse de l’Enfant-Jésus dans ses écrits, notait les incompréhensions du monde à leur égard. Aux yeux du monde l’efficacité de Thérèse a été nulle mais aux yeux de Dieu sa fécondité a été incroyable : elle a sauvé un nombre incalculable d’âmes.

Jésus, en fait, reprend Marthe, non pas sur le service mais sur son excès d’inquiétude et d’agitation. Il y a donc une bonne et une mauvaise manière d’être serviteur des autres et de Jésus en particulier. Cela nous renvoie à notre propre manière d’accueillir Jésus : trop souvent nous voulons rester maîtres des lieux, nous fixons à Jésus sa place. Nous jouons ainsi à la parfaite maîtresse de maison qui ne veut rien laisser au hasard ou, plutôt, à la providence. Et, de plus, nous voulons qu’il voie tout le mal que nous nous donnons pour lui. Thérèse de l’Enfant-Jésus allait jusqu’à souhaiter que ses "bonnes actions" restent cachées aux yeux mêmes de Dieu.

L’attitude juste est bien sûr celle de Marie qui écoute, qui est en paix pour recevoir Jésus dans une relation d’intimité avec lui. Ainsi, le premier acte du véritable service c’est l’écoute de la Parole, la condition sine qua non pour participer à l’œuvre de Dieu. Sinon nous sommes condamnés à "faire nos œuvres" en croyant faire plaisir à Jésus : mais c’est sans intérêt pour Dieu, pour le Royaume. Cela peut faire illusion aux yeux du monde : ainsi certains récitent beaucoup de prières mais ne prient pas. L’attitude extrême étant celle que Jésus dénonce en Mt 6,5: "quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites : ils aiment, pour faire leurs prières, à se camper dans les synagogues et les carrefours, afin qu'on les voie."

Nous pouvons encore voir en Marthe et Marie deux instances spirituelles qui s’opposent en nous, l’une culpabilisant l’autre de ne rien faire, d’être passive, de ne pas être efficace. Nous cédons malheureusement trop souvent à cette culpabilité attisée par le Malin, et nous amputons alors toute notre vie de sa dimension contemplative, nous la rendons stérile du point de vue de l’accueil et de la propagation du Royaume, nous ne pouvons "concevoir" Jésus en nous, à l’image de la Sainte Vierge. Car la vie chrétienne ne consiste, finalement, qu’en une seule chose : en cette conception du Christ en nous par l’Esprit Saint et en sa croissance. Tout cela pour le mettre au monde, pour le porter aux autres comme dans le mystère de la Visitation. C’est un mystère de vie avec ce que cela suppose de fragilité : il y a donc le danger que cette vie intérieure meure avant son terme, que pour différentes raisons notre âme - qui est épouse et mère - refuse cette vie en elle ou décide de ne plus s’y intéresser ou d’y mettre fin. Cela nous rappelle inévitablement la parabole du semeur et ce verset particulièrement : "Ce qui est tombé dans les épines, ce sont ceux qui ont entendu la Parole, mais en cours de route les soucis, la richesse et les plaisirs de la vie les étouffent, et ils n'arrivent pas à maturité." (Lc 8,14)

Et nous pouvons encore rejoindre l’évangile de ce dimanche en nous rappelant ce que Jésus dit, par ailleurs, des soucis (Lc 21,34-35): "Tenez-vous sur vos gardes, de peur que vos coeurs ne s'appesantissent dans la débauche, l'ivrognerie, les soucis de la vie, et que ce Jour-là ne fonde soudain sur vous comme un filet. L’agitation, les soucis de la vie, font oublier l’inévitable jour du jugement et masquent l’enjeu de l’existence qui est la vie éternelle elle-même. Les soucis sont tout aussi redoutables que la débauche ou l’ivrognerie car ils l’enténèbrent.

Demandons tout spécialement au Seigneur, en ce jour, de renouveler en nous ce désir d’écouter vraiment la Parole, de la prier le temps qu’il faut et de la mettre en œuvre. En un mot s’il n’y a qu’un seul souci à garder ce doit être celui de notre vie spirituelle qui doit être l’englobant de notre vie physique et de notre vie psychique au sens large, c’est-à-dire avec ses dimensions culturelle, intellectuelle, affective entre autres. Sans vie spirituelle nous sommes comme morts aux yeux de Dieu alors même que le monde peut admirer notre vie débordante d’activités et nous encenser. Mais nous savons bien qu’on encense aussi les morts. Père Jean-Claude Hanus

11 juillet 2010 : 15ème dimanche T.O. (Luc 10, 25-37)

...

Pour mettre Jésus à l'épreuve, un docteur de la Loi lui posa cette question : "Maître, que dois-je faire pour avoir part à la vie éternelle ?" Jésus lui demanda : "Dans la Loi, qu'y a-t-il d'écrit ? Que lis-tu ?" L'autre répondit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même." Jésus lui dit : "Tu as bien répondu. Fais ainsi et tu auras la vie." Mais lui, voulant montrer qu'il était un homme juste, dit à Jésus : "Et qui donc est mon prochain ?" Jésus reprit : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l'avoir dépouillé, roué de coups, s'en allèrent en le laissant à moitié mort. "Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l'autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l'autre côté. "Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de pitié. Il s'approcha, pansa ses plaies en y versant de l'huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d'argent, et les donna à l'aubergiste, en lui disant : 'Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.' "Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l'homme qui était tombé entre les mains des bandits ?" Le docteur de la Loi répond : "Celui qui a fait preuve de bonté envers lui." Jésus lui dit : "Va, et toi aussi fais de même."

L'homélie

Jésus, notre prochain

L’évangile d’aujourd’hui, que l’on appelle, évangile du bon Samaritain, commence par un préambule. Il y a d’abord le rappel des deux commandements, c’est-à-dire des deux dimensions de l’amour que chaque homme est appelé à vivre, la priorité étant l’amour de Dieu puisque c’est de l’amour de Dieu que nous recevons la capacité d’aimer les autres, en commençant par nous-même. L’amour de Dieu semble plus simple à comprendre que l’amour du prochain car, à ce niveau-là, il faut se poser cette question : qui est mon prochain ? Ce sera, du reste, la question du docteur de la Loi. Et il y a aussi cette question corrélative : qu’est-ce que s’aimer soi-même ? Est-on aimable à ce point ? Jésus félicite ce docteur de la Loi qui semble vouloir entrer dans une compréhension plus profonde de l’amour pour faire partie des justes, c’est-à-dire de ceux qui recherchent la volonté de Dieu. Jésus ne lui répond pas directement, mais il passe par une parabole dont il va falloir trouver la pointe. Et la réponse sera donnée, finalement, par celui qui a posé la question. Telle est la pédagogie de Dieu qui met des questions dans notre cœur et qui nous donne du temps et des épreuves pour que nous découvrions les réponses. Au fond la question et la réponse forment un tout et ce tout est un don de Dieu : Dieu ne donne rien à moitié. Mais ce qui nous revient c’est d’entrer dans cette dynamique qui va de la question à la réponse, de l’origine au terme. Et peu, finalement, consentent à entrer dans cette dynamique. L’attitude générale est plutôt l’indifférence, la tiédeur.

Après ce préambule, il y a donc la parabole et quelques points importants à remarquer :
- d’abord que l’homme blessé est laissé à moitié mort. Ceux qui prônent un optimisme béat en seront pour leurs frais : Jésus dit bien "à moitié mort" et non pas à "moitié vivant". Cet homme est l’image même du souffrant exclus : ni vraiment vivant, ni réellement mort.
- ensuite il faut remarquer que le prêtre et le lévite font un détour à cause du risque de contracter une impureté rituelle, ce qui les aurait empêchés d’assurer leur ministère. Nous ne sommes donc pas dans une histoire qui mettrait en lumière ceux qui ont un bon cœur ou un mauvais cœur,
- enfin il faut se souvenir que le Samaritain est pour les juifs un hérétique, quelqu’un qui ne fait pas partie de leur monde, un métèque au sens étymologique. Ce Samaritain est saisi de pitié (ses entrailles sont remuées) à la vue du blessé et il le prend en charge : il va même jusqu’à payer d’avance tous les frais. Alors, qui est donc le prochain ? Ce n’est pas l’homme malade, mais c’est celui qui fait preuve de bonté. Le prochain est donc celui qui manifeste de la compassion et non celui qui en bénéficie. Le prochain par excellence c’est donc Jésus, celui qui est, d’une certaine manière, le plus différent de nous car il est saint. Le prochain n’est pas nécessairement le représentant de Dieu – le baptisé ou le prêtre par exemple – car l’un ou l’autre peut être ligoté par l’image qu’il se fait de sa mission, de son rapport légaliste à Dieu. Les juifs reprochaient justement aux Samaritains leur rapport à la Loi car les Samaritains ne voulaient s’en tenir qu’à la Loi écrite (au Pentateuque) et non à la Loi orale.

Nous pouvons tirer quelques conséquences partiques de cet enseignement parabolique :
- la souffrance est manifestée comme un défi : elle est un puissant appel à la communication, à la solidarité. Nous avons donc à nous situer par rapport au souffrant, et à réfléchir sur la qualité de notre présence auprès de lui. La souffrance pointe sur notre rapport à Dieu. Quand la souffrance nous atteint directement ou indirectement, il nous arrive peut-être de nous poser ce genre de question : "Qu’ai-je fait ou qu’a-t-il fait à Dieu pour mériter cela ?" ou bien "Si Dieu existait, il ne permettrait pas une telle souffrance". Car la souffrance remet souvent en cause notre foi. Et pourtant Jésus lui-même n’explique pas la souffrance, il l’a vécue comme tout homme. Il n’y a donc pas de point de vue rationnel à attendre de Dieu sur ce sujet. Tout comme Job, Jésus remet en cause les conceptions religieuses de son temps. Il s’est trouvé lui-même souffrant sur la route, attaqué, jeté en terre par la caste religieuse d’Israël. Et celui qui l’a relevé, qui a été son prochain, c’est son Père.

La première leçon à tirer de cette parabole est donc que l’amour n’est pas le lien du même avec le même, ce n’est pas un lien narcissique : l’amour le plus parfait est une mise en relation des contraires, de ce qui semble le plus différent. Jésus, à travers cette parabole, s’est d’abord lui-même assimilé au Samaritain même si, nous le disions, il pourrait être aussi le blessé de la parabole. De tout cela émerge une question pratique : qui doit-on aider en premier ? Eh bien ! nous devons aider en premier celui qui est le plus saint parmi ceux que le Seigneur nous donne. Cela peut sembler paradoxal et injuste mais c’est ainsi, c’est l’enseignement même du Christ. Car celui qui est saint est celui qui souffre le plus du non amour, du monde perverti dans lequel il est plongé, comme le Christ avant lui.

La seconde leçon c’est que les souffrants nous rappellent notre propre vulnérabilité, notre fragilité. Ce qui peut être insupportable, angoissant. La tentation est donc de se protéger et de la souffrance et des souffrants quitte à les éliminer pour leur bien, évidemment : c’est ce que prône l’euthanasie. Alors que le point de vue chrétien – et c’est le seul possible – est de se faire proche de celui qui souffre, de l’entourer, de le porter.

La troisième leçon de cette parabole c’est sa pointe eschatologique, c’est-à-dire ce qu’elle suggère du retour du Christ, du jugement particulier de toute manière. Le Samaritain, avant de partir, paie d’avance l’aubergiste pour que le blessé soit remis totalement d’aplomb, pour qu’il soit définitivement sauvé. Il promet qu’à son retour il paiera toute dépense supplémentaire. Cela nous invite à croire en à la surabondance de grâces qui sera prodiguée lors de notre rencontre avec le Christ : il aura payé la note jusqu’au bout alors même, qu’en toute rigueur, qu’en toute justice, il ne nous devait rien. Mais cela ne se fera pas sans nous, sans notre désir de miséricorde.

La dernière leçon de cet évangile est à destination des scrupuleux ou de ceux qui se sentent culpabilisés de ne pas faire tout ce que leur conception du devoir leur suggère. En effet le Samaritain s’arrête, s’occupe du blessé et le remet entre les mains de l’aubergiste. Puis il continue sa route : il ne reste pas sur place plus de temps qu’il n’en faut. C’est un homme qui sait exactement où commence et où s’arrête sa mission : il fait confiance à d’autres et à Dieu pour accompagner le blessé dans sa guérison. Il n’a pas un souci excessif de l’autre, il ne met pas la main dessus et ne tire aucune gloire de sa bonne action. Ainsi la véritable compassion nécessite-t-elle une juste distance et une confiance absolue dans le Seigneur qui n’est jamais à cours d’autres médiations quand nous avons fait ce que nous avons pu.

Demandons au Seigneur des grâces spéciales pour approfondir cet évangile beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît. Un évangile qui nous oblige à dépasser notre bonté naturelle si souvent enrobéede bonne conscience, pour entrer dans le regard spirituel du Christ de qui nous avons à apprendre l’abaissement sans lequel il n’y a pas de vraie proximité. Et faisons-nous aussi le prochain de nous-même, de ce qu’il y a encore de très blessé et d’humilié dans notre propre cœur. N’ayons pas peur de nous pencher sur notre misère, sur ce trésor qui attire irrésistiblement l’amour. Comme le disait le Père Molinié : "Aimer quelqu'un pour lui-même, c'est l'aimer pour sa misère et non pour ses qualités." Père Jean-Claude Hanus

27 juin 2010 : 13ème dimanche T.O. (Luc 9, 51-62)

Comme le temps approchait où Jésus allait être enlevé de ce monde, il prit avec courage la route de Jérusalem. Il envoya des messagers devant lui ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue. Mais on refusa de le recevoir, parce qu'il se dirigeait vers Jérusalem. Devant ce refus, les disciples Jacques et Jean intervinrent : "Seigneur, veux-tu que nous ordonnions que le feu tombe du ciel pour les détruire ?" Mais Jésus se retourna et les interpella vivement. Et ils partirent pour un autre village. En cours de route, un homme dit à Jésus : "Je te suivrai partout où tu iras." Jésus lui déclara : "Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas d'endroit où reposer la tête." Il dit à un autre : "Suis-moi." L'homme répondit : "Permets-moi d'aller d'abord enterrer mon père." Mais Jésus répliqua : "Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, va annoncer le règne de Dieu." Un autre encore lui dit : "Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d'abord faire mes adieux aux gens de ma maison." Jésus lui répondit : "Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n'est pas fait pour le royaume de Dieu."

L'homélie

Le Royaume doit être préféré à tout

Frères et sœurs, je vous fais d’abord un aveu : "j’ai une sainte horreur des départs, des séparations et des ruptures ! Aussi depuis des jours, je tourne et retourne dans ma tête ce que j’aurai envie de vous dire ce matin à l’occasion de cette messe dite "d’adieux" : à … Dieu ! Certes, l’heure n’a pas encore sonné de mon retour au Père et je sais que si la vie ne nous donne pas forcément l’occasion de nous croiser ou de nous retrouver, nous avons cette espérance fantastique et qui me comble de joie, que nous marchons vers le même but qui nous réunira pour l’éternité dans la joie de Dieu. Aussi ne soyons pas tristes et gardons au cœur cette parole de Jésus que j’aime particulièrement : "Si quelqu’un met la main à la charrue et regarde en arrière, il n’est pas digne de moi".

J’aurais pu faire un rapide bilan de ce qu’ensemble nous avons cherché à réaliser dans la fidélité à l’Evangile et à tout ce que je dois à mes frères prêtres et diacres et à vous-même, convaincu que rien n’a pu se faire seul, et que c’est vraiment la conjugaison de nos efforts et de notre unité qui nous a permis d’avancer; ce qui importe, c’est ce qui reste gravé au plus profond de nos cœurs et qui nous aide à vivre aujourd’hui là où le Seigneur nous a placés !

Je me résous donc à reprendre tout simplement les textes de la liturgie de ce dimanche en en retenant deux aspects : avec saint Paul, cette invitation qu’il nous donne: "Tenez bon" ! Tout un programme ! Et avec saint Luc : notre fidélité à l’Evangile et à la vie de l’Eglise nous engage radicalement… et sur ce point il nous faut sans cesse nous convertir !

Pris à la lettre, l’évangile d’aujourd’hui, surtout dans sa dernière partie, parait vraiment inacceptable tant les paroles de Jésus sont dures et exigeantes. Le Christ semble dénoncer les sentiments humains les plus profonds, bannir la tendresse comme incompatible avec le règne de Dieu. C’est plutôt étrange de la part de Luc, l’évangéliste par excellence de la bonté et de la miséricorde de Dieu.

Que ce texte ait été à la source d’attitudes dénoncées aujourd’hui n’est pas invraisemblable. A titre d’exemple, les plus anciens savent bien que des religieuses quittaient autrefois la maison familiale sans grand espoir d’y revenir tant les visites des parents étaient rares. Certaines n’étaient même pas autorisées à les assister à leurs derniers moments, ni participer à leurs obsèques. Est-ce bien cela que le Christ exige de ceux qui veulent marcher à sa suite, j’en suis moins que certain ! Alors, que veut-il donc dire ?

La portée d’une parole dépend du moment, de la situation, des circonstances dans lesquels elle a été prononcée. Les réparties du Christ ne peuvent être détachées du cadre où Luc les insère. Car le Christ les prononce à un moment charnière de sa vie publique, peu après avoir pris courageusement la route de Jérusalem. Le Christ sait clairement où il va et ce qui l’attend. Cette nouvelle étape de sa vie itinérante sera la dernière, l’étape sanglante. La libération de son peuple ne sera acquise qu’au prix de son sang.

Mais le Christ entend bien être fidèle jusqu’au bout à sa mission de pardon et de salut. L’épisode des Samaritains le confirme. Jésus réprimande les fils de Zébédé. Il refuse de s’ériger en juge. Il n’est pas venu pour châtier mais pour pardonner, pour qu’on se convertisse et qu’on vive.

Alors, sur cet arrière-plan de miséricorde, les exigences draconiennes qui suivent paraissent déplacées ; mais rappelons-nous bien que les jours du Christ sont désormais comptés et qu’il le sait. Le temps presse. Il faut faire vite. Jésus ne refuse pas les devoirs de piété filiale, pas plus qu’il ne condamne les obsèques, mais l’important n’est pas là. Il y a des choses urgentes. Il convient d’aller au plus pressé. Les vrais morts ne sont ceux qu’on pense : ce sont ces morts-vivants à qui il importe d’annoncer le règne de Dieu avant qu’il ne soit trop tard, pour qu’ils se convertissent et qu’ils vivent. Les adieux du disciple à ceux qu’il quitte ne sont pas réprouvés mais ce n’est plus le moment. Le Royaume avant tout ! Oui, le Royaume avant tout ! C’est l’urgence des urgences qui ne tolère aucunes dérogations. Notons encore une fois combien ces exigences à l’emporte pièce ne peuvent être détachées du moment où le Christ les prononce.

Est-ce à dire que leur excès ne nous concerne pas ? C’est à nous aussi que le Christ s’adresse. Dieu intervient dans nos vies aujourd’hui comme hier. Il appelle toujours. Il invite encore à tout quitter pour marcher à sa suite. La liturgie rapproche à dessein les appels d’Elisée et de ces trois hommes que le Christ croise sur sa route. L’époque n’y change rien. Il y a des constantes dans l’agir de Dieu. Aussi je relève quatre aspects qui, me semble-t-il, valent aussi pour nous :

Dieu vient nous chercher là où nous sommes, aux prises avec nos occupations habituelles. Il surgit à l’improviste, nous saisit en pleine vie. Rien ne laissait pourtant présager son passage. Elisée labourait ; l’un des trois interpellés venait de perdre son père, un autre vivait chez les siens très attaché à eux… Encore donc faut-il être à son écoute et lui laisser un peu de place dans nos vies agitées. Question brûlante pour nous aujourd’hui ! (Se référer à ce que Mgr André Vingt-Trois disait dans son homélie du samedi 26 juin, lors des ordinations).

Parfois c’est l’homme qui est demandeur : il est prêt à suivre le Christ partout. Mais il ne se rend pas compte de l’engagement qu’il prend ; il n’en a pas toute la mesure. Le Christ le convie à partager sa propre aventure avec tous ses aléas, comme il le fait remarquer au candidat-disciple un peu trop fougueux.

La réponse à l’appel ne peut être différée. Les deux hommes rétorquent au Christ qui les appelle, de bons arguments pour expliquer leur attitude. En agissant ainsi, ne cherchent-ils pas à temporiser, à retarder l’échéance, l’heure du choix décisif ? Ne seraient-ce pas des prétextes qui camouflent mal la dérobade ?

Enfin, toute décision de suivre le Christ oblige à rompre avec l’ancien mode de vie. C’est très net dans le récit de la vocation d’Elisée. Le geste du prophète sacrifiant sa charrue et ses bœufs est un symbole très expressif. Rompre avec son ancien mode de vie, c’est donc se convertir, opérer une conversion. Et cela nous n’aimons pas trop car nous n’avons pas suffisamment saisi à quelle Vie le Christ nous appelait, à quel degré de Vie il nous conviait, quelle plénitude de Vie il voulait pour nous. Cette question, mes amis, doit vraiment nous interroger sur nos priorités !

Oui, mes amis, ne nous y trompons pas ! Ici, le Christ ne s’adresse pas qu’aux hommes et femmes appelés à une vocation exceptionnelle ; leur réserver l’exclusivité du texte éviterait de nous interroger sur notre propre vie. C’est bien de nous qu’il s’agit, de chacun de nous. Les images ne doivent pas nous induire en erreur ; il ne s’agit pas d’options déchirantes, de situations extraordinaires. Seulement le Royaume doit être préféré à tout… Et ce Royaume passe par notre vie en Eglise, par notre engagement à accueillir non seulement la Parole de Dieu, mais la Parole de Dieu relue avec l’assistance de l’Esprit Saint et l’éclairage de l’Eglise. Le Royaume oblige à des choix. C’est vrai de toute histoire. Qui d’entre nous, un jour ou l’autre, n’a pas été appelé à une décision douloureuse, à un revirement profond ou plus limité, engageant toute sa vie ou un point particulier ? Toute vie compte des moments clés, des départs décisifs, des choix quotidiens. Il n’y a pas de marche en avant sans arrachements matériels et sans ruptures affectives.

Alors, ce matin, saisissons ce passage de Dieu dans notre vie ; saisissons son appel. Ce temps estival est propice à la réflexion et à accueillir le projet diocésain pour l’année à venir : "Famille et Jeunesse". Notre communauté est belle mais elle a à aller de l’avant avec son nouveau Pasteur et son équipe, sans nostalgie du passé, sans peur du lendemain, car le Seigneur est avec nous. C’est un chemin de liberté. Alors, frères et sœurs, tenez bon…. Allez annoncer le Règne de Dieu ! Père Gonzague Chatillon

20 juin 2010 : 12ème dimanche T.O. (Luc 9, 18-24)

Un jour, Jésus priait à l'écart. Comme ses disciples étaient là, il les interrogea : "Pour la foule, qui suis-je ?" Ils répondirent : "Jean Baptiste ; pour d'autres, Élie ; pour d'autres, un prophète d'autrefois qui serait ressuscité." Jésus leur dit : "Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ?" Pierre prit la parole et répondit : "Le Messie de Dieu." Et Jésus leur défendit vivement de le révéler à personne, en expliquant : "Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu'il soit tué, et que, le troisième jour, il ressuscite." Il leur disait à tous : "Celui qui veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix chaque jour, et qu'il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera."

L'homélie

Pour vous qui suis-je ?

Ce passage de Luc que nous avons lu aujourd’hui est précédé par le récit de la multiplication des pains. Ses disciples ont certainement été émerveillés par les actions que Jésus accomplit. Aussi Jésus éprouve-t-il le besoin d’être compris de ses disciples. Il leur pose cette question : "Et vous, que dites-vous ? Pour vous qui suis-je ?" A la réponse de Pierre "Le Messie de Dieu", Jésus les met en garde contre une fausse interprétation du Messie de Dieu que tous les juifs attendaient à l’époque de Jésus. Car cette expression signifie aux yeux de beaucoup y compris des disciples qu’il est celui qui libèrera Jérusalem de la domination romaine. Jésus leur explique sa Passion et sa résurrection. De même plus loin au verset 43, après la guérison d’un enfant, il est précisé que tout le monde était dans l’admiration devant tout ce qu’il faisait. Jésus annonce alors également à ses disciples pour la 2ème fois sa Passion. Les disciples ne comprennent pas la nécessité de la Passion. Même après la Résurrection, ses apôtres lui demanderont si c’est "en ce temps-ci qu’il va rétablir le Royaume en faveur d’Israël". Cette double question est donc au centre de notre foi et de notre vie de chrétien et Jésus la pose à chacun d’entre nous : "Et vous, que dites-vous ? Pour vous qui suis-je ?" Je voudrais répondre en trois temps :
1 – Cette double question n’appelle pas d’abord une réponse individuelle, elle appelle une réponse en Eglise
2 – Comment vivons-nous personnellement cette relation à Jésus le Christ ?
3 – Que disons-nous du Christ et de notre foi autour de nous ? Sommes-nous silencieux, par peur, par crainte de ne pas savoir quoi dire ?

1 - Cette double question n’appelle pas d’abord une réponse individuelle, elle appelle une réponse en Eglise
Jésus pose cette question à l’écart des foules, directement à ses disciples. Et c’est Pierre qui prend la parole ; Pierre, au nom de ses disciples, Pierre sur qui Jésus bâtit son Eglise. Vous savez combien cette question sera vitale pendant toute l’histoire de l’Eglise, qui éprouvera le besoin de rédiger des symboles de la foi, des signes qui identifient la foi des chrétiens contre les hérésies. Ainsi le symbole de Nicée sera rédigé après le concile de Nicée en 325 pour réfuter l’hérésie arienne et proclamer la divinité de Jésus. "Il est Dieu, né de Dieu, lumière, née de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu, engendré, non pas créé, de même nature que le Père ; et par lui tout a été fait". De même en 381, le symbole de Nicée sera complété par le concile de Constantinople qui affirme la divinité du Saint-Esprit, constituant le credo selon le Symbole de Nicée-Constantinople que nous proclamons. C’est dans la foi de l’Eglise que les enfants ou les adultes sont baptisés. Pour les enfants, le célébrant demande aux parents, aux parrains et marraines une profession de foi, et de façon explicite, il leur pose la question : "Voulez-vous que votre enfant soit baptisé dans cette foi de l’Eglise que tous ensemble nous venons d’exprimer ?" à laquelle ils répondent "Oui, nous le voulons". C’est donc bien cette foi qui identifie le chrétien. Jésus, vrai Dieu et vrai homme, qui est haï sans raison et qui sans raison va aimer au point de donner ce qu’on veut lui prendre, sa vie : "Ma vie, nul ne la prend mais c’est moi qui la donne". Jésus annonce donc à ses disciples qu’il va rejoindre l’homme en son ultime détresse. Rappelons-nous ce que nous disait le Père Laverton au Sacré-cœur de Montmartre, que l’eucharistie renvoie d’abord au vendredi saint, à la mort de Jésus sur la Croix. Jésus entièrement donné à l’homme par amour pour lui. Pour vous, qui suis-je ? Cette question conditionne toute notre vie de chrétien. Elle exige de nous de méditer la Parole de Dieu, et aussi de nous former. Nous avons la chance d’avoir beaucoup de formations de grande qualité sur Paris. Savons-nous en bénéficier ?

2 – Comment vivons-nous personnellement cette relation à Jésus-Christ ?
Si, en tant que chrétien, nous sommes baptisés dans cette foi de l’Eglise, la façon dont nous vivons notre foi au Christ est une question qui s’adresse bien à chacun d’entre nous. Et nous avons sans cesse à redécouvrir le message de l’évangile et l’enseignement de l’Eglise pour décider de nos choix de vie. Je donne dans l’édito de la feuille d’information paroissiale l’exemple de cette équipe de jeunes couples. A l’issue du parcours de deux ans, l’un d’entre eux nous avait apporté son témoignage sur ce que lui avaient apporté les échanges de l’équipe. Il avait simplement découvert la foi au Christ. Avant, être chrétien était du domaine de la pensée, une façon de vivre. En entendant les autres, ce couple avait découvert que le Christ était une personne présente avec nous, et que la relation que l’on pouvait avoir avec lui était dans le concret, dans la vie. Qu’il s’adressait à nous à travers sa Parole et nous invitait à vivre autrement. Qu’à travers lui, nous pouvions chaque jour prier Dieu, lui confier nos joies, nos peines. Dans cette équipe de jeunes couples, nous étions une petite Eglise. Nous étions réunis au nom du Christ, et nous avions cheminé ensemble pour une meilleure compréhension de la vie du couple et de la foi au Christ qui alimente le couple, lui, le Christ, comme il nous l’a promis, qui est vivant avec nous et qui prie pour nous. Dans ce texte de St Luc, Jésus nous invite à le suivre sur ce chemin d’amour, ce chemin du don de sa vie : "Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive."Il s’agit bien de la vie du chrétien, chaque jour. Il s’agit bien de porter sa croix d’amour, de renoncer à tout ce qui empêche cette union au Christ, de sortir de soi pour aller vers les autres, de vivre pour les autres, d’être attentif à l’autre, de faire du bien, de faire le bien. Tout cela parce que, baptisés, nous sommes unis au Christ. Ou comme dit Saint Paul, ce n’est pas moi, c’est le Christ qui vit en moi. C’est là le chemin de la sainteté. N’ayons pas peur de mettre la barre de l’amour des autres toujours plus haut. En disant tout cela, je pense à tous ces jeunes séminaristes qui vont être ordonnés prêtres à Paris le 26 juin prochain. Ils font le don de leur vie pour suivre le Christ, pour servir l’Eglise et le monde. Prions pour eux, prions pour que des jeunes répondent à l’appel de Dieu à devenir prêtres.

3 – Que disons-nous du Christ et de notre foi autour de nous ?
Sommes-nous silencieux, par peur, par crainte de ne pas savoir quoi dire ? Vivre sa foi de chrétien, c’est se nourrir du don des sacrements, c’est prier ; c’est aussi avoir le souci de ceux qui sont seuls, qui sont malades, de ceux qui souffrent; c’est encore témoigner de notre foi, dire notre foi autour de nous. "Que dites-vous de moi ?" nous interroge le Christ. "Malheur à moi, si je n’annonce pas l’évangile", dit Saint-Paul. Au moment de l’envoi à la fin de la messe, le diacre peut dire cette nouvelle parole instituée par le pape Benoît XVI : "Allez annoncer l’évangile du Seigneur". Nous sommes envoyés dans le monde pour annoncer cette bonne nouvelle, cette joie de vivre de l’amour infini de Dieu. Quelqu’un me disait récemment combien il essayait de vivre sa foi en vivant la charité, mais qu’il ne pouvait pas qu’il ne savait pas parler de sa foi. Il y a aussi une certaine pudeur de la part de certains membres de mouvements caritatifs à ne pas parler de la foi qui les animent. Bien sûr, certains rayonnent tellement que même s’ils ne disent pas qu’ils sont chrétiens, cela transparait de façon évidente. Mais il me semble que nous devons être vigilants et nous poser la question : pourquoi hésitons-nous à dire que nous sommes chrétiens ? Chacun doit inventer les voies de dire sa foi. Car il est vital que nos communautés soient missionnaires ; que nous transmettions la foi aux nouvelles générations.

Chers frères et sœurs dans le Christ, demandons au Christ qu’il nous aide à le suivre, qu’il nous aide à porter notre croix chaque jour, qu’il nous aide à renoncer à ce qui nous détourne de lui, pour toujours plus répandre l’amour autour de nous. Et demandons à l’Esprit Saint de nous éclairer sur les paroles que nous devons dire, les actes que nous devons accomplir pour que nous annoncions la bonne nouvelle de l’évangile. Amen. Jean-Pierre Chaussade, diacre

6 juin 2010 : Le Saint-Sacrement (Luc 9, 11b-17)

Jésus parlait du règne de Dieu à la foule, et il guérissait ceux qui en avaient besoin. Le jour commençait à baisser. Les Douze s'approchèrent de lui et lui dirent : "Renvoie cette foule, ils pourront aller dans les villages et les fermes des environs pour y loger et trouver de quoi manger : ici nous sommes dans un endroit désert." Mais il leur dit: "Donnez-leur vous-mêmes à manger." Ils répondirent : "Nous n'avons pas plus de cinq pains et deux poissons... à moins d'aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce monde." Il y avait bien cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : "Faites-les asseoir par groupes de cinquante." Ils obéirent et firent asseoir tout le monde. Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna à ses disciples pour qu'ils distribuent à tout le monde. Tous mangèrent à leur faim, et l'on ramassa les morceaux qui restaient : cela remplit douze paniers.

L'homélie

Maître de la Vie et maître des symboles

...

Aujourd’hui nous fêtons Jésus Eucharistie, Jésus dans son corps glorieux qui a les apparences du pain et du vin. Le concile Vatican II nous dit : "la sainte Eucharistie contient tout le trésor spirituel de l'Eglise, c'est-à-dire le Christ lui-même". C’est un trésor qu’il faut à la fois garder et dans lequel il faut également puiser sans modération mais non pas sans discernement, car, comme le dit saint Paul : "celui qui mange et boit, mange et boit sa propre condamnation, s'il ne discerne le Corps".

L’évangile qui est choisi pour cette fête du Saint-Sacrement est celui de la multiplication des pains et non pas celui de l’institution de l’Eucharistie. La dimension de l’Eucharistie qui est ainsi mise en valeur c’est la surabondance du pain donné, alors qu’aux noces de Cana c’est la surabondance du vin qui est au cœur du miracle. Il y a une complémentarité évidente entre ces deux signes.

Cette multiplication des pains se caractérise aussi par la nécessité d’un premier apport : les 5 pains offerts. Cela nous fait penser à ces modestes hosties qui, par la consécration, deviennent le corps du Christ, pain de la vie éternelle, c’est-à-dire de la vie donnée en surabondance, sans limite. Mais l’image s’arrête là car la multiplication des pains ne change pas la nature du pain qui est fait pour notre vie ici-bas. Alors que la consécration de l’hostie change sa substance : on passe d’une substance naturelle à une substance surnaturelle qui n’est autre que le Christ lui-même dans ses deux dimensions humaine et divine. Dans ce passage rien ne se perd, même les apparences du pain et du vin sont sauvées. Le mystère pascal est vraiment un mystère de salut. Que ce pain consacré soit le corps du Christ est évidemment un grand mystère qui dépasse la raison ou tout au moins ce que notre raison peut connaître du réel. Notre raison est faite pour appréhender ce monde mais au ciel notre manière de connaître sera différente, nous percevrons la totalité du réel, immédiatement. Ainsi, ce que Jésus veut nous laisser de lui, son Testament, c’est lui-même sous une forme concrète qui puisse se donner sous le signe d’une multiplication.

Ce don est à la fois celui de sa vie et celui de sa mort. Jésus les fixera en deux réalités symboliques distinctes : le pain pour signifier la vie, c’est-à-dire son corps qui, dans la Bible, désigne l’homme tout entier et le vin pour signifier le sang, c’est-à-dire la mort dans le langage biblique. Jésus se donne donc tout entier, dans sa vie et dans sa mort et il signifie cela par cette distinction du pain et du vin, pain et vin qui sont à manger et à boire. Il n’y a rien de plus adéquat pour que nous puissions incorporer – c’est bien le mot qui convient – incorporer ce mystère, le faire entièrement nôtre.

Les aspects symboliques du pain et du vin sont immenses : les actes du Christ sont posés dans une culture donnée mais n’en sont pas prisonniers. Maître de la Vie, il est aussi maître des symboles : le pain et le vin ne sont en rien contingents ou déjà là par hasard ; ils ont été choisis de toute éternité pour manifester au moment voulu ce que devait être leur essence profonde. Remarquons encore que le pain et le vin ne sont pas des réalités disponibles naturellement. Ce sont tout au contraire des produits élaborés par l’homme au sein de réseaux complexes. Pour le pain par exemple, il a fallu un long travail de sélection des grains, il a fallu labourer la terre (et donc construire les instruments adéquats), semer, récolter, séparer le grain et l’ivraie, moudre, introduire du levain dans la pâte, pétrir, cuire, vendre… Et s’ajoute enfin une multitude d’autres travaux qui ont permis d’en faire l’acquisition. De plus le pain ne se mange pas comme le reste : il se rompt pour être partagé. Quant au vin nous savons également ce qu’il signifie de travail et d’attention pour le vigneron. Vin, vigne, vignerons constituent des thèmes bibliques essentiels.

Jésus, en choisissant le pain et le vin comme les deux réalités qui "re-présenteront" le mieux ce qu’il est, s’insère donc encore plus profondément dans la création, dans ce qu’elle est devenue sous la domination de l’homme. Dans ces deux réalités assimilables du pain et du vin sont inscrits les choix libres, les joies, les souffrances de l’homme. Le Christ assume en cela l’humanisation de la nature, pour nous la redonner purifiée et sanctifiée (la "Adama" restaurée, en quelque sorte). Il faut donc se laisser saisir par ce prodige inouï : nous avons Dieu en personne dans l’hostie sous une forme non déroutante. Et mieux encore, assimilable entièrement.

S’il en est ainsi c’est que le corps glorieux du Christ a la capacité de se maintenir dans notre univers sous la forme qu’il a choisie. Dans l’univers divin, Jésus s’offre au Père en tant que Fils tandis que, dans l’univers humain, il s’offre aux hommes en tant que pain. Il y a donc une parfaite analogie entre "être Fils" et "être pain". Manger le pain eucharistique nous rend de plus en plus fils. Nous devenons ce que nous mangeons. Mais l’exposition du Saint-Sacrement est aussi importante car elle montre, visiblement, quel est le centre de notre foi. L’adoration du Saint-Sacrement n’est pas une dévotion puisqu’une dévotion c’est atteindre le Christ par différentes médiations : par Marie par exemple.

L’adoration du Saint Sacrement nous met en contact direct avec le Christ, sans intermédiaire. C’est une manière toute simple de vivre notre dimension contemplative, c’est-à-dire de goûter déjà, et dès ici-bas, notre vie au ciel. Prions le Seigneur de nous donner un amour toujours plus grand de l’Eucharistie et qu’il fasse de notre vie une vie de plus en plus offerte, en action de grâce. Père Jean-Claude Hanus

30 mai 2010 : La Sainte Trinié (Jean 16, 12-15)

À l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples : "J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous n’avez pas la force de les porter. Quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité tout entière. En effet, ce qu'il dira ne viendra pas de lui-même : il redira tout ce qu'il aura entendu ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Il me glorifiera, car il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. Tout ce qui appartient au Père est à moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : Il reprend ce qui vient de moi pour vous le faire connaître."

L'homélie

Vers la vérité tout entière

...

Cette fête de la Trinité est aussi, en quelque sorte, la fête de la Révélation : ce n’est pas un hasard si elle arrive une semaine après la Pentecôte car l’Esprit Saint peut nous guider maintenant vers la vérité tout entière, comme le dit Jésus dans cet évangile. Et cette vérité tout entière c’est justement Dieu révélé comme Trinité. Si Dieu ne s’était pas révélé comme il l’a fait, et par-dessus tout en Jésus et par Jésus, l’homme n’aurait jamais pu avoir l’idée d’un Dieu unique en trois personnes. Tout simplement parce que la raison ne peut aller jusque là, par ses propres moyens.

Aujourd’hui donc nous fêtons les trois personnes divines en tant qu’elles forment une unité parfaite que l’on appelle Dieu. Et ce qui nous est donné à voir, si l’on peut dire, c’est :
- d’abord un Dieu qui vit, en lui-même, un mystère de relations. Dieu s’aime lui-même mais non de manière narcissique : le Fils n’est pas l’image du Père comme un miroir pourrait la former. Au contraire, le Fils et le Père sont infiniment distingués l’un de l’autre et c’est là un mystère inépuisable de fascination non seulement pour nous mais pour chacune des personnes divines, l’une à l’égard de l’autre. De cette distinction absolue des personnes peut jaillir un amour infini, qui recherche l’autre inlassablement car il le voit toujours nouveau : "Tu es mon fils, aujourd'hui, je t'ai engendré" (Ps 2). Il y a donc en Dieu un mystère de renoncement à être tout puisque le Père ne pourra jamais être le Fils et réciproquement. C’est ce mystère fondateur dont on perçoit l’écho dans la Genèse quand Dieu pose cet interdit absolu de ne pouvoir tout manger sous peine de mort. Pour que l’autre puisse exister et être vraiment aimé il faut renoncer à être ce qu’il est ou renoncer à le faire devenir soi-même ; il faut s’émerveiller inlassablement qu’il soit différent, tout autre, fondamentalement solitaire ;
- et ce qui nous est donné ensuite à contempler c’est ce désir de Dieu d’avoir en face de lui un autre que lui, qui ne soit pas de même nature que lui. Ainsi Dieu a-t-il voulu communiquer son amour à de pauvres créatures. Pauvres car totalement dépendantes de lui – l’illusion c’est de l’oublier. Pauvres et en même temps riches, car "le Christ nous a enrichi de sa pauvreté" (saint Paul 2Co 8,9). Son abaissement nous a élevé.

Cette contemplation de la Trinité nous rappelle que si l’être humain a été créé à l’image de Dieu c’est qu’il a à vivre lui-même cette fascination pour un autre. Et l’être humain a été créé, justement, homme et femme. A son niveau donc, c’est le plus grand mystère de distinction qu’il puisse expérimenter. C’est l’amour entre un homme et une femme qui est l’image la plus juste et indépassable de l’amour pour un autre que soi, de l’amour non narcissique. Il est donc important de comprendre que derrière le militantisme en faveur du mariage homosexuel se cache un enjeu spirituel très profond qui vise implicitement à nier que l’homme est à l’image de Dieu, à nier ainsi la révélation et le rôle de cette différence sexuelle dans le chemin spirituel de l’être humain. Contempler la Trinité c’est être sauvé du narcissisme mortifère, de la recherche du même. Contempler la Trinité c’est être entraîné vers la vraie vie avec tout ce qu’elle implique comme surprise, ouverture à l’autre, fécondité. Les Chrétiens ont ainsi cette chance inouïe de pouvoir approcher Dieu dans sa vérité ultime qui est relationnelle et qui nous donne une compréhension de l’homme unique en son genre.

On dit que tous les hommes ont le même Dieu mais l’image qu’ils en ont est dangereusement déformée quand ils nient la divinité du Christ. Car nier cette divinité c’est nier Dieu en tant que Trinité et c’est en nier ainsi toutes les conséquences théologiques et anthropologiques. Pour nous, Chrétiens, le danger reste donc de minorer l’importance des relations unitives en Dieu. Le danger est d’adorer non pas un Dieu en trois personnes mais trois dieux en trois personnes, voire en deux car il y a cet Esprit Saint difficile à personnifier...

Nos relations avec les autres ne sonneront jamais justes tant que nous considèrerons ces relations intratrinitaires comme n’étant pas notre problème. Alors que le but de notre vie est, ni plus ni moins, d’être plongé au cœur même de ces relations. En cette fête de la Trinité demandons à l’Esprit Saint de nous aider à entrer d’ores et déjà dans cette circulation d’amour vécue au sein de la Trinité. Père Jean-Claude Hanus

23 mai 2010 : Dimanche de la Pentecôte (Jean 14,15-16.23b-26)

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À l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples : "Si vous m’aimez, vous resterez fidèles à mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : l'Esprit de vérité. Si quelqu'un m'aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l'aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui. Celui qui ne m'aime pas ne restera pas fidèle à mes paroles. Or, la parole que vous entendez n'est pas de moi : elle est du Père, qui m'a envoyé. Je vous dis tout cela pendant que je demeure encore avec vous ; mais le Défenseur, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit."

L'homélie

Le seul maître

Ce long temps pascal de 50 jours s’achève par la Pentecôte qui est la fête du don de l’Esprit Saint aux disciples et donc aux baptisés. Ce don est très dépendant de l’amour que l’on a pour Jésus puisque l’Esprit est amour, amour vérifié lui-même par la fidélité à la Parole : "Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle à ma parole".

L’Esprit Saint est totalement donné mais sa réception dépend de notre union au Christ. Il est ainsi donné dans la mesure où nous pouvons le recevoir, ou en avons le désir, ou l’avons attendu comme les apôtres au Cénacle. Jésus lui-même dira : "Ce qui est sacré, ne le donnez pas aux chiens ; vos perles, ne les jetez pas aux cochons, pour éviter qu'ils les piétinent" (Mt 7,6). Or l’Esprit Saint c’est ce qui est sacré par excellence. Certains donc, s’ils recevaient ce don, le piétineraient, le saccageraient, ne sachant pas ou plus ce qu’est l’amour, ayant oublié son mode d’emploi : ils vivent intérieurement comme des bêtes. Mais ceux qui ont décidé d’aimer, deviennent, eux, de plus en plus capables d’accueillir l’amour et de le rayonner : ils deviennent pneumatophores – porteurs de l’Esprit – et contaminent, dans le bon sens du terme, ceux qui les approchent : ils les embrasent.

Ce désir-là – vivre une relation d'amour absolu à la fois particularisée et inclusive de tous – n’est pas forcément conscient. Il peut travailler le cœur d’une personne ignorant ce qu’elle recherche précisément. Pour cette raison l’action de l’Esprit Saint prend parfois des tournures très spectaculaires : ce sont ces conversions subites que rien ne laissait prévoir. Que s’est-il passé ? Le cœur a tout simplement fini par se briser sous l’action de l’Esprit Saint : le Christ est reconnu comme le bien-aimé recherché depuis toujours : c'est une illumination, un coup de foudre.

A la Pentecôte donc, c’est ce don de l’Esprit que nous célébrons, pour lequel nous rendons grâce. La Pentecôte juive était elle-même la fête du don de la Loi de Dieu à Moïse, au Sinaï. Ainsi le parallèle est clair : l’Esprit Saint que Dieu envoie tient lieu de Loi pour les disciples du Christ, pour le nouvel Israël. L’ancienne Loi n’est pas abolie pour autant mais c’est maintenant l’Esprit Saint qui va structurer la vie des baptisés. Ce n’est plus une loi écrite sur des tables de pierre mais c’est une personne – l’Esprit Saint – qui tient lieu de Loi, qui va nous former, qui va nous enseigner : "il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit" précise encore Jésus. L’Esprit Saint nous conduit à la vérité, à Jésus et cela graduellement, selon ce que nous pouvons porter, comprendre ou vivre dans l’amour à un moment donné de notre vie. Il nous rend ainsi témoin du Christ et, en ce sens, il est son Défenseur dans notre monde. Ce monde qui a fait le procès du fils de Dieu et l’a condamné à mort.

Mais l’Esprit Saint est aussi notre défenseur par rapport à nous-mêmes, quand nous nous méprisons, quand nous nous trouvons indignes : "notre coeur aurait beau nous accuser, Dieu est plus grand que notre coeur, et il connaît toutes choses." (1Jn 3,20)

Nous avons dit que la réception de l’Esprit Saint dépendait de notre union à Jésus. Mais nous sentons également que notre union au Christ dépend de l’accueil que nous faisons à l’Esprit. En d’autres termes, la qualité de notre vie avec le Seigneur dépend de notre docilité à l’Esprit Saint, à ce qu’il nous suggère, parfois avec force, parfois comme dans un murmure. Au sens strict, celui qui vit dans la docilité à l'Esprit Saint n'est plus maître de lui-même et ne peut plus avoir de maîtres sur cette terre. C'est ce que Jésus demande : "ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n’avez qu’un seul enseignant" (Mt 23,1+). Cet homme-là est parfaitement libre, libéré de tout rapport idolâtrique aux autres ou à lui-même. Il jouit de tout, préfigurant ce qu’il vivra dans son Corps de Résurrection.

Celui qui veut maîtriser sa vie (qui veut sauver sa vie comme le dira Jésus), la restreint. Celui qui veut tout gérer – ses affaires comme ses relations – celui-là vit complètement séparé du Christ. Il s’enclot en lui-même car il se ferme à l’Esprit Saint qui est comme le vent : on ne sait d’où il vient, ni où il va. Il faut accepter que nos intelligences soient humiliées et se fassent esclaves de cette folie de l’amour, de son excès. Jésus nous l’a montré en lavant les pieds de Judas, en ayant cette attitude d’esclave vis-à-vis de celui qui se perdait en le trahissant.

L’Esprit Saint nous déroute au sens le plus concret du terme car ses voies ne sont pas les nôtres, ne sont pas celles que la chair nous invite à prendre, pour parler comme saint Paul. L’Esprit nous invite à nous dépouiller de nos idées sur nous-mêmes et de nos projets de vie limités, sans grandeur malgré les apparences et qui risquent de nous faire perdre de vue le but ultime de notre existence qui est cette union comblante au Christ, pour l’éternité. Ainsi, vivre cette fête de la Pentecôte de manière juste, c’est d’abord se décider à faire confiance à l’Esprit Saint, à se laisser conduire par un autre, par cette personne à laquelle nous pouvons dire "Mon Dieu".

Concrètement, se laisser conduire ainsi c’est mettre de l’amour dans le travail ou les services qui nous sont demandés, et dans notre prière bien sûr. Et c’est aussi, par amour, sacrifier notre volonté propre, notre amour propre et nous abstenir de toutes ces paroles qui disqualifient l’autre ou de toutes ces attitudes d’indifférence qui nient son existence, son visage. L’Esprit Saint peut nous faire faire de grandes choses mais c’est d’abord dans les plus petites que nous devrons lui être dociles, l’écouter. Il est ridicule et idéologique de vouloir aider nos frères à l’autre bout de la terre si nous n’y arrivons pas là où le Seigneur nous a mis.

Thérèse de Lisieux, disait : "ramasser une épingle par amour peut convertir une âme. Quel mystère !...". Elle ne dit pas simplement "ramasser une épingle peut convertir une âme". Elle précise bien : "par amour", c’est-à-dire par amour pour Dieu, la différence est abyssale. Car, dans ce cas, c’est une réponse à une suggestion de l’Esprit d’amour et non pas un acte fait par devoir. Ces choses-là sont à notre portée, et nous vivrons de l’esprit de Pentecôte si nous y consentons.

Nous chantons bien souvent ce chant qui commence ainsi : "Seigneur envoie ton Esprit, qu’il renouvelle la face de la terre". Mais cela ne veut rien dire et c’est même une vaste imposture si nous avons peur de ce que l’Esprit peut nous demander directement ou à travers d’autres. Et si, bien plus encore, nous ne mettons pas l’amour au-dessus de tout. Si toute notre vie, comme un long offertoire, ne lui est pas consacrée.

Ainsi l'Esprit Saint nous rend intelligents, non pas au niveau cérébral mais au niveau du coeur. Il nous fait percevoir quels sont les moyens à mettre en œuvre pour faciliter l'accès au salut de ceux qui nous ont été donnés, voire de nous-mêmes. Nous n'avons pas d'autre mission que celle-là. Thérèse l'a résumée ainsi : "Aimer le bon Dieu et le faire aimer" (CRM 16, Sr Marie de la Trinité). Tout est dit dans ces quelques mots, ils sont insurpassables. Mais cette formulation simple pourrait masquer ce qui la sous-tend : à savoir qu’il est impossible de faire aimer Dieu si nous ne vivons pas nous-mêmes de la charité fraternelle, qui s'appuie sur deux piliers : le pardon et le service des autres. Le lavement des pieds en est le paradigme : il caractérise en propre la Nouvelle Alliance. Saint Jean l’a admirablement mis en exergue en taisant l’institution de l’eucharistie, pour que nous puissions comprendre dans toute sa profondeur ce que signifie le commandement nouveau : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés".

Prions donc le Seigneur pour que cette Pentecôte soit une vraie pentecôte d'amour pour nous-mêmes. Et qu'elle soit un premier pas vers cette vie selon l’Esprit à laquelle nous sommes tous appelés et qui préfigure ici-bas ce que sera notre vie au ciel. Demandons au Seigneur qu'il nous délivre de cette tiédeur qui blesse tant son coeur et qui est, au fond, l'expression du refus de se donner et, plus encore, d’être pris. Père Jean-Claude Hanus

16 mai 2010 : 7 ème dimanche de Pâques (Jean 17,20-26)

À l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père, les yeux levés au ciel, il priait ainsi : "Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui accueilleront leur parole et croiront en moi. Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu'ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m'as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, pour qu'ils soient un comme nous sommes un : moi en eux, et toi en moi. Que leur unité soit parfaite ; ainsi, le monde saura que tu m'as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m'as aimé. Père, ceux que tu m'as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, et qu'ils contemplent ma gloire, celle que tu m'as donnée parce que tu m'as aimé avant même la création du monde. Père juste, le monde ne t'a pas connu, mais moi je t'ai connu, et ils ont reconnu, eux aussi, que tu m'as envoyé. Je leur ai fait connaître ton nom, et je le ferai connaître encore, pour qu'ils aient en eux l'amour dont tu m'as aimé, et que moi aussi, je sois en eux."

L'homélie

Inexprimable grandeur que la nôtre !

Quelle est belle cette prière de Jésus que saint Jean place dans le discours après la Cène ! Les disciples, après la Cène du Jeudi Saint, sont témoins de cette relation privilégiée qui relie Jésus à son Père. En aucun moment, il n’est question, de la part de Jésus, d’une prière de demande pour lui. Et en aucun moment, il n’insiste pour que lui soit accordée quelque faveur. Sa prière est pour ceux qui, plus tard, croiront en lui. Et bien sûr, vous l’avez saisi dans cette prière nous étions présents.

Tous ceux qui, à cette heure, étaient présents, ont reçu de Jésus lui-même, ce pain et ce vin après qu’il eut déclaré : "Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang". C’est donc le moment où Jésus médite sur cette unité signifiée par la communion à son corps offert : "Père, qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi». Présence du Seigneur en chacun de nous, non seulement parce que nous le recevons, mais aussi parce que chacun est, par lui, relié aux autres. Frères et sœurs, comme il est bon de mesurer le sens et la puissance de cet acte de communion.

Mais cette unité ne s’arrête pas à une belle amitié entre nous. Jésus dévoile une perspective grandiose : l’unité entre les chrétiens est l’image de l’unité vitale entre le Père et le Fils : "Qu’ils soient un comme nous, nous sommes un, moi en eux et toi en moi." Ainsi se dessine un nouveau visage de la Trinité : le Père, le Fils, les chrétiens. Prendrions-nous dès lors, la place de l’Esprit Saint ? Non, bien sûr, car, quelques versets plus haut, Jésus annonce à ses disciples que l’Esprit Saint sera en eux. Avec la naissance de Jésus en notre monde, c’est Dieu qui se fait homme, c’est la Trinité qui est ouverte. Avec l’envoi de l’Esprit Saint, par l’Eucharistie, c’est le Christ qui fait corps avec nous. C’est nous tous qui avec lui prenons place dans la Trinité. Qu’il est grand ce mystère de notre foi où nous affirmons cette intercommunion : Père, Fils, Chrétiens ! "Qu’ils soient un, moi en eux et toi en moi."

Frères et sœurs, vous l’aurez saisi, chrétiens, nous sommes membres du Christ ressuscité ; quelle indicible dignité ! Quelle inexprimable grandeur est la nôtre !

Depuis les origines, l’homme rêvait d’être dieu se bricolant des piédestaux à coup de guerres, de forteresses et d’ambitions. Et notre Dieu est venu jusqu’à nous, s’est fait l’un de nous pour nous dire : "Regarde, tu te trompes, ta prétention est déplacée. Avec moi, comme moi, vis de ton mieux ton humanité jusqu’au bout de tes possibilités…. sans vouloir dominer les hommes pour les soumettre, mais en les aimant comme des frères pour les faire naître… comme moi je vous aime… à en mourir si nécessaire. Alors, et alors seulement dépouillé de la gangue dont tu fus tiré, tu auras une place en Dieu, avec moi, car là où je suis, je veux que vous soyez vous aussi : n’êtes-vous pas la chair de ma chair et les os de mes os ?"

Perspective éblouissante mais redoutable de responsabilité car du même coup nos divisions et déchirements sont une insupportable déchirure dans la Trinité.

Relisons la première phrase de la première lecture : "Etienne était en face de ses accusateurs ; rempli de l’Esprit Saint, il regardait vers le ciel : il vit la gloire de Dieu et Jésus, debout à la droite de Dieu."

L’image est belle, mais qu’est donc devenu l’Esprit Saint ? Il y a comme une place désormais vide ou libre ! L’Esprit Saint est en Etienne. (Ne sommes-nous pas le Temple de l’Esprit Saint, comme le dit St Paul).

Etienne, le premier des convertis qui n’ont pas côtoyé le Christ ; le premier qui va être témoin du Christ jusqu’au don de sa vie ; le premier à qui est dévoilée la place qui sera la nôtre. Etienne, dans la pensée de Luc, c’est le prototype de l’Eglise fondée par le témoignage des apôtres, née au matin de la Pentecôte. Et la Trinité restera ouverte tant que l’Eglise sera en chemin sur la terre.

Vous le savez frères et sœurs – c’est une dominante de tout l’Evangile – le Christ insiste sur la nécessaire visibilité de notre amour mutuel. Le monde en nous voyant doit discerner le mystère qui nous fait vivre. Le monde en nous voyant doit discerner de quelle réalité, de quelle vérité nous sommes le reflet. Le monde en nous voyant doit discerner la sève divine qui fait grandir notre humanité jusqu’au jour où elle prendra place dans la Trinité. Et alors l’histoire de l’humanité sera parvenue à son terme et la Trinité sera au complet.

Quand un enfant est présenté au baptême afin qu’il devienne frère du Christ et Fils de Dieu, quelle magnifique aventure nous lui proposons ! Quand un homme et une femme se donnent l’un à l’autre dans le sacrement de mariage et en vivent, quel beau témoignage ils manifestent ! Quand nous participons à l’Eucharistie et recevons ensemble le Corps du Seigneur ressuscité, quel grand mystère nous célébrons ! Quand nous "faisons Eglise" avec nos frères et nous efforçons de nous aimer comme Jésus nous a aimés, c’est la présence de Dieu en nous que nous manifestons. Puissions-nous ne jamais décevoir ceux qui nous voient. Puissions-nous ne jamais contredire par notre vie, le mystère qui nous fait vivre. Père Gonzague Chatillon

9 mai 2010 : 6 ème dimanche de Pâques (Jean 14,23-29)

À l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples: "Si quelqu'un m'aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l'aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui. Celui qui ne m'aime pas ne restera pas fidèle à mes paroles. Or, la parole que vous entendez n'est pas de moi : elle est du Père, qui m'a envoyé. Je vous dis tout cela pendant que je demeure encore avec vous ; mais le Défenseur, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. C'est la paix que je vous laisse, c'est ma paix que je vous donne ; ce n'est pas à la manière du monde que je vous la donne. Ne soyez donc pas bouleversés et effrayés. Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m'en vais, et je reviens vers vous. Si vous m'aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi. Je vous ai dit toutes ces choses maintenant, avant qu'elles n'arrivent ; ainsi, lorsqu'elles arriveront, vous croirez."

L'homélie

Viens, Esprit Saint

"Ne soyez donc pas bouleversés et effrayés" . Les apôtres, à qui Jésus adresse cette parole au cours du dernier repas qu'il prend avec eux, ont bien des raisons d'être bouleversés et effrayés. Ils savent que leur Maître va les quitter, et ils savent qu'ils risquent eux aussi de subir la souffrance et la mort à sa suite. Ils espéraient tellement qu'il serait le Sauveur d'Israël, que sa gloire de Messie et de Fils de Dieu éclaterait aux yeux de tous ! Le jour des Rameaux, cette Espérance avait semblé se réaliser... et voilà que tout s'écroule, et qu'ils vont bientôt se retrouver seuls... Mais Jésus les invite à garder confiance : "C'est la paix que je vous laisse, c'est ma paix que je vous donne" . Il leur déclare qu'il ne les laissera pas seuls : "je m'en vais et je reviens vers vous" . Certes, ce ne sera plus comme avant, mais d'une manière encore plus profonde, plus intime. Ce nouveau mode de présence ne sera possible que par l'Esprit Saint, que Jésus appelle ici le Paraclet, qu'on peut traduire par le Consolateur ou le Défenseur. Comment l'Esprit va-t-il agir dans la vie des disciples ? En leur offrant ses sept dons, que le prophète Isaïe avait énumérés dans une de ses descriptions du Messie : "Sur lui reposera l'esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur qui lui inspirera la crainte du Seigneur." (Is 11, 2) Il ne manque que la piété, qui a été ajoutée ensuite à la place du dédoublement de la crainte. En gardant toujours en tête que l'Esprit Saint est bien une Personne, dont l'action peut être multiforme, cherchons à comprendre ce que chacun de ces sept dons signifie.

La crainte n'est pas synonyme de peur, mais plutôt de respect, d'abandon, d'adoration. Elle signifie la crainte d'offenser le Seigneur, comme deux amoureux craignent de se faire du mal l'un à l'autre. Elle va de pair avec la piété, qui est synonyme de tendresse affectueuse. On retrouve ces deux dons dans la parole de Jésus : "Si quelqu'un m'aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l'aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui." (Jn 14, 23) L'Esprit Saint permet au croyant d'entrer dans l'intimité même de Dieu, dans la Trinité elle-même. Mais il y a une condition pour cela : rester fidèle à la parole du Christ. Cette parole, Jésus vient de la prononcer un peu plus tôt après avoir lavé les pieds de ses disciples ; elle résume tout ce qu'il a dit dans son ministère : "Je vous donne un commandement nouveau : c'est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres." (Jn 13, 34) Celui qui aime ses frères à la manière de Jésus, c'est-à-dire en les servant, aime Dieu, et la Sainte Trinité vient demeurer en lui, comme dans un temple.

La science (ou connaissance) n'est pas synonyme d'un savoir érudit qui se gonflerait d'orgueil. Elle signifie la capacité de discerner entre le bien et le mal, et de ne pas en rester à la surface des choses ; elle permet à la fois de pleurer sur le monde et d'Espérer dans le Royaume de Dieu. L'intelligence, pour sa part, fait grandir la Foi en nous permettant de comprendre le sens de la Parole de Dieu et de son dessein sur le monde. Quant à la sagesse, elle permet de juger à la manière de Dieu, en lui étant uni par l'Amour. Jésus évoque ces dons en déclarant aux disciples : "le Défenseur [...] vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit." (Jn 14, 26)

Les dons de science, d'intelligence et de sagesse permettent d'admirer la beauté du mystère divin, mais pas de se diriger dans les situations concrètes qui se présentent tout au long de nos journées. Il est parfois difficile de discerner la volonté de Dieu, "ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait." (Rm 12, 2) C'est alors que l'Esprit Saint nous offre son Conseil. Nous en avons une illustration dans l'extrait des Actes des Apôtres que nous avons entendu tout à l'heure. Aux premiers temps de l'Eglise, un conflit très fort a opposé ses membres, notamment à Antioche, au sujet des païens qui s'étaient convertis : fallait-il leur imposer la circoncision ou non ? La décision était difficile à prendre : alors que Jésus était circoncis, et qu'il avait affirmé : "Ne pensez pas que je suis venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir" (Mt 5, 17), n'était-il pas logique de demander aux croyants du paganisme de s'inscrire eux-mêmes dans l'Alliance avec Moïse, tout comme on demande aux croyants de lire non seulement le Nouveau Testament mais aussi l'Ancien ? Il fallait que l'Esprit intervienne pour montrer le chemin, tout comme il était intervenu dans la vie de Paul pour le conduire dans sa mission vers les païens, et dans la vie de Pierre pour le pousser à accepter l'invitation du centurion Corneille et pour lui conférer le baptême. C'est ainsi que la décision finale des autorités de Jérusalem de ne pas imposer la circoncision, au terme de ce que l'on a appelé le premier concile, a été reportée aux chrétiens d'Antioche en ces termes: "l'Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé ..."(Ac 15,28).

Un croyant aura beau disposer de tous les dons énumérés jusqu'ici, qu'adviendra-t-il s'il rencontre l'épreuve ? Sans le don de force, tous les autres ne lui serviront de rien. Jésus, s'il rassure ses disciples en leur promettant la venue du Paraclet, ne leur cache pas les difficultés à venir. Certes, il leur laisse sa paix, mais "ce n'est pas à la manière du monde" (Jn 14,27) qu'il la leur donne. Autrement dit, la paix du Christ n'est pas synonyme de la "pax romana" que l'empereur cherchait à tout prix à maintenir, fût-ce en écrasant et en répandant le sang des adversaires. C'est plutôt en refusant toute violence et en répandant leur propre sang que les chrétiens vivent dans la paix du Christ. Pour eux, le combat est intérieur, ils ne craignent pas "ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent pas tuer l'âme" mais "plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l'âme aussi bien que le corps" (Mt 10, 28), Satan. Par le don de sa Force, l'Esprit Saint leur permet donc de remporter le combat spirituel.

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur ne nous a pas laissés orphelins, le Père nous a envoyé au nom de son Fils le Paraclet, qui est un Défenseur et un Consolateur contre le mal et un Enseignant pour le bien. Dans son Amour, il nous donne d'entrer dans l'intimité du Père et du Fils, de comprendre et goûter quelque chose de son mystère, de nous diriger parmi les aléas de la vie et de surmonter toutes les difficultés. Cet Esprit, nous l'avons reçu comme à l'état de graine lors de notre Baptême, mais c'est lors de notre Confirmation qu'il s'est donné à nous en plénitude. Quelle place laissons- nous à cet hôte de nos cœurs ? Savons-nous l'écouter et lui obéir, ou bien l'avons-nous relégué loin de nos préoccupations quotidiennes, comme un hôte indésirable qui serait enfermé dans le grenier ou dans la cave, ou comme un hôte auquel on ne ferait pas attention ? Plus nous serons fidèles à la parole du Christ, "comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres" (Jn 13, 34), plus nous pourrons nous laisser conduire et fortifier par l'Esprit. Cette semaine, et jusqu'à la Pentecôte, soyons particulièrement attentifs à sa présence, et récitons-Lui chaque jour une des prières que nous offre l'Eglise, par exemple le Veni Creator ou le Veni Sancte Spiritus. Alors, quelque soient les épreuves que nous pourrons rencontrer, nous ne serons pas effrayés et bouleversés, et nous goûterons la paix profonde du Seigneur. Père Arnaud Duban

2 mai 2010 : 5 ème dimanche de Pâques (Jean 13, 31-35)

La Cène - Carl Bloch

Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples, quand Juda fut sorti, Jésus déclara : "Maintenant le Fils de l'homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu en retour lui donnera sa propre gloire ; et il la lui donnera bientôt.

Mes petits enfants, je suis encore avec vous, mais pour peu de temps. Je vous donne un commandement nouveau : c'est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c'est l'amour que vous aurez les uns pour les autres."

L'homélie

Le commandement nouveau

Les textes du 5ème dimanche de Pâques sont des cadeaux de la Parole de Dieu que l’Eglise nous offre pour vivre ce temps de joie de la résurrection du Christ.

Dans ce passage des Actes des Apôtres, Paul et Barnabé sont sur le retour de leur premier voyage apostolique. Ils consolident les communautés chrétiennes, ces communautés qui ont accueilli des juifs et aussi des païens et que Paul et Barnabé avaient constituées lors de leur premier passage. Le texte des Actes des Apôtres nous précise qu’ils "affermissaient le courage des disciples ; ils les exhortaient à persévérer dans la foi", tout en leur précisant qu’il leur faudrait passer par bien des épreuves. Aujourd’hui encore, tel est bien la mission des successeurs des apôtres, et en particulier celle du pape Benoît XVI lorsqu’il nous dit "N’ayez-pas peur de vous engager pour la mission" ou pour les jeunes "N’ayez-pas peur de consacrer votre vie pour le Seigneur". Une mission qui passe par bien des épreuves ! Quel très grand pape que celui qui est à la fois humble lorsqu’il s’agit de sa personne, et ferme et plein d’énergie lorsqu’il s’agit de témoigner de sa foi dans la dignité et la grandeur de l’homme, et en particulier de ceux qui sont les plus pauvres, les plus marginalisés, de sa foi dans la vie de la conception à la mort, de son engagement pour le respect de la création, et aussi lorsqu’il s’agit d’oeuvrer pour l’unité de tous les chrétiens, le rapprochement avec les orthodoxes, pour le dialogue de fraternité avec les juifs, pour un dialogue de paix avec les musulmans. Je pense beaucoup au pape Benoît XVI en méditant ces paroles : "Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi" (Mt 5,11).

Le passage de l’évangile de Jean se situe au cours du dernier repas de Jésus avec ses disciples, après le lavement des pieds. Jésus vient d’annoncer la trahison de Judas. La passion est maintenant enclenché, et Jésus en donne le sens : elle servira à la glorification du Père et du Fils. Dans ce moment important où il va bientôt les quitter, Jésus s’adresse à ses disciples, et il leur donne "un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres". Et il précise "Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres".

Une lecture un peu rapide pourrait nous laisser penser que cette parole est un commandement d’amour identique à d’autres comme celui qui est donné par le scribe à Jésus et qui est extrait de la Torah : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même", et qui précède la parabole du bon samaritain expliquant qui est mon prochain.

Dans notre passage, il y a deux aspects particuliers, qui donnent pleinement le sens d’un commandement nouveau. D’une part, ce commandement s’adresse spécifiquement aux disciples de Jésus : "Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres". D’autre part, non seulement ce commandement intègre la présence, l’amour du Christ pour ses disciples : "Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres", mais cet amour est premier ; l’amour des disciples les uns pour les autres procède de cet amour du Christ. Il y a là une dimension sacramentelle évidente dans ce contexte du dernier repas, de ce que les trois autres évangélistes ont décrit comme l’instauration de la cène. Ce moment où Jésus se donne totalement dans l’eucharistie par amour pour ses disciples. C’est ce que dit le célébrant dans la prière eucharistique n ° 4 :"Quand l’heure fut venue où tu allais le glorifier, comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout". Et plus loin dans cette même prière eucharistique : "Regarde Seigneur, cette offrande que tu as donnée toi-même à ton Eglise ; accorde à ceux qui vont partager ce pain et boire à cette coupe d’être rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps, pour qu’ils soient eux-mêmes dans le Christ une vivante offrande à ta gloire". Oui, dans le sacrement du baptême, nous sommes individuellement plongés dans la mort et la résurrection du Christ, nous sommes personnellement unis au Christ, nous avons revêtu le Christ, comme dit Saint Paul dans l’épitre aux Galates. Dans l’eucharistie, le Christ se donne à nous pour nous rassembler par l’Esprit Saint en un seul corps, pour que nous formions le Corps du Christ, pour que nous soyons nous-mêmes dans le Christ avec toute notre vie cette offrande à la louange de la gloire de Dieu. Comme l’écrit Benoît XVI dans son encyclique "Dieu est amour" : "L’union avec le Christ est en même temps union avec tous ceux auxquels il se donne. Je ne peux avoir le Christ pour moi seul; je ne peux lui appartenir qu’en union avec tous ceux qui sont devenus ou qui deviendront siens. La communion me tire hors de moi-même vers lui et, en même temps, vers l’unité avec tous les chrétiens. Nous devenons «un seul corps», fondus ensemble dans une unique existence."

Alors par ce commandement de Jésus "Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres", nous qui sommes baptisés, nous qui participons à la célébration eucharistique, nous sommes unis comme frères en Jésus-Christ. Etre chrétien, c’est être uni au Christ et être en union fraternelle avec tous ceux qui sont dans le Christ. Nous ne pouvons pas être unis au Christ si nous ne sommes pas unis fraternellement avec tous ceux qui vivent dans le Christ. Comme le précise le Cardinal Ratzinger/Benoît XVI dans son livre "Frères dans le Christ" "La fraternité peut et doit se réaliser d’abord dans la communauté locale, concrètement dans chaque paroisse" et il ajoute : "La communauté locale elle-même se réalise en tant qu’Eglise dans l’assemblée cultuelle, c’est-à-dire avant tout dans l’assemblée de l’Eucharistie". D’où le caractère vital de la participation chaque dimanche à la messe. C’est ce que dit dans un style différent Mgr Jacques Benoît-Gonnin nouvel évêque de Beauvais "Beaucoup de gens se disent chrétiens et pensent qu’ils n’ont pas besoin de pratiquer. Ce serait comme quelqu’un qui affirmerait être un très bon nageur et qui ne mettrait pas les pieds dans la piscine. Ça n’a pas de sens". Bien entendu, cette communauté fraternelle des croyants n’a pas vocation à être fermé sur elle-même. Elle est ouverte sur le monde ; elle est missionnaire et elle répand l’amour dans le monde. Cette union au Christ et cette participation à l’eucharistie nous rendent unis comme frères en Jésus-Christ.

Comment vivre concrètement cette fraternité dans le Christ ? Nous avons vu que c’est dans la communauté locale que nous pouvons vivre et construire cette fraternité. Je vous propose deux rendez-vous important. Au-delà de la participation à la messe dominicale, un premier rendez-vous important pour notre paroisse aura lieu le dimanche 30 mai. Ce sera notre sortie paroissiale, et en même temps notre assemblée paroissiale, à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre. Il est important que nous soyons très nombreux, quel que soit notre âge, que nous soyons célibataire ou marié - les familles avec tous les enfants sont bien entendu les bienvenues : cette réunion est un moment privilégié qui construit notre communauté fraternelle. Un deuxième rendez-vous important est le samedi 26 juin, jour de grand rassemblement de l’Eglise de Paris pour l’ordination des futurs prêtres. Nous avons prié l’an dernier à toutes les messes pour les vocations de prêtres. Nous avons demandé au Seigneur qu’il nous donne des prêtres. Cette année, nous avons réfléchi sur l’importance de la messe, sur l’eucharistie indispensable pour la vie de l’Eglise, eucharistie dont le ministre est le prêtre. Ce sera l’occasion de marquer la fin de l’Année Sacerdotale mondiale lancée par le pape Benoît XVI, à l’occasion des 150 ans de la mort de Saint Jean-Marie Vianney, curé d’Ars.

Que ces deux rendez-vous soient l’occasion de montrer que nous sommes les disciples du Christ et de témoigner de notre amour les uns pour les autres, et tout particulièrement pour nos prêtres en cette Année Sacerdotale mondiale. Jean-Pierre Chaussade, diacre

25 avril 2010 : 4 ème dimanche de Pâques (Jean 10, 27-30)

Jésus avait dit aux Juifs : "Je suis le Bon Pasteur (le vrai berger)." Il leur dit encore : "Mes brebis écoutent ma voix ; moi je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront, personne ne les arrachera de ma main. Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut rien arracher de la main du Père. Le Père et moi, nous sommes UN."

L'homélie

Dimanche des vocations

Le Bon Pasteur - James Powell

C’est vers les jeunes tout d’abord que cette journée mondiale pour les vocations m’invite à me tourner, même s’ils sont peu nombreux parmi nous aujourd’hui… Qu’ils sachent cependant qu’ils sont l’avenir et source d’espérance… Mais à vous les anciens qui êtes présents, parents et grands-parents, je vous invite à vous faire porteurs de ce message auprès d’eux. A travers le prêtre que je suis - et je l’ai fait et le fait encore à chaque fois que l’occasion m’en est donnée - Dieu veut s’adresser à vous les jeunes. Aujourd’hui comme hier, Dieu lance son appel : "j’ai besoin de toi. Les talents que je t’ai confiés doivent porter du fruit. Ton ennui, ta nostalgie, ton tourment, ta peur peut-être face à la vie ou à l’avenir, dis-toi bien que c’est de l’amour inemployé !"

Dans l’évangile que nous venons d’entendre, Jésus-Christ se compare au berger dont l’humanité a besoin pour sauver le sens de l’aventure humaine, pour reconnaître les sources auxquelles elle doit s’abreuver pour ne pas perdre cœur. Mais le plus inouï de ce message, frères et sœurs, c’est que Jésus Christ ne retient pas pour lui seul, ce rôle de lumière. La mission qu’il inaugure veut se continuer à travers chaque homme. Aujourd’hui comme hier, Jésus Christ se cherche des relais. Alors nous voilà investis d’une formidable mission, d’une Bonne Nouvelle à propager : Dieu est Amour. Qui que nous soyons, nous sommes beaux dans le regard de Dieu. Le monde a un sens. Nous ne marchons pas vers la mort, mais vers l’amour ; nous sommes en attente d’Eternité.

Lorsque j’étais jeune, à l’heure où l’on se pose des questions fondamentales, j’ai été saisi par le mal qui assaillait le monde ; je voyais mes frères se débattre dans la morosité ou le scandale d’un monde sans Dieu, sans amour. Et ce fut un choc : l’existence avait-elle un sens ? Comment faire pour croire à la bonté et à la beauté de la vie ? C’est alors que me fut révélé, par des lectures et des rencontres, le visage de Dieu : Dieu n’était responsable d’aucun des malheurs du monde ; il en était la victime : "j’avais faim et vous ne m’avez pas nourri… j’étais nu, malade, prisonnier". Dieu ne pouvait agir en ce monde qu’avec le concours de l’homme. Nous savons bien que tout au long de la Bible, Dieu se cherche des relais, des courroies de transmission, des messagers… Parfois le messager se dérobe ou change le contenu du message…. Et alors le mal bat son plein, déferle ; rien n’arrête sa progression. Parfois au contraire le messager est fidèle : le monde change de visage ; les esclaves retrouvent leur dignité, les haines se métamorphosent en réconciliation, la solidarité s’organise. Ce que nous appelions malheur était l’espace de notre créativité, de notre responsabilité. Pour me faire comprendre, je citerai volontiers les propos de Mère Teresa qui était un jour interrogée par un journaliste : "qu’est-ce qui ne va pas dans le monde ?", lui disait-il. Elle répondit : "vous et moi". Je n’avais donc plus le choix. Je me suis senti comme saisi, emporté. L’attrait des bonheurs les plus légitimes et même l’amour le plus fou ne faisait plus le poids. Il y avait d’un côté comme Dieu tout faible, qui n’a d’autres mains que les nôtres, ce Dieu muet qui n’a d’autre bouche que la nôtre, et de l’autre côté le visage blessé de mes frères douloureux, atteints dans leurs affections les plus sacrées, dans leurs aspirations les plus profondes, dans leur quête de raison de vivre. La Parole de Dieu était faite pour ce monde comme une clef pour une serrure, comme de gros pâturages et des sources limpides pour des brebis.

Alors vous qui m’écoutez en ces instants, vous qui adhérez à cette idée qu’il est en effet conforme à un Dieu Amour de faire de nous ses associés plutôt que des consommateurs, vous vous demandez peut-être, comme je me le demandais naguère : où servir ? à quoi servir ? Ce n’est pas par cette question qu’il faudrait commencer pour répondre ! Mais par cette question que Jésus posait à Pierre dimanche dernier : "Pierre m’aimes-tu ?". Oui, c’est par l’amour de Jésus Christ que toute annonce de la Bonne Nouvelle commence. Sinon notre service de Dieu pourrait devenir dangereux et sectaire… et nous donnerions de Dieu le visage d’un rabat-joie. Vous avez certainement déjà entendu cette réaction autour de vous : Jésus : oui, je suis d’accord ; mais l’Eglise, pas question ! Nous savons bien que Jésus et son Eglise cela ne fait qu’un ; une jeune bergère, nommée Jeanne d’Arc le disait déjà. L’Eglise, c’est Jésus agissant aujourd’hui, l’Eglise, c’est vous, si vous croyez en Jésus Christ.

"Qu’est-ce qui ne va pas dans le monde ?"... "Vous et moi." Vous qui m’écoutez ce matin, peut-être trouvez-vous que l’Eglise c’est trop ceci ou pas assez cela. Mais dans ce cas, agissons comme François d’Assise ; il réalisera que cette brèche dans l’Eglise, c’est son absence : "Viens, François, répare mon église qui tombe en ruines" ! L’Eglise actuelle vous semble incapable de répondre aux attentes spirituelles de notre époque : "Viens François, viens Jean-Baptiste, viens Thibault, viens Marie, viens Mathilde, répare mon église !" L’Eglise te semble froide, manquant d’accueil : "Viens Louis, viens Sophie, donne ton sourire, donne la force de ta tendresse !" L’Eglise te semble ne pas trouver le langage des hommes : "Viens Catherine, viens Arnaud, prête-lui ton humour, ta verve, le don d’écoute que tu as reçu !" L’Eglise te semble absente des places et des carrefours que sont les médias : "Viens Benoît, viens Benjamin, viens Marine... Les journaux, la Télévision, la radio n’ont pas fait vœu que d’embaucher que des agnostiques !

Récemment un journaliste racontait à la TV que l’Eglise était terminée, finie. Sans doute prenait-il son rêve pour la réalité. Sans doute aussi les arbres qui tombent font-ils plus de bruit que le blé qui pousse. La pratique religieuse est tombée à 5-7% environ ! S’est-on demandé pour quelles raisons étaient Dieu amour ? Les vocations sacerdotales et religieuses ont fondu de moitié ou des 2/3 en 40 ans… mais si pour un prêtre de moins, un diacre et 100 baptisés se lèvent, peut-on parler de déclin, de crise, de bateau qui coule ! C’est depuis toujours que les ouvriers manquent à la moisson. Jésus le disait déjà… et l’appel qu’il adresse est pathétique puisqu’il sait que nous pouvons lui tourner le dos et repartir tout triste comme le jeune homme riche. Prier, frères et sœurs, c’est exaucer Dieu ! Prier, c’est entrer dans son désir. C’est à nous d’obtenir que son règne vienne ! Dieu veut s’incarner en chacun de nous pour se donner au monde. Dieu agit par celui qui se laisse saisir, qui accepte de donner sa vie, son cœur, qui accepte de se perdre en son amour. Alors, ne laissons pas mourir l’Espérance. Notre Saint Père ne cesse d’appeler les jeunes à se donner. Nous ne pouvons pas demeurer inertes dans un monde où il y a tant besoin d’annoncer l’Evangile. Nous sommes tous appelés d’une façon ou d’une autre. Alors, toi, viendras-tu ? Père Gonzague Chatillon

11 avril 2010 : dimanche de la Miséricorde (Jn 20,19-31)

C'était après la mort de Jésus, le soir du premier jour de la semaine. Les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient, car ils avaient peur des Juifs. Jésus vint, et il était là au milieu d'eux. Il leur dit : "La paix soit avec vous !" Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : "La paix soit avec vous ! De même que le Père m'a envoyé, moi aussi, je vous envoie." Ayant ainsi parlé, il répandit sur eux son souffle et il leur dit : "Recevez l'Esprit Saint. Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus." Or, l'un des Douze, Thomas (dont le nom signifie : Jumeau) n'était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : "Nous avons vu le Seigneur !" Mais il leur déclara : "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à l'endroit des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas !" Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d'eux. Il dit : "La paix soit avec vous !" Puis il dit à Thomas : "Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d'être incrédule, sois croyant." Thomas lui dit alors : "Mon Seigneur et mon Dieu !" Jésus lui dit : "Parce que tu m'as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu." 1l y a encore beaucoup d'autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas mis par écrit dans ce livre. Mais ceux-là y ont été mis afin que vous croyiez que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu, et afin que, par votre foi, vous ayez la vie en son nom.

Deux homélies

Thomas : remise sur un chemin d'enfance ?

L'incérdulité de Saint Thomas

Thomas, alors qu'il est apôtre, ne croit pas au témoignage de l'Eglise, au témoignage des autres apôtres qui ont vu Jésus ressuscité. Dans le cortège de l'apostasie, si l'on excepte ceux qui se sont enfuis tout de suite, il tient la troisième place, après Judas et Pierre. Le premier a vendu Jésus, il a échangé l'homme-Dieu contre quelques pièces d'argent et s'est fait justice lui-même. Le deuxième, Pierre, a renié le maître parce qu'il a eu peur pour sa propre vie. Le troisième, Thomas, lui, se méfie de l'Eglise : il n'accepte pas son témoignage sur l'apparition du Christ ressuscité alors même que c'est le pivot de la foi.

Il en rejoint beaucoup dans cette attitude. Il rejoint ceux qui se disent chrétiens mais n'ont pas confiance dans l'Eglise ou la critiquent sans cesse. Et puis l'absence de Thomas dans cette première réunion des apôtres après Pâques, pourrait être le signe de sa prise de distance par rapport au groupe. Thomas serait ainsi doublement fautif.

La croix et la résurrection mettent donc profondément en échec la raison, la manière de voir. Justement, Thomas demande à voir pour croire, avant de demander à toucher. Voir implique une certaine distance et un désir de ne pas s'engager, de ne pas se donner. C'est ce que notre société, qui fait la part belle à l'image, nous montre : elle est massivement voyeuriste que ce soit au niveau du corps ou de la vie affective (que l'on pense aux reality-show qui font tant d'audience à la TV) et ses membres ont de grandes difficultés à s'engager. Il existe aussi un voyeurisme spirituel dont Zachée est un bon représentant : il monte sur un arbre, il prend de la hauteur pour voir Jésus. Mais celui-ci l'interpelle par cette parole fameuse : "aujourd'hui, il me faut demeurer chez toi".

Avec Jésus il n'est pas possible de tricher, de prétendre le connaître, ou parler de lui, sans entrer dans son intimité. Il ne montre pas simplement ses stigmates à Thomas, ce qui aurait été bien suffisant pour que Thomas le reconnaisse. Il lui demande de le toucher, d'abolir la dernière distance que l'apôtre tentait peut-être de sauvegarder. C'est bien la preuve que le regard seul ne peut faire entrer dans l'intimité que revendique l'amour véridique : Narcisse en est l'exemple extrême : le regard ne lui sert qu'à rechercher sa propre image en l'autre. Cela se termine toujours mal.

Le regard peut exprimer, bien sûr, tous les états d'âme ou, au contraire, n'en exprimer aucun mais il suffit de baisser les paupières pour échapper à son emprise. Il n'en est pas ainsi du toucher qui ramène toujours à ce qu'il y a de plus primordial, à ce contact entre l'enfant et la mère qui les fait exister l'un et l'autre, bien avant l'échange des regards. Jésus réapprend donc à ce pauvre Thomas que sa raison est bien insuffisante pour qu'il puisse produire un acte de foi, un acte de confiance. Dieu n'a pas envoyé son Fils pour sauver les anges, les purs esprits, mais il lui a donné un corps pour sauver les hommes.

Il est intéressant de noter que Jésus confère le pouvoir de pardonner les péchés au cœur de cette problématique du voir et du toucher. Les apôtres reçoivent ce pouvoir alors que Thomas n'est pas là. Comme pour signifier que ce pouvoir de pardonner les péchés n'est pas évident - ce que Jésus affirmera par ailleurs - et que Thomas n'aurait pu l'accueillir dans l'attitude où il était. Il faut avoir reçu l'Esprit Saint pour exercer ce ministère de miséricorde, cet Esprit-Saint qui ouvre, pourrait-on dire, les yeux du cœur. Ces yeux-là s'ouvrent chez Thomas après qu'il ait mis le doigt sur les plaies du Christ. Son cri de joie "Mon Seigneur et mon Dieu" signifie bien sa conversion. Il reconnaît maintenant Jésus pour ce qu'il doit être, à savoir son maître intérieur. Le toucher lui a permis d'intérioriser Jésus, de le faire demeurer en lui : Jésus pourra alors disparaître. Demeurer en nous, non pas dans notre mental, mais dans notre cœur, comme principe de vie, c'est ce que Jésus recherche.

A un niveau plus élémentaire, nous savons bien que les enfants privés de contact chaleureux avec leur mère ne peuvent vraiment l'intérioriser en tant que puissance rassurante et aimante "une fois pour toutes" . Ce manque marque en général profondément leur vie : ils auront tendance à vérifier sans cesse qu'ils sont aimables, à travers bien des stratégies de séduction et de ruptures.

Thomas en entrant en contact avec les meurtrissures du Seigneur a été saisi, au plus profond de lui-même, par la vulnérabilité du Christ. Ce qui blesse l'amour c'est la non confiance, ou les attitudes inadéquates comme la volonté de le saisir par l'unique raison, par cette raison qui discute au lieu de se mettre à genoux. La science de Dieu est une science éminemment expérimentale : le livre de Job le montre bien. Ou encore le combat de Jacob. Il faut entrer dans le combat, voire dans l'agonie, dans la nuit en tout cas, pour connaître Dieu : les beaux discours sur lui occupent beaucoup les hommes. Il en faut sans doute, mais le Royaume ne s'ouvre qu'aux enfants et à ceux qui leur ressemblent, c'est-à-dire à ceux qui balbutient ou n'ont peut-être que d'humbles gestes de tendresse à manifester. C'est cela qui touche le cœur de Dieu comme un père ou une mère peuvent l'être par la petitesse de leur enfant.

Au fond, Jésus demande à Thomas de reprendre le chemin d'une certaine enfance qu'il a peut-être manquée. N'oublions pas - l'évangile le souligne - qu'il est caractérisé comme jumeau, autrement dit qu'il n'a pas été considéré comme l'unique, qu'il a été obligé de partager, dès sa conception, sa place dans le coeur de sa mère.

Toucher Jésus est donc guérissant : avant sa résurrection beaucoup voulaient ce contact pour guérir, pour être sauvés. Le toucher c'était recevoir sa vie et sa force, très concrètement. Jésus lui-même l'éprouve dans son corps. Il en témoignera, à propos de cette femme malade qui cherchait désespérément à le toucher : "Quelqu'un m'a touché ; car j'ai senti qu'une force était sortie de moi." (Lc 8,45) Aujourd'hui, c'est par les sacrements que nous pouvons le toucher et recevoir de lui forces nouvelles et guérison. Non seulement du corps mais aussi de nos intelligences blessées et faussées bien plus, finalement que nos sens. Le corps ne ment pas et nous savons bien qu'il en faut beaucoup pour tromper nos sens, alors que la plus petite faille dans un raisonnement peut conduire à de grandes catastrophes métaphysiques.

Rappelons-nous, enfin, que Thomas avait dit au chapitre 14 : "Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment saurions-nous le chemin ?" (Jn 14,5) et Jésus lui répond : "Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi." Six chapitres plus tard, nous comprenons en quoi a consisté ce chemin pour Thomas. Il a consisté à passer du voir au croire, non pas par une démarche intellectuelle dont il aurait pu tirer orgueil mais par un contact corporel avec le Christ, avec son humanité toute simple, son humanité blessée. Et quand Jésus dit "Nul ne vient au Père que par moi", il faut l'entendre au moins dans ce sens-là.

En cela donc le chemin de Thomas ne peut être loin du nôtre. C'est un chemin où l'intelligence est nécessairement humiliée mais non pas méprisée, c'est encore un chemin de rencontre sacramentelle avec le Christ et c'est enfin un chemin d'amour de l'autre tel qu'il est réellement, un chemin qui traverse les images et les apparences sans s'y arrêter, sans s'y perdre. Père Jean-Claude Hanus

Offrons nos vies au Dieu de miséricorde

Parmi tous les attributs de Dieu, lequel est le plus important ? Les chrétiens, nous affirmons que "Dieu est Amour", et que tous les autres attributs sont relatifs à cet Amour. L'Amour a de multiples visages, mais il en est un qui nous concerne plus particulièrement : la Miséricorde. Par définition, le miséricordieux est celui dont le cœur se laisse toucher par la misère de l'autre. Il est touché non seulement dans ses sentiments, mais aussi dans ses actions : non seulement il est ému, mais encore il tend une main secourable. Notre Dieu s'est révélé comme infiniment riche en miséricorde. Cela apparaît déjà dans l'Ancienne Alliance, notamment lorsque le Seigneur déclare à Moïse : "J'ai vu, oui, j'ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j'ai entendu ses cris sous les coups des chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances" (Ex 3, 7) et il envoie Moïse pour le délivrer. Mais la miséricorde de Dieu est pleinement révélée par le Christ, en qui nous voyons le Père. En mourant sur la Croix, il nous témoigne de son Amour infini, qui n'a pas reculé devant la souffrance. En ressuscitant, il va encore en témoigner, comme nous allons le comprendre en méditant sur l'évangile de ce dimanche.

Après la mort de Jésus, "le premier jour de la semaine, les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient, car ils avaient peur des Juifs" (Jn 20, 19). Les disciples ont bien compris que leur vie était en danger, comme Jésus lui-même le leur avait d'ailleurs clairement annoncé avant sa Passion : "On portera la main sur vous et on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon Nom." (Lc 21, 12) En plus de la peur, les disciples souffrent certainement d'un immense sentiment de culpabilité. Ils ont abandonné leur Maître au jardin de Gethsémani, et leur chef, Pierre, l'a même renié trois fois. Ils sont enfermés dans le Cénacle, mais aussi dans leurs cœurs. Enfin, ils sont aussi en plein désarroi : maintenant que leur Guide a disparu, quel sens peuvent-ils donner à leur vie ?

Jésus ressuscité va les libérer d'abord de leur culpabilité et de leur désarroi, avant de les libérer de leur peur le jour de la Pentecôte. Se plaçant non au-dessus d'eux dans un nuage mais "au milieu d'eux" , sa première parole est : "La paix soit avec vous !" (Jn 20, 19) Il ne leur fait aucun reproche. Et pour bien leur montrer qu'il n'est pas un fantôme ou un imposteur, "il leur montre ses mains et son côté". La culpabilité fait alors place à la joie. La mort de Jésus avait ruiné leurs espérances et aveuglé leurs esprits, sa résurrection les remet debout et les illumine. Mais la blessure est profonde, alors Jésus répète une seconde fois : "La paix soit avec vous !" Voilà la seconde couche du baume qui guérit les disciples de leur culpabilité.

Mais il faut aussi redonner du sens à leur vie : c'est pourquoi Jésus ajoute : "De même que le Père m'a envoyé, moi aussi, je vous envoie" et, pour qu'ils en aient la force, il répand sur eux le souffle de l'Esprit Saint. Il leur donne alors une mission : "Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus" (Jn 20, 21-23). Le Seigneur est prêt à pardonner tous les péchés, soixante-dix fois sept fois, c'est-à-dire sans cesse, mais il ne peut le faire que si l'homme est prêt à accueillir son pardon, et donc à se reconnaître pécheur. La miséricorde ne peut être accueillie que par un cœur qui reconnaît sa misère.

Quelques mois plus tôt déjà, Jésus avait envoyés ses disciples deux par deux annoncer l'imminence du Royaume de Dieu ; c'était un appel à la conversion liée à la Justice de Dieu. La preuve, c'est qu'il avait déclaré, à propos d'une ville qui refuserait de les accueillir : "Amen, je vous le dis : au jour du Jugement, le pays de Sodome et de Gomorrhe sera traité moins sévèrement que cette ville." (Mt 10, 15) Cette fois, Jésus envoie ses disciples témoigner de la Miséricorde de Dieu, dont ils sont les premiers bénéficiaires. Cette seconde mission n'est pas contradictoire avec la première. Dieu est à la fois juste et miséricordieux. Sa miséricorde, qui ne peut être injuste, n'a qu'une seule limite : la liberté de l'homme.

La miséricorde du Christ brille une seconde fois dans cet évangile huit jours plus tard. Cette fois, c'est l'apôtre Thomas qui en est le bénéficiaire. Alors qu'il refuse de croire malgré le témoignage de ses compagnons, Jésus ne l'abandonne pas à son incrédulité. Non seulement il vient à lui mais il lui propose en plus de toucher les cicatrices de ses mains et de son côté, lui offrant ainsi ce qu'il avait exigé. Ainsi, le Seigneur s'adapte à chacun, pour que tous les hommes puissent croire et être sauvés. Devant une telle miséricorde, Thomas est entièrement retourné, et son exclamation est la plus belle expression de Foi que l'on puisse trouver : "Mon Seigneur et mon Dieu !" Il a eu besoin de voir le corps physique de Jésus, mais il voit maintenant bien au-delà, jusqu'à sa divinité. Son cri est celui que nous pouvons lancer nous-mêmes parfois, notamment devant le Saint-Sacrement. Jésus est certainement heureux de cette illumination du cœur de Thomas, mais il ajoute à son intention et à celle des autres disciples : "Parce que tu m'as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu."

Cette parole de Jésus s'adresse surtout à nous. Nous-mêmes, nous ne pouvons pas voir Jésus dans sa chair glorifiée, sauf si nous en recevons le privilège comme certains saints, telle que Thérèse d'Avila. Mais elle-même a écrit que les apparitions dont elle a bénéficié n'étaient pas déterminantes dans sa conversion. Le Seigneur, depuis 2000 ans, se rend présent aux hommes de diverses manières : dans l'Ecriture, dans les sacrements - particulièrement dans l'Eucharistie, dans les personnes - notamment les plus pauvres, dans les évènements... C'est à nous de garder les yeux de notre cœur ouverts pour le reconnaître, grâce à notre Foi.

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur est infiniment riche en miséricorde. Il ne cesse de venir en aide aux hommes dans leurs misères. Le Christ ressuscité a délivré ses disciples de leur culpabilité, de leur désarroi et de leur peur et il a délivré Thomas de son incrédulité. Et nous-mêmes, quelles sont les misères dont nous voudrions qu'il nous délivre ? Lorsque nous péchons, le Seigneur peut nous pardonner, en particulier dans le sacrement de la pénitence et de la réconciliation. Lorsque nous sommes désemparés, il peut nous montrer des chemins pour nous engager à son service et à celui de nos frères. Lorsque nous avons peur, il peut nous donner sa paix. Lorsque nous doutons, il peut nous donner la Foi. Alors, cette semaine, demandons humblement au Seigneur dans la prière qu'il envoie sur nous son souffle pour nous éclairer sur nos misères, non pas pour nous écraser, mais au contraire pour nous relever. Alors, nous deviendrons nous- mêmes des témoins de sa Miséricorde. Nous pourrons même nous offrir à elle, comme l'a fait la petite Thérèse. Contrairement aux apôtres, nous n'accomplirons peut-être pas de grands prodiges. Contrairement à Pierre, nous ne guérirons pas les malades avec notre seule ombre. Mais par notre amour, notre joie et notre paix, nous donnerons à ceux que nous rencontrerons le témoignage du Christ ressuscité, et nous les soulagerons des misères cachées dans leurs cœurs. Père Arnaud Duban

21 mars 2010 : 5 ème dimanche du Carême (Jean 8, 1-11)

Jésus s'était rendu au mont des Oliviers ; de bon matin, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s'assit et se mit à enseigner. Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu'on avait surprise en train de commettre l'adultère. Ils la font avancer, et disent à Jésus : "Maître, cette femme a été prise en flagrant délit d'adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, qu'en dis-tu ?" Ils parlaient ainsi pour le mettre à l'épreuve, afin de pouvoir l'accuser. Mais Jésus s'était baissé et, du doigt, il traçait des traits sur le sol. Comme on persistait à l'interroger, il se redressa et leur dit : "Celui d'entre vous qui est sans péché, qu'il soit le premier à lui jeter la pierre." Et il se baissa de nouveau pour tracer des traits sur le sol. Quant à eux, sur cette réponse, ils s'en allaient l'un après l'autre, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme en face de lui. Il se redressa et lui demanda : "Femme, où sont-il donc ? Alors, personne ne t'a condamnée ?" Elle répondit : "Personne, Seigneur." Et Jésus lui dit : "Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus."

L'homélie

Voici que je fais un monde nouveau

QUI SINE PECCATO EST VESTRUM
PRIMUS IN ILLAM LAPIDEM MITTAT

Nous avons confessé le Dieu de toute miséricorde, le Père dont l'amour est premier, qu'il s'agisse de son peuple ou de l'enfant prodigue, son amour est toujours près à se déverser sur les cœurs disponibles. Dans le même temps un regard sur l'amour lumineux de Dieu nous a permis de mieux comprendre les zones de ténèbres qui sont en nous. A chacun d'avancer de manière responsable pour oser se reconnaître pécheur sans faire porter à d'autres la faute qui est la mienne. Inviter à retrouver la maison de notre père, à retrouver la joie d'être non pas le serviteur mais le fils, l'ami. En regardant Jésus agir près d'une femme accusée d'adultère nous allons nous ouvrir au pardon offert dans le don de sa vie, dans son sang versé pour nous et pour la multitude en rémission de nos péchés. Allons jusqu'au bout, le pardon proposé par le Christ, n'est pas simple coup de chiffon sur des cœurs salis sur des chemins poussiéreux et dangereux, il est vie nouvelle offerte, participation à la joie du ressuscité. Nous plongeant dans la vie de son Père, il nous propose de puiser plus largement dans le trésor de l'amour vécu en Dieu.

D'un monde à un autre monde.

Quand on vient présenter une femme adultère à Jésus, c'est pour sonder l'attitude du Christ face au péché. En fait le péché de cette femme, son sort ne les émeut pas beaucoup, ils la conduisent près du Seigneur pour le mettre à l'épreuve. Jésus est mis face au péché de notre monde, à toutes nos infidélités. L'adultère n'est il pas signe de nos incapacités à suivre au jour le jour notre Seigneur ? Nous ne savons pas marcher d'une manière simple, il y a tant de crochets, de faux pas ou de temps d'arrêts. Et face à cela des accusateurs : d'après la Loi, cette femme doit mourir. Les juges ne manquent pas, la condamnation est toujours facile. Les pierres sont déjà là pour l'exécution de la sentence. Mais au-delà de la pécheresse, il y a plus, "ils parlaient ainsi afin de pouvoir l'accuser." en fait c'est Jésus qui est visé. Car la tentation est pour chacun occasion de se prononcer pour Jésus ou contre lui ! Le péché, nous le disions précédemment, est remise en cause de la primauté de Dieu sur nous. Et si nous suivons saint Jean dans ce chapitre, nous allons voir contre qui seront dirigées les pierres qui n'ont pu atteindre la femme adultère, c'est bientôt Jésus qu'elles viseront.

Jésus vient prendre sur lui la condamnation du monde face au péché pour nous en libérer et pour nous ouvrir à un autre possible. Il n'est pas venu pour juger pour condamner, il est venu pour apporter la vie, il nous propose une autre perspective que la mort. Et c'est en se donnant lui même que Jésus nous sauve. Isaïe peut bien dire, ne vous souvenez plus de votre passé, désormais, mon hier de pécheur a été visité par le Christ. C'est avec lui que je puis faire mémoire, non plus de mon péché mais de l'acte sauveur de mon Dieu. Le peuple de l'Alliance aimait redire : "il nous a fait sortir du pays d'Egypte", il revisitait ainsi son passé sur la terre d'esclavage pour se rappeler de cet événement qui le refonde dans sa liberté. L'esclavage passe en arrière plan, l'acte libérateur de Dieu devient premier. Jésus me propose de revisiter mon passé à travers la nouvelle Pâques, celle de Jésus. Mon péché s'efface devant l'acte de salut offert par le Christ. Si mon péché peut être le lieu de mes culpabilités, et peut m'écraser quand je le revisite seul, la Pâques de Jésus accueilli dans ma vie me permet de le regarder comme cette occasion où l'amour infini de mon Dieu est venu surabonder ! Je puis exulter comme dans la veillée pascale : "bienheureuse faute qui nous a valu un tel sauveur." C'est désormais le regard de Jésus qui l'emporte, sa lumière pénètre d'un jour nouveau mon passé. S'il ne me condamne pas, ne me juge pas, c'est que je puis de nouveau voir mon passé, me regarder sans crainte. Car son amour qui se manifeste vainqueur au matin de la résurrection l'emporte à jamais sur le poids de mes égarements. Sans le Christ, j'ai pu donner la priorité à mes convoitises de toutes sortes, avec le Christ, me voilà refait, je puis envisager mon avenir d'une manière nouvelle sans qu'il soit tiré, sans fin vers le bas, par mes échecs passés.

Trouvé juste dans le Christ.

Chacun de nous a pu faire cette expérience a un moment de sa vie, il n'ose plus se regarder lui-même, il a honte de lui et craint le regard de l'autre. Quel soulagement quand une parole de pardon nous est offerte, quand un autre reprend la route avec nous quand nous comprenons que nous vallons plus que les fautes que nous avons commises. C'est le pardon des parents à l'égard de leurs enfants, de l'épouse auprès de son époux... je puis continuer le chemin. Ma vie ne s'est pas figée en raison de mes péchés, un avenir m'est ouvert. La femme adultère peut bien craindre le regard des autres à commencer par celui de ses tout proches, Jésus lui redonne estime d'elle-même, et s'il la renvoie ce n'est pas pour l'opprobre, c'est en lui offrant un avenir possible. N'est-il pas en mesure de préparer un cœur de pardon auprès des siens, au moins de lui offrir une situation nouvelle où elle pourra avancer loin du jugement des hommes ?

A un moment, Jésus regardera Pierre qui l'a pourtant trahit, et ce dernier comprendra que le regard de son Maître reste un regard amical. Les paroles de Jésus confirment cette ouverture. Il donne responsabilité à son ami sur son Eglise à naître. Dans le pardon offert, se dévoile la fidélité de celui qui n'est qu'amour et qui ne revient pas sur le choix qu'il a fait. Pierre comprend que sa justice n'est pas le résultat de ses efforts à vivre fidèle à une loi. Après ses défaillances du Jeudi Saint, il ne prétend plus être l'auteur de sa justice. Dans les rencontres qu'il va vivre avec son Maître il comprend qu'il est désormais justifié par celui qui a donné sa vie pour lui. La croix sera pour lui le signe de ce pardon offert par Jésus. La résurrection l'ouvrira à une justice nouvelle. Maintenant, c'est le Christ qui est sa justice, à lui de l'accueillir dans sa pauvreté radicale, en même temps que dans la confiance la plus grande. Il va apprendre à se recevoir saint de la sainteté de Jésus.

Va et désormais, ne pèche plus

Avec le Ressuscité, le chrétien n'est plus riche de lui-même, il est riche des biens de son Maître. Ayant déposé devant le Christ mes faiblesses, je puis recevoir de lui la capacité nouvelle à vivre de sa sagesse, de son humilité, de sa douceur... La femme adultère est renvoyée forte de la fidélité de Jésus ; elle va apprendre à avancer en s'appuyant non sur elle- même mais sur l'amour que lui offre son Seigneur. Elle n'est plus face à elle-même et à ses pauvretés toujours possibles, elle est face à Jésus qui l'aime et l'invite à faire de même. Prendre part à la vie nouvelle, n'est- ce pas se découvrir dans une communion nouvelle avec celui qui s'est donné pour moi. Il faut réécouter la force des mots qui sont ceux que nous propose chacune de nos célébrations de la Pâques, chacune de nos messes : "ceci est mon corps livré pour vous, mon sang versé pour vous et pour la multitude..." Imaginons ce qu'évoque ces mots pour une femme adultère qui a livré son corps pour un pauvre plaisir. Jésus la renvoie à la sainteté de cet abandon total qu'il a voulu vivre lui-même. Mes rencontres à venir, mes services, mon travail, tout devient le lieu où nous allons pouvoir répondre à ce don du Seigneur pour me faire corps livré avec lui, offert avec lui et pour lui. Ma vie devient de nouveau le lieu d'une beauté possible. Si le péché a jeté sur moi son voile de tristesse, le pardon vient me revêtir d'un nouveau vêtement. La vraie joie, celle qui garde le cœur dans la paix et qui ne laisse pas d'amertume au plus profond de moi, vient m'envahir. En vivant le sacrement de la réconciliation, comme cette rencontre avec mon Sauveur je suis bien loin d'un acte formaliste à faire de temps à autre pour me mettre en règle avec ma conscience ou avec une loi. Je viens entendre une parole de vie qui me redonne audace pour avancer sur un chemin ou les tentations sont souvent fréquentes. Je viens me plonger dans la grâce de vie de mon baptême. La femme adultère présentée à Jésus était déjà condamnée à mort, Jésus ne se contente pas d'une parole qui pardonne, il la remet debout, en marche, "va !" Elle reçoit du Christ la force d'une vie nouvelle. Le prophète disait autrefois : "je ne me souviendrai plus de vos péchés." Jésus va plus loin qui redonne à chacun d'avancer non pas dans l'oubli de ses erreurs, il nous donne de construire avec lui le royaume. Sans doute, nous avancerons pas à pas, posant patiemment une pierre sur l'autre. Et chaque occasion de venir nous plonger dans le pardon de nos fautes, au cœur du sacrement de réconciliation, est une chance puisque nous laissons le Seigneur édifier en nous son temple. C'est lui l'architecte, bien souvent nous avons l'impression de faire du sur place, nos défauts restent bien présents en nous. Nous n'avons pas la vue d'ensemble du projet dans ses avancés, nous pouvons même nous figurer empirer ! Il est des péchés qui hélas reviennent de façon récurrente dans notre vie. Ce n'est qu'au final que nous en seront délivrés, "afin qu'aucune chair n'aille se glorifier devant Dieu."

Ouvert au Christ nous sommes ouverts à son amour. Il procède par attachement de plus en plus grand, suscitant la liberté en nous. Nous faisant grandir dans son amour nous pourrons avancer vers lui, de plus en plus heureux de l'intimité qu'il nous propose. D'un amour dévoyé la femme de l'Evangile va passer au plus bel amour celui vécu en Dieu, porteur d'un bonheur que rien ne saurait défaire, et porteur de fruits qui demeurent. La loi nouvelle n'est pas loi de facilité, l'amour ouvre à l'attention à l'autre, à la délicatesse. Je ne puis dire tout est possible puisque tout est pardonnable, s'ouvrir à l'amour de Dieu c'est découvrir que tout peut devenir occasion d'aimer, et par là tout peut être gorgé de vie. "Désormais, ne pèche plus" devient synonyme de "désormais sois attentif à l'autre, entre dans la joyeuse liberté de l'amour !" Saurons nous faire de ce sacrement de la réconciliation ce lieu heureux où, pauvre de nous, nous entendrons notre Père nous dire son amour à jamais fidèle, où nous rencontrons en Jésus celui qui nous tend la main pour faire route avec nous sur des chemins nouveaux, celui qui plein de confiance nous dit son amour extrême et auquel nous répondons : "tu sais tout, tu sais bien que je t'aime" ? Et tout surpris nous l'entendrons nous proposer d'être porteur avec lui des plus beaux fruits.

Dès lors peut-on se lasser de faire passer le pardon de Jésus au plus près de notre vie pour irriguer tout notre quotidien de l'amour même de Jésus ! Père Louis Cesbron, chapelain de la chapelle Sainte-Thérèse, Fondation d'Auteuil, Paris.

14 mars 2010 : 4 ème dimanche du Carême (Luc 15, 1-3, 11-32)

Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l'écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : "Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux !" Alors Jésus leur dit cette parabole : Jésus disait cette parabole : "Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : 'Père, donne-moi la part d'héritage qui me revient.' Et le père fit le partage de ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu'il avait, et partit pour un pays lointain où il gaspilla sa fortune en menant une vie de désordre. Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans cette région, et il commença à se trouver dans la misère. Il alla s'embaucher chez un homme du pays qui l'envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il réfléchit : 'Tant d'ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je vais retourner chez mon père, et je lui dirai : Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Prends-moi comme l'un de tes ouvriers.' Il partit donc pour aller chez son père. Comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut saisi de pitié ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : 'Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils...' Mais le père dit à ses domestiques : 'Vite, apportez le plus beau vêtement pour l'habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds. Allez chercher le veau gras, tuez-le ; mangeons et festoyons. Car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.' Et ils commencèrent la fête. Le fils aîné était aux champs. A son retour, quand il fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des domestiques, il demanda ce qui se passait. Celui-ci répondit : 'C'est ton frère qui est de retour. Et ton père a tué le veau gras, parce qu'il a vu revenir son fils en bonne santé.' Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d'entrer. Son père, qui était sorti, le suppliait. Mais il répliqua : 'Il y a tant d'années que je suis à ton service sans avoir jamais désobéi à tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est arrivé après avoir dépensé ton bien avec des filles, tu as fait tuer pour lui le veau gras !' Le père répondit : 'Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait bien festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !"

Deux homélies

Laissez-vous réconcilier avec Dieu

...

Nous regardions la semaine passée le sacrement de la réconciliation sous l’angle premier d’une confession de la miséricorde de notre Dieu. Si durant le carême nous continuons de contempler la croix du Christ c’est pour y relire le pardon à jamais offert en Jésus. Ses bras sont ouverts pour l’accueil du pécheur. Nous rendons toute justice à Dieu quand nous réaffirmons qu’il nous regarde et nous attend pour nous faire prendre part à sa vie.

La parabole de l’enfant prodigue, nous permet de continuer notre réflexion sur le sacrement de réconciliation. S’il nous faut faire la vérité sur notre vie pour confesser notre péché, nous découvrons le Seigneur qui nous ouvre généreusement sa demeure et nous rappelle qu’elle n’a jamais cessé d’être la notre. La parole du Père nous redit notre dignité de fils, nous ouvre à nouveau à l’intimité qu’il nous propose de partager avec lui. Si le code de la loi est important il est second par rapport à cet amour à vivre avec le père, et avec nos frères. La démarche de pardon devient démarche de réconciliation avec l’autre.

Père, j'ai péché contre le Ciel et contre toi
L’enfant prodigue est déjà loin de son père, prendre sa part d’héritage signifie prendre acte de la mort de son père. Ce jeune homme exprime ouvertement, en quittant la maison familiale, qu’il considère pour lui que son père n’existe plus. N’est-ce pas cela le péché par excellence, cet acte qui vient nier mon lien avec le père et qui dans le même temps me coupe de la vie. Au quotidien, tous ces actes qui me séparent de la volonté de mon Père, de ses désirs, viennent établir une distance de plus en plus grande entre mon Dieu et moi. Ce n’est pas l’amour de mon Seigneur et de mon Dieu qui est premier c’est moi qui passe en premier. La vie de Dieu n’a plus de place en moi, je me suffis à moi-même, je me donne la vie. Mes choix ne sont plus faits en référence avec mon Dieu, mon travail, mes loisirs, ma relation aux autres, ma relation aux biens de consommation, ma relation à mon propre corps et même ma vie familiale… sont considérés par rapport à moi et non plus par rapport à un bien plus grand, je suis devenu le centre de l’univers… Moi premier, ma personne au commencement, point de référence dans mes choix. Le voilà le péché.

Bientôt, l’homme sans Dieu se retrouve, seul, le ventre vide, le cœur vide, et pire abaissement pour un juif, réduit à envier la nourriture des porcs. L’homme ne peut se donner la vie à lui-même ! Il croyait avoir choisi son bonheur, c’est lui qui maintenant est mort. Dans sa déchéance, il a ce sursaut, qui va être chemin de salut pour lui. Il regarde dans le passé de son histoire pour y revoir des moments heureux. Le souvenir de la maison de son père, il y trouvait du pain, et sûrement bien plus que cela. Il est une petite voix au plus intime de nous mêmes que nous ne pouvons faire taire Nous ne pouvons effacer le lieu de nos origines, les personnes qui nous ont donné la vie, même s’ils nous ont accompagnés dans le temps de notre croissance avec toutes leurs indélicatesses. "Même les ouvriers de mon père sont mieux traités que moi, ils mangent à leur faim !" Il reconnait sa solitude, ses faims… peut-être son erreur… peut-être son péché, premier pas vers la libération !

Ce retour vers la maison du père est retour sur un chemin de vie. "Oui, j’irai vers mon Père !" Pour lui c’est un premier pas vers la vie. Une autre parole va surgir de son cœur, il n’accuse personne, il ne s’excuse pas, il prononce une parole responsable en reconnaissant : "j’ai péché !" Notez bien que pour lui il y a une double démarche, non pas simple constat de son état, il pourrait sombrer dans la tristesse la plus profonde, il se met en route vers la maison de son père. Il a bien conscience que rien ne peut être comme avant, je ne suis pas digne d’être appelé ton enfant traite moi comme l’un de tes serviteurs. La faim, la peur, le dégout de nous-mêmes, la solitude… nos démarches vers Dieu sont rarement pures. Au moins, se reconnaître responsable de ses actes… deuxième avancée vers la vie. La plus grande surprise attend l’enfant prodigue, la plus belle surprise nous attend…

Le père courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers
Face à l’ingratitude d’un fils, et à ses infidélités, l’inlassable fidélité du père. Il n’a pas renié son enfant, le père reste fidèle à lui-même, à son amour, à l’alliance faite avec les siens. Ses bras ne se sont jamais fermés. Il attend pour recevoir celui qui est son enfant. Dieu est vie, père, il est donateur de vie, son bonheur, communiquer la vie à ses enfants. Il ne regarde pas les péchés, il se réjouit de retrouver un fils qui peut de nouveau s’ouvrir à sa vie. Il ne peut s’enfermer dans la logique de la loi, du permis-défendu, ses gestes sont inspirés par sa tendresse, un lien peut de nouveau s’établir avec son fils. Il s’empresse de soigner ce qui est malade en son fils, son vêtement, ses chaussures… signes extérieurs du mal qui l’a rongé, mais plus profondément, il guérit le cœur blessé de son fils de la maladie qui a bien failli l’engloutir. "Il était perdu et il est retrouvé." Véritable entrée en vie nouvelle pour cet enfant qui avait décrété qu’il n’était plus fils de cet homme. Son cœur de fils reprend vie.

Notons bien qu’il s’agit de vivre un sacrement, de rentrer dans la réalité de cette rencontre et de se laisser toucher par le pardon de notre Dieu, la présence du prêtre et l’aveu de mes fautes sont la pour me situer dans le concret du mal qui me ronge, je reconnais les chaines qui entravent ma marche et je reconnais ma responsabilité dans le processus de mon péché, "j’ai péché !" Parole d’un homme qui retrouve sa liberté. Je m’ouvre également à cet Autre qui seul peut venir à mon aide, à ce Père qui m’a sauvé en son fils. Le prêtre est présent au nom du Christ, c’est par Jésus qui s’est laissé dépouiller de sa tunique que je puis recevoir le vêtement nouveau.

Le désir du Père n’est pas seulement désir de pardon, accordé comme une nouvelle chance. Un lien nouveau peut s’établir avec son fils, il propose un nouveau vivre ensemble. La porte de la maison s’ouvre, le pécheur pardonné peut se sentir chez lui près de son Père. Il n’est pas l’étranger, où le fils déchu de son rang, il est réintroduit, l’alliance au doigt, et chacun est convié à le recevoir au cours d’une grand fête : "il était mort, et il est revenu à la vie." La présence du fils ainé, et son refus de participer à la fête, montre bien que l’essentiel finalement est dans cette joie de demeurer ensemble, "tu es toujours avec moi."

Réconciliés...
Le bonheur d’un cœur purifié, lorsque nous entendons cette parole : "tes péchés sont pardonnés" chacun peut bien se réjouir, une guérison s’opère. Nous somme venus lourds de notre fardeau, nous accueillons sa parole avec un immense bonheur, "je vous soulagerai." Il s’agit bien pour nous d’être libéré du poids qui pesait sur notre cœur. Le passé, avec toutes les blessures de la route alourdissait notre marche. De nouveau nous pouvons regarder en avant. Avons-nous une confiance suffisante pour laisser opérer en nous la parole du libérateur ? Oserons-nous cette marche nouvelle qui nous est proposée ?

L’attitude du fils ainé nous redit que le péché n’est pas seulement à lire dans un code de loi que je n’ai pas su vivre, comme une effraction à une liste d’interdits. Je peux à l’exemple du fils ainé être irréprochable quant à la loi et pourtant loin de cette communion qui m’est proposée par le Père. Car l’ainé n’a pas encore accédé à la liberté et à la joie de l’amour d’où son incapacité à accueillir son frère. Le chemin à parcourir par ce frère est peut-être plus difficile que celui de son cadet, lui se croit juste ! D’où cette parole qu’un jour Jésus lancera en direction des pharisiens, "les publicains et les prostitués vous précéderont." Ce que Dieu attend de ses enfants, non pas les sacrifices d’une vie, apparemment vertueuse, mais finalement froide et inféconde, c’est l’amour qu’il attend.

La joie d’une communion renouvelée. Le péché est venu semer en nous ses fruits de divisions, autrefois on parlait de péché mortels, n’était-ce pas cette rupture radicale de relation avec notre Dieu qui s’exprimait ainsi ? Loin du Père, loin de la vie… Le pardon offert par le Père, le pardon accueilli par le pécheur c’est l’alliance qui reprend force en notre cœur. Il nous faut recevoir cette réconciliation dans toute l’épaisseur de nos relations blessées.

Laissons nous réconcilier avec nous-mêmes, quelle joie de pouvoir sans crainte se regarder et même de regarder son passé, il est des blessures qu’on n’ose pas regarder… des maladies que l’on se cache à soi même. Le regard d’un autre, plein de bienveillance, permet soudain de regarder ce qui nous faisait honte. Lui ne nous juge pas. La réconciliation peut s’opérer avec cet autre très proche qui m’a blessé. Je réapprends le balbutiement du pardon en le recevant moi-même. En découvrant le chemin qu’il a pris pour me pardonner je comprends même que je puis prier pour ce frère proche ou lointain pour qu’un jour nous puissions de nouveau nous serrer la main. J’entre dans la grâce de patience sachant le temps qu’il me faut pour accepter de reconnaître ma faute. Je laisse à l’autre le temps de faire son propre chemin.

Quel bonheur ainsi de s’ouvrir de nouveau à la vie de l’enfant près de son Père. Nous pouvons tuer le veau gras et entrer dans la fête le péché est pardonné, la faute est enlevée. Cette vie de paix et d’amitié que me proposait le Seigneur s’ouvre de nouveau. Un possible est rendu dans cette vie d’alliance que je pensais définitivement rompue. Père Louis Cesbron, chapelain de la chapelle Sainte-Thérèse, Fondation d'Auteuil, Paris.

Tu aimeras le Seigneur de tout ton être, et ton prochain comme toi-même

F rères et sœurs, en ce 4ème dimanche de Carême appelé traditionnellement "Domenica laetare", l'Eglise nous invite tout particulièrement à la joie. D'où peut jaillir cette joie ? De notre conversion. L'évangile que nous venons d'entendre est tiré du chapitre 15 de saint Luc, dans lequel on trouve trois paraboles sur la miséricorde de Dieu et sur la conversion. Elles sont des réponses de Jésus aux pharisiens qui lui reprochent de faire bon accueil et de manger avec les publicains et les pécheurs. Après celle sur la brebis et celle sur la pièce vient la parabole sur le fils perdu et retrouvé. On y trouve trois personnages centraux : le Père et ses deux fils. En la parcourant, nous allons découvrir que nous sommes représentés par les deux fils à la fois, et que nous sommes appelés à une double conversion : vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes d'abord, et vis-à-vis de nos frères ensuite. Ce n'est qu'à ce prix que nous pourrons entrer dans la joie de Dieu, en accomplissant le plus grand commandement : aimer Dieu de tout notre être, et notre prochain comme nous-mêmes.

Tout d'abord, le Seigneur nous appelle à nous convertir vis-à-vis de Lui et de nous-mêmes. Le fils cadet de l'évangile croit pouvoir mener sa vie seul, sans l'amour et le soutien de son père. Et il croit pouvoir s'accomplir en menant une vie de désordre. En réalité, il découvre bien vite son erreur : là où il croyait trouver la richesse en recevant sa part d'héritage, il n'a trouvé que la misère ; là où il croyait trouver la liberté, il n'a trouvé que la servitude : il est devenu autonome par rapport à son père, mais il a dû se mettre au service d'un propriétaire de porcs. Le comble est qu'il est plus affamé que ces animaux que les juifs considèrent comme impurs par excellence. Mais le fils cadet revient alors à la sagesse: "rentrant en lui-même", il prend conscience qu'il sera plus heureux auprès de son père, ne serait-ce que comme ouvrier. S'agit-il d'une conversion ? Non, pas encore, c'est le fruit d'une réflexion logique. On peut seulement espérer qu'en voyant son père courir, se jeter à son cou, le couvrir de baisers et organiser une grande fête en son honneur, son cœur a pu être retourné devant une telle miséricorde, et qu'il a enfin accepté d'entrer dans une relation d'amour avec son père.

La tentation du fils prodigue, c'est celle dans laquelle sombrent tant de nos contemporains. Notre société a érigé comme dieux la consommation et le plaisir. Beaucoup prennent conscience que ce ne sont que des illusions, que ces idoles ne procurent pas le bonheur. Une partie d'entre eux se perdent alors sur d'autres chemins de traverse : recherches ésotériques, dépressions ou même suicides... C'est notre mission à nous, chrétiens, de témoigner devant nos contemporains que seule la vie en communion avec Dieu procure le vrai bonheur. C'est ce que fit le bienheureux Charles de Foucauld : après avoir mené une vie de désordre pendant sa jeunesse, il prit conscience de son indigence dans le désert du Sahara ; puis, après avoir rencontré l'abbé Huvelin et redécouvert la Parole de Dieu, il retourna alors vers le Père et vers l'Eglise, ce qui est tout un.

Et nous-mêmes, ne ressemblons-nous pas parfois au fils cadet ? Ne nous arrive-t-il pas de préférer les plaisirs faciles à la vie de relation avec Dieu, que l'obéissance à ses commandements nous procure ? Le Carême peut nous aider à vaincre cette tentation. La prière renouvelle sans cesse notre relation de confiance et d'amour avec Dieu. Les privations nous rendent plus forts pour mettre cette relation au-dessus de la consommation et des plaisirs faciles.

En second lieu, le Seigneur nous appelle à nous convertir vis-à-vis de nos frères. Le fils aîné de l'évangile n'a pas commis les mêmes péchés que son cadet, mais son cœur manque d'amour. Il ne s'est pas laissé attirer par les vices de la chair (telle que la luxure), mais Il éprouve de l'orgueil, de la jalousie et de la colère, trois autres péchés capitaux. L'orgueil, il le ressent vis-à-vis de lui-même, parce qu'il a le sentiment de n'avoir jamais désobéi aux "ordres" de son père. La jalousie, il la ressent vis-à-vis de son frère, pour qui on a tué le veau gras ; il ne l'appelle d'ailleurs pas "mon frère", mais "ton fils que voici", lorsqu'il s'adresse à son père ; et il l'accuse d'avoir "mangé son avoir avec des filles", ce que le texte ne précisait pas. La colère, il la ressent surtout vis-à-vis de son père, à qui il reproche de ne pas lui avoir donné l'occasion de festoyer avec ses amis. Il semble que tout le temps qu'il a passé auprès de son père, il n'a pas su jouir du bonheur qui lui était donné. Lui aussi vit sa relation avec son père comme celle d'un serviteur avec son maître : l'expression "sans avoir jamais désobéi à tes ordres" manifeste que la confiance, l'amour, la gratuité sont absents... Ici se rejoignent donc le manque d'amour pour le prochain et le manque d'amour pour Dieu.

L'attitude du fils aîné guette davantage les croyants que les non-croyants. C'est la tentation de se croire supérieur aux autres, parce qu'ils ne mènent pas une vie de désordre comme tant de ceux qui les entourent. Certes, cette tentation a été plus forte à d'autres époques, et les chrétiens ont parfois sombré dans le triomphalisme. Ils ont été jusqu'à persécuter les juifs et les païens, comme le film Agora le rappelle en se replaçant dans l'Egypte du 4ème siècle. Aujourd'hui, les chrétiens sont moins attirés par le triomphalisme, et certains sombrent dans l'excès inverse : par souci de ne pas déplaire à nos contemporains, certains préfèrent critiquer le pape et les positions de l'Eglise plutôt que de critiquer ceux qui agissent objectivement contre l'évangile. Ils oublient une distinction fondamentale : l'Eglise juge les actes et non les personnes. Lorsqu'elle condamne l'homosexualité ou la contraception, elle rappelle en même temps sa sollicitude maternelle aux personnes qui les pratiquent. Elle les appelle à la conversion pour leur bonheur et celui des personnes qui les entourent.

Nous-mêmes, ne nous arrive-t-il pas d'éprouver de l'orgueil en considérant que nous sommes de bons chrétiens et que nous sommes meilleurs que les autres ? de sombrer dans la jalousie vis-à-vis des non croyants qui semblent jouir d'une liberté et d'une impunité qui nous est interdite ? de ressentir de la colère envers Dieu lorsqu'Il agit d'une manière qui ne correspond pas à nos attentes ? Pour guérir de ces plaies, le Carême nous invite à intensifier nos efforts de partage. En donnant des biens matériels, de l'énergie, ou du temps à ceux qui en ont besoin, je prends conscience qu'ils sont mes frères et qu'ils sont dignes d'être aimés.

Ainsi, la parabole de ce dimanche nous appelle à une double conversion, à un nouveau regard vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes d'une part, et de nos frères d'autre part. Notre Seigneur n'est pas un maître exigeant dont nous devrions nous éloigner pour devenir pleinement libres, et contre lequel nous devrions nous mettre en colère lorsqu'Il n'agit pas selon notre volonté, mais un Père plein d'amour, qui souhaite nous combler de ses biens pour l'éternité. Et nous sommes tous frères et s?urs, appelés non à nous enorgueillir et à nous jalouser mais à nous réjouir du bonheur des autres. Alors que nous sommes entrés dans la seconde moitié du Carême, ne relâchons pas nos efforts de prière, de privations et de partage. C'est ainsi que nous éprouverons de plus en plus la joie d'aimer Dieu de tout notre être, et notre prochain comme nous-mêmes. Père Arnaud Duban

7 mars 2010 : 3ème dimanche du Carême (Luc 13, 1-9)

Un jour, des gens vinrent rapporter à Jésus l'affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer pendant qu'ils offraient un sacrifice. Jésus leur répondit : "Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien non, je vous le dis ; et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous comme eux. Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien non, je vous le dis ; et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière." Jésus leur disait encore cette parabole : "Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n'en trouva pas. Il dit alors à son vigneron : 'Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n'en trouve pas. Coupe-le. A quoi bon le laisser épuiser le sol ?' Mais le vigneron lui répondit : 'Seigneur, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l'avenir. Sinon, tu le couperas.'"

Deux homélies

Je confesse l'amour premier de mon Dieu !

Temps de carême, temps pour la réconciliation, durant trois dimanches nous entendrons la parole de Dieu nous inviter à accueillir en notre vie le pardon de Dieu. Et si c'était pour nous l'occasion de redécouvrir ce sacrement de la réconciliation laissé au cœur de notre Eglise. Nous l'avons appelé pénitence, puis confession, aujourd'hui réconciliation, mais au fait que nous propose l'Eglise. Que confessons-nous ? Nous venons dire et redire notre péché, sans doute, mais mieux que cela, nous attestons l'amour premier de Dieu pour nous, la vie nouvelle qu'il nous offre de partager avec lui. Présente dans les confessionnaux d'autrefois, la croix du Christ, surtout n'oublions pas le tombeau ouvert, la résurrection de notre Maître et Seigneur Jésus.

Moïse gardait le troupeau de son beau père Jéthro... Scène tellement connue, nous n'y prêtons plus attention. Pourquoi s'arrêter sur ce quotidien du travail d'un homme ? Il a rangé au loin cette partie de lui- même vécue en Egypte, il a oublié cette solidarité qui le liait à ses frères. Il préfère ne plus se souvenir de ce geste de violence qui lui a valu de fuir sur une terre étrangère. Maintenant, il est tout à son travail, à sa nouvelle famille... même le Dieu de ses pères lui est devenu lointain !

Un feu dans un buisson va venir bouleverser cette paix apparente, Yahvé vient le visiter. Dieu propose plus beau, plus grand à Moïse, il aimerait le voir porter avec lui de beaux fruits pour ses frères... Yahvé désire libérer son peuple, il veut le faire sortir du pays d'Egypte, terre d'esclavage pour les siens. Dieu vient me visiter en Jésus, il aimerait tant me voir témoin heureux de son amour.

Nous méditerons sur cette initiative de Dieu qui nous ouvre à son amour premier. En ce temps de carême il nous est bon de réentendre l'invitation de Dieu à nous laisser libérer. Nous pouvons faire nôtre l'appel qu'il adresse à Moïse de libérer les siens. Faire une démarche de réconciliation, n'est pas seulement une affaire privée entre moi et Dieu, c'est une ouverture de cœur au Dieu libérateur, à l'œuvre qu'il désire accomplir en faveur de ses enfants.

Au commencement Dieu voit son peuple et Moïse, il regarde ses enfants, il entend leurs cris. Ainsi se dévoile ce qui prime pour Lui, au cœur de la création : ces hommes et ces femmes, ils sont sa famille. Dans le récit de la Genèse l'auteur nous présente la joie de Dieu qui rencontre les siens à la fraîcheur du soir. Dans l'Evangile nous découvrons une image semblable quand le nouvel Adam, Jésus part, à l'écart, pour vivre des temps précieux avec son Père, véritable rendez-vous d'amour ! J'ai vu, j'ai entendu, ces expressions marquent l'attention première de Dieu pour les siens. Marie, tout étonnée, fera ce constat : "Il a posé son regard sur moi !" Et nous savons quand nous l'entendons lancer son magnificat qu'elle ne craint pas cette rencontre avec Dieu, elle éprouve au contraire une immense reconnaissance à l'égard de celui qui en elle comble toute l'humanité. Le regard de Jésus posé sur le malade, sur le disciple qu'il appelle, sur les enfants, procède de la même délicatesse. A Nathanaël qui exprimera son scepticisme Jésus répondra : "Je t'ai vu !"

Nous sommes bien loin de la peur de Caïn poursuivi par le regard de Dieu, présent jusque dans la tombe la plus profonde où il aimerait se cacher. Et la remarque de parents rappelant à leurs petits que Dieu les voit alors qu'ils se cachent pour faire leurs petites et grosses sottises n'est qu'expression maladroite qui défigure le visage que le Seigneur nous dévoile en son Fils. Il est le Dieu de tendresse et de miséricorde ! Nous pouvons bien chanter le cantique : "Laisse-toi regarder par le Christ, car il t'aime."

Que voit Yahvé ?
Le péché de son peuple ? Non, il voit sa misère ! Il voit sa situation d'esclavage sur une terre étrangère. Il voit la souffrance des siens. La souffrance d'un père, d'une mère, c'est d'abord la souffrance de leurs enfants, saint Paul pourra bien dire : "qui est faible que je ne sois faible !" il n'est pas Dieu impassible et lointain. L'émotion gagne son cœur dès lors qu'il sait ses enfants en situation de malheur. Il n'est pas ce surveillant général qui regarderait mes fautes et les comptabiliserait. Père, il voit le visage défait de ses 'petits', la tristesse qui défigure les traits de ses enfants, les larmes qui creusent de profonds sillons sur nos joues. Il se laisse émouvoir, toucher au plus intime, dans ses entrailles.

Là encore pas d'autre visage que celui du Christ pour comprendre la compassion de notre Dieu. Il pleure face à la ville de Jérusalem qui n'a pas su entendre sa voix. Il est bouleversé devant les larmes de Marie de Béthanie, mais aussi devant les larmes de son ami Pierre qui vient de le trahir. L'agonie du Golgotha est bien sûr cri de sa chair face à la mort, mais aussi pleine solidarité avec tous nos cris face à ces malheurs qui frappent notre humanité. Il me rejoint dans chacune de mes situations de souffrances. Il sait que le péché en moi est la marque des maladies qui me minent.

Et le rappel, tout au cours de ce temps de carême de la passion et de la mort de Jésus est d'abord réaffirmation du don premier de notre Maître : il a donné sa vie pour nous. Il n'est pas venu pour les biens portants mais pour les malades. L'amour premier de Dieu nous est proposé en contemplation. Nous offrir dans nos pauvretés au tout amour voilà une démarche à laquelle l'Eglise nous invite !...

Je suis descendu pour le délivrer !
"Et maintenant, je t'envoie, tu feras sortir d'Egypte mon peuple." Les hébreux pouvaient bien crier, se révolter contre une situation injuste, ils pensent ne pas avoir les moyens de leur libération, ils n'osent imaginer qu'il soit possible de sortir de cette situation d'esclavage. Moïse avait bien essayé de prendre la défense de ses frères, finalement, il avait du prendre la fuite loin de son peuple. Maintenant, c'est Yahvé qui prend l'initiative. Il désire que ses enfants soient libres, comme lui-même est libre. Quand il se présente comme le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, il rappelle la dignité de ces ancêtres, libres vis-à-vis de tous, n'ayant que Dieu pour Maître.

Yahvé vient rencontrer Moïse pour lui exprimer son désir de faire sortir son peuple de la terre d'Egypte. Il montrera en ces jours que s'il a choisi la famille d'Abraham il n'est pas pour autant le dieu d'un peuple particulier, mais le Dieu de tous les peuples, le créateur du ciel et de la terre auquel chacun doit se soumettre. Il agira avec toute sa puissance pour redonner dignité à ses enfants. Mais il ne le fera pas seul, il avancera avec nous sur ce chemin, il interpelle Moïse. Notre salut ne se fera pas contre nous ou sans nous, Dieu nous le propose, à nous de dire notre oui ! Comme auprès de Moïse, il vient solliciter notre confiance ! Notre Père sait nos hésitations, nos atermoiements. Comme le propriétaire du figuier, il prendra patience, et redonnera chance à chacun pour qu'enfin il porte du bon fruit. Une fois encore, c'est la sollicitude de notre Seigneur qui nous est présentée. Il sait nos faiblesses et vient nous faire grâce d'encore un peu de temps pour nous donner chance de répondre à son appel. En même temps qu'il invite à aller plus loin pour sortir de nos esclavages, en même temps il se propose pour être notre compagnon de route. A chaque fois, la même question nous est posée : "veux-tu ?". Car il ne fera rien sans notre assentiment, sans notre participation active. Le Christ vient féconder notre cœur de pécheur, il vient y mettre sa puissance d'amour. Le moment du sacrement est l'un de ces lieux merveilleux où confessant son amour premier, nous nous ouvrons au pardon de nos fautes. Nous venons lui dire : "oui, avec toi, j'avancerai sur un chemin de liberté." Père Louis Cesbron, chapelain de la chapelle Sainte-Thérèse, Fondation d'Auteuil, Paris.

Offrons-nous à l'Amour Miséricordieux

Frères et sœurs, le premier jour du Carême, au moment où nous avons reçu des cendres sur nos fronts, nous avons entendu cette parole : "Convertissez-vous et croyez à l'évangile". Cet appel à la conversion, qui va nous accompagner tout au long du Carême, retentit de manière particulièrement forte aujourd'hui. Entendons-le en nous posant 2 questions. D'abord, pourquoi nous convertir ? Ensuite, comment y parvenir ? Une raison fondamentale de nous convertir, c'est que nous pouvons mourir à n'importe quel moment, et que nous devons être prêts à rencontrer Celui qui nous jugera. Quant à la meilleure manière de nous convertir, c'est en contemplant Celui qui s'est révélé à nous comme le Dieu plein d'amour et de miséricorde, et en nous offrant à son Amour miséricordieux.

Pour commencer, pourquoi nous convertir ? Parce que la mort peut nous surprendre à tout moment, et que nous devons y être prêts. Les sages de l'Antiquité disaient déjà : "Philosopher, c'est apprendre à mourir". Pour nous, chrétiens, cette maxime est parfaitement vraie, nous la recevons le jour même de notre baptême. Toutes nos petites morts nous préparent à la mort ultime. La vie sur terre n'est pas répétable à l'infini, comme le croient les adeptes de la réincarnation. Elle est un moment unique, pendant lequel chacun de nos actes revêt un poids d'éternité. Après l'examen final qui clôturera notre vie, nous ne pourrons pas redoubler. Le jour de notre mort, nous rencontrerons le Seigneur, qui est un juste Juge. Certes, il n'y a pas que deux résultats possibles, le Paradis et l'Enfer ; il y a aussi le purgatoire, qui sera l'apanage de tous ceux qui ne seront pas parvenus totalement convertis devant le Seigneur. Cette optique est consolante, car elle nous rappelle que Dieu veut tous nous accueillir dans son Royaume, et qu'Il donnera à ceux qui le désireront ce temps de purification pour parvenir totalement purs devant Lui. Cependant, le purgatoire est un temps de souffrance, la souffrance de celui qui prend conscience qu'il est invité à des noces et qu'au lieu de ses habits de fête, il est encore vêtu d'habits vulgaires et sales. Il lui faut attendre passivement que l'Esprit d'Amour de Dieu le lave à grandes eaux et l'orne des plus belles vertus. Alors, pourquoi donc attendre ? Pourquoi ne pas se préparer dès aujourd'hui à la rencontre avec Dieu, comme si nous allions mourir ce soir ? Sainte Marie Madeleine l'avait bien compris, elle qui avait frôlé la mort le jour où certains avaient voulu la lapider dans le temple. On la représente souvent contemplant une tête de mort. ce n'est pas morbide, c'est au contraire parfaitement sain.

Centrons-nous maintenant sur les textes de ce dimanche, et d'abord sur l'évangile de Luc. Jésus nous avertit clairement : "si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous comme eux", comme les Galiléens que Pilate avait fait massacrer pendant qu'ils offraient un sacrifice, ou encore comme les dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé. Ces personnes sont mortes soudainement, sans avoir pu se préparer. Jésus ne dit pas pourquoi elles sont mortes à ces moments-là. Que la responsabilité directe soit imputable aux hommes, comme dans le premier cas, ou à une catastrophe naturelle, comme dans le second, c'est le secret de Dieu, il précise seulement qu'elles n'étaient pas plus coupables que les autres. Ce qui est sûr, c'est que tous seront jugés par le Seigneur. La question sera alors : "Quels fruits avez-vous porté ?" Souvenons-nous de ces autres paroles de Jésus : on reconnaît un arbre à ses fruits (Mt 7,17-18). Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, et inversement. Parmi les bons fruits que le Seigneur espère nous voir porter, il y a la figue, à la fois douce, savoureuse et nourrissante. Dans l'Ecriture, elle est le symbole d'une vie fécondée par la Parole de Dieu. Dans la parabole de l'évangile, le maître du terrain est prêt à couper le figuier qui ne porte pas de fruit pendant trois années de suite. Non seulement il est inutile, mais même il est néfaste, car il épuise le sol. L'homme qui vit loin de Dieu créé son propre malheur, mais aussi celui des autres. Pourtant, le vigneron demande à son maître de la patience : "Seigneur, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l'avenir. Sinon, tu le couperas."" Comment ne pas songer au Christ, qui a exercé son ministère pendant trois années, et qui bêché en mettant le fumier de nos péchés autour de l'arbre de la croix ? Pour certains, cette preuve ultime de l'amour de Dieu pour nous peut être source de conversion, comme ce fut le cas pour le centurion qui s'écria en voyant Jésus mourir : "Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu" (Mc 15,39). Mais pour ceux qui restent insensibles devant un tel acte, il n'y a plus rien à espérer, car Dieu ne peut rien faire de plus pour eux. L'arbre de leur vie peut être coupé.

Ainsi, frères et sœurs, nous sommes appelés à nous convertir pour être prêts à rencontrer le Juge de l'univers à tout moment. Mais comment nous convertir ? A la force du poignet, en devenant des champions de l'ascèse ? Certes, l'ascèse est bonne en elle-même, mais elle est seconde par rapport à l'accueil de la grâce. Le plus important, c'est d'apprendre à connaître toujours mieux le Dieu qui s'est révélé à nous. Il n'est pas un Dieu cruel qui souhaiterait notre mort comme les dieux incas à qui on sacrifiait des milliers d'enfants et de prisonniers pour s'attirer leurs bonnes grâces. Le Dieu qui se révèle à Moïse est proche de l'homme, particulièrement de celui qui souffre : "J'ai vu, oui, j'ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j'ai entendu ses cris sous les coups des chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances". Et Il décide de descendre "pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre spacieuse et fertile, vers une terre ruisselant de lait et de miel". Cette descente de Dieu au milieu des siens, c'est déjà l'incarnation qui est en germe. Ce Dieu si proche de nous, Il est prêt non seulement à nous soulager de nos misères, mais aussi à nous pardonner de tous nos péchés, comme nous l'avons dit avec le psaume : "Bénis le Seigneur, ô mon âme, n'oublie aucun de ses bienfaits ! Car il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie".

Que faire devant un tel Dieu ? nous offrir à son Amour miséricordieux. Prenons exemple sur la petite Thérèse, qui s'y était offerte le 9 juin 1895, fête de la sainte Trinité. Elle écrivit ensuite : "Ah! depuis cet heureux jour, il me semble que l'Amour me pénètre et m'environne, il me semble qu'à chaque instant cet Amour Miséricordieux me renouvelle, purifie mon âme et n'y laisse aucune trace de péché, aussi je ne puis craindre le purgatoire." Un peu plus loin, elle ajoute : "Le Feu de l'Amour est plus sanctifiant que celui du purgatoire." (a 84v) S'offrir ainsi à l'Amour miséricordieux, n'est-ce pas réservé à une élite ? Loin de là ! Thérèse écrivait aussi : "ce qui plaît à Jésus, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa Miséricorde. Voilà mon seul trésor. ~ Pour aimer Jésus, être sa victime d'amour, plus on est faible, sans désirs, ni vertus, plus on est propre aux opérations de cet Amour consumant et transformant." (lt 197) Et deux mois avant sa mort, elle confiait : "On pourrait croire que c'est parce que je n'ai pas péché que j'ai une confiance si grande dans le bon Dieu. Dites bien, ma Mère, que, si j'avais commis tous les crimes possibles, j'aurais toujours la même confiance, je sens que cette multitude d'offenses serait comme une goutte d'eau jetée dans un brasier ardent" (cj 11.7.6)

Ainsi, frères et sœurs, nous sommes appelés à nous convertir. La raison nous déclare que nous devons nous préparer à mourir un jour. La Foi nous révèle que nous rencontrerons alors notre Seigneur, qui est à la fois juste et miséricordieux. A l'exemple de la petite Thérèse, offrons-nous à son Amour Miséricordieux. Offrons-Lui humblement nos pauvretés, nos souffrances et même nos péchés. Alors, le feu de son Amour nous purifiera chaque jour davantage, et nous parviendrons devant Lui aussi purs et resplendissants que l'or passé au creuset. Le trésor de notre cœur sera rempli des figues douces et savoureuses de nos bonnes actions. Père Arnaud Duban

28 février 2010 : 2ème dimanche du Carême (Luc 9, 28b-36)

Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il alla sur la montagne pour prier. Pendant qu'il priait, son visage apparut tout autre, ses vêtements devinrent d'une blancheur éclatante. Et deux hommes s'entretenaient avec lui : c'étaient Moïse et Élie, apparus dans la gloire. Ils parlaient de son départ qui allait se réaliser à Jérusalem. Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ; mais, se réveillant, ils virent la gloire de Jésus, et les deux hommes à ses côtés. Ces derniers s'en allaient, quand Pierre dit à Jésus : "Maître, il est heureux que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie." Il ne savait pas ce qu'il disait. Pierre n'avait pas fini de parler, qu'une nuée survint et les couvrit de son ombre ; ils furent saisis de frayeur lorsqu'ils y pénétrèrent. Et, de la nuée, une voix se fit entendre : "Celui-ci est mon Fils, celui que j'ai choisi, écoutez-le." Quand la voix eut retenti, on ne vit plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et, de ce qu'ils avaient vu, ils ne dirent rien à personne à ce moment-là.

L'homélie

Soyons heureux !Notre vocation : être transfigurés

Frères et sœurs, quel est le sens de notre vie ? Comment accepter toutes les épreuves et les incompréhensions que nous rencontrons chaque jour ? Le Seigneur nous répond aujourd'hui en nous appelant à deux attitudes, qui sont d'abord deux vertus théologales : l'Espérance, et la Foi. Voyons ce que les textes de ce dimanche nous enseignent sur ces deux grandes vertus, à partir des exemples d'Abraham, de Paul, et des apôtres Pierre, Jacques et Jean.

Pour commencer, qu'est-ce que l'Espérance ? L'Espérance nous fait attendre la vie du Royaume, dans laquelle nous serons transfigurés à l'image du Christ, et où nous serons comblés de ses biens. Saint Thomas d'Aquin considérait la désespérance comme le plus grave de tous les péchés, car elle nous sépare de Dieu et nous entraîne vers la mort. Au contraire, l'Espérance est comme le moteur de notre existence, qui nous permet d'avancer malgré tous les obstacles. Viktor Frankl, qui a été interné à Auschwitz puis dans d'autres camps pendant la guerre, a créé ensuite une nouvelle thérapie, qu'il a baptisée logothérapie ou guérison par le sens. Dans les camps, il avait constaté que ceux qui parvenaient le mieux à survivre étaient ceux qui espéraient quelque chose après leur sortie : revoir un être cher, témoigner de leur expérience, etc. Voyons comment la Bible nous éclaire sur ce point.

Grâce à l'Espérance, Abraham a pu supporter de nombreuses épreuves : la séparation de son père et de son pays ; une longue marche dans le désert ; la famine dans le pays de Canaan qui lui avait été promis ; la longue stérilité de son épouse Sarah ; et finalement le sacrifice de son fils Isaac. Toutes ces épreuves, il les supporta parce qu'il espérait la réalisation des promesses de Dieu : une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel (Gn 15,5) et une terre qui lui appartiendrait (Gn 15,  7-18).

Grâce à l'Espérance, saint Paul a lui-aussi pu supporter de nombreuses épreuves. Il les énumère dans sa deuxième lettre aux corinthiens : coups de fouets, bastonnades, lapidation, naufrages, dangers de toutes sortes, fatigue et peine, nuits sans sommeil, faim et soif, froid et manque de vêtements, sans compter sa préoccupation quotidienne, le souci de toutes les Églises. (2 Co 11, 24-28). Comment a-t-il pu supporter tout cela ? Il l'explique dans la lettre aux philippiens que nous avons entendue tout à l'heure : il attend "comme sauveur le Seigneur Jésus Christ, lui qui transformera nos pauvres corps à l'image de son corps glorieux, avec la puissance qui le rend capable aussi de tout dominer." (Ph 3, 20-21)

Grâce à l'Espérance, les douze apôtres ont eux-aussi accepté de donner leur vie pour le Christ. Selon la Tradition, tous sont morts martyrs, comme le rappellent les statues de Saint Jean de Latran à Rome, où Le Bernin les a sculptés avec l'instrument de leur supplice. Lorsque Jésus apparaît transfiguré à Pierre, Jacques et Jean, c'est pour affermir leur Espérance et leur donner la force de supporter l'épreuve de la Passion, sa "défiguration". Ils voient Jésus dans la lumière de sa gloire divine afin que, lorsqu'ils le verront dans la nuit sur un autre mont, celui des Oliviers, ils acceptent de le suivre. Cependant, ils n'ont été capables de le faire qu'après la Résurrection et la Pentecôte, illuminés et fortifiés par le don du Saint Esprit. Auparavant, ils sont restés paralysés par leurs faiblesses. Sur la montagne de la Transfiguration, au lieu de redescendre avec Jésus qui devait aller jusqu'à Jérusalem pour y souffrir sa Passion, ils auraient souhaité demeurer, à l'instar de Pierre qui propose à Jésus de monter des tentes pour lui, pour Moïse et pour Elie ; et sur le mont des Oliviers, ils ont fui devant les soldats, incapables de suivre leur Maître jusqu'à la Croix.

Et nous-mêmes, frères et sœurs, notre Espérance est-elle assez forte pour nous aider à surmonter tous les obstacles de nos vies ? Ne nous arrive-t-il pas de baisser les bras devant les difficultés ? Qu'attendons-nous pour après notre mort ?

L'Espérance nous donne le but, encore faut-il connaître le chemin pour y parvenir : c'est le rôle de la Foi. Elle est comme une lumière qui nous permet d'avancer vers le Royaume malgré l'obscurité qui nous entoure. Elle nous donne la certitude intérieure que nous ne sommes jamais seuls. Voyons comment chacun des personnages évoqués auparavant l'a vécue.

Abraham, d'abord, est appelé le père des croyants. Nous avons entendu dans la 1ère lecture : "Abraham eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu'il était juste." (Gn 15, 6) Ce n'est pas la justice qui donne la Foi, c'est l'inverse. Au départ, tous les hommes sont privés de la gloire de Dieu (cf Rm3), ils sont tous injustes. C'est la Foi qui permet à l'homme d'écouter Dieu et de suivre ses commandements qui le rendent justes. La Foi est synonyme de confiance. Parce qu'il faisait confiance au Seigneur, Abraham quitta la terre de ses ancêtres sans savoir où il parviendrait ; il accepta de patienter de longues années sans voir la Promesse se réaliser ; et finalement, il alla jusqu'à sacrifier le Fils de cette même Promesse (He 11, 17). Comme l'écrit l'auteur de l'épître aux hébreux, "il pensait en effet que Dieu peut aller jusqu'à ressusciter les morts : c'est pourquoi son fils lui fut rendu ; et c'était prophétique." (He 11, 19)

Saint Paul, lui-aussi, a été guidé par sa Foi. Elle lui a permis de suivre le Christ dans sa Passion, car il croyait que celle-ci était l'antichambre de la Résurrection. Depuis sa rencontre avec le ressuscité sur le chemin de Damas, jamais il n'a séparé la Croix et la Gloire. C'est pourquoi il écrit en pleurant aux philippiens : "beaucoup de gens vivent en ennemis de la croix du Christ. Ils vont tous à leur perte. Leur dieu, c'est leur ventre, et ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte ; ils ne tendent que vers les choses de la terre." (Ph 3, 18-19)

Les apôtres, enfin, ont été eux-aussi guidés par leur Foi. Après la transfiguration, la voix du Père leur déclare : "Celui-ci est mon Fils, celui que j'ai choisi, écoutez-le." (Lc 9, 35) Si vous voulez jouir éternellement de la gloire de mon Fils telle que vous venez d'en avoir un avant-goût, vous devez accepter de l'écouter. Vu que Moïse et Elie étaient là aussi, eux qui représentent la Loi et les Prophètes, cela signifie que les disciples du Christ doivent aussi les écouter eux, car ils ont préparé et annoncé sa venue. Ecouter la Parole de Dieu qui s'est révélé à nous dans l'Ancienne puis dans la Nouvelle Alliance, c'est en accepter toute la profondeur, jusqu'à cette parole que Jésus venait de livrer à ses apôtres, dans le passage précédant sa transfiguration : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix chaque jour, et qu'il me suive." (Lc 9, 23)

Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur veut nous conduire vers son Royaume de lumière, où nous serons tous transfigurés et où le mal aura disparu. Pour y parvenir, Il nous invite à lui faire confiance, et à l'écouter nous indiquer le chemin. Ainsi fortifiés dans l'Espérance et illuminés par la Foi, nous serons capables de progresser un peu plus chaque jour vers le bonheur ultime, malgré les épreuves et les ténèbres qui font partie de nos vies. Cette semaine, prenons un temps pour faire mémoire des moments de "transfiguration" de nos vies, où nous avons goûté par anticipation le bonheur du Royaume. Alors, nous serons plus forts pour porter nos croix avec le Christ, et pour attendre la gloire de la Résurrection. Père Arnaud Duban

14 février 2010 : 6ème dimanche du temps ordinaire (Luc 6, 20-26)

Jésus descendit de la montagne avec les douze Apôtres et s'arrêta dans la plaine. Il y avait là un grand nombre de ses disciples, et une foule de gens venus de toute la Judée, de Jérusalem, et du littoral de Tyr et de Sidon. Regardant alors ses disciples, Jésus dit : " Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous ! Heureux, vous qui avez faim maintenant : vous serez rassasié ! Heureux, vous qui pleurez maintenant : vous rirez ! Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous repoussent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l'homme. Ce jour-là, soyez heureux et sautez de joie, car votre récompense est grande dans le ciel : c'est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes. Mais malheureux, vous les riches : vous avez votre consolation ! Malheureux, vous qui êtes repus maintenant : vous aurez faim ! Malheureux, vous qui riez maintenant : vous serez dans le deuil et vous pleurerez ! Malheureux êtes-vous quand tous les hommes disent du bien de vous : c'est ainsi que leurs pères traitaient les faux prophètes.

L'homélie

Soyons heureux !

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Frères et sœurs, pourquoi le monde aurait-il été radicalement différent si Adam et Eve avaient été chinois ? Parce qu’ils auraient mangé le serpent au lieu de la pomme. Et cela nous aurait évité bien des pépins… Mais "malheureux,  vous qui riez maintenant : vous serez dans le deuil et vous pleurerez" (Lc 6,25) ! Cela s’appelle casser l’ambiance… Pour me faire pardonner, je me défausserai sur Jésus, en l’accusant d’être le coupable : c’est lui qui a osé déclarer une chose pareille ! Qu’est-ce qui peut bien lui prendre, ce jour-là où il descend de la montagne après avoir choisi ses douze apôtres ? Est-il fatigué et de mauvaise humeur parce qu’il vient de passer toute la nuit à prier Dieu (Lc 6,12) ? Regrette-t-il déjà le choix des douze, pressentant qu’il aura du fil à retordre avec eux ? Ou est-il  excédé par la foule immense de ceux qui s’agglutinent autour de lui pour l’écouter et pour le toucher  et se faire guérir de leurs maladies ? Non, bien-sûr. Loin d’être excédé, Jésus est touché de compassion. Il ne se contente pas de guérir les corps, il veut aussi guérir les cœurs. Il va le faire avec un langage à double niveau, à la manière des prophètes : d’abord il prononce des paroles d’encouragement pour ceux qui peinent et qui souffrent ; ensuite, il prononce des paroles de condamnation pour ceux qui s’éloignent du chemin du bonheur.  Dans les deux cas, son langage est dicté par l’amour. Essayons d’en comprendre le sens.

Pour commencer, Jésus énonce quatre béatitudes. Nous sommes plus habitués aux neuf béatitudes de l’évangile de Matthieu que nous entendons chaque année à la Toussaint. Celles-ci sont avant tout spirituelles, alors qu’en Luc, elles semblent  recouvrir des réalités avant tout matérielles. Analysons chacune d’entre elles, en montrant d’abord comment Jésus les a vécues lui-même, lui qui est l’homme heureux par excellence. Auparavant, ayons à l’esprit que le mot "makarioi", en grec, traduit le mot "asherei" en hébreu, qui signifie aussi "en marche"! Les béatitudes sont donc avant tout une invitation à ne pas se laisser abattre par les difficultés, et à se mettre debout pour avancer vers le bonheur.
"Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous" (v.20). Le pauvre ne peut pas se reposer sur ses biens; alors, pourquoi ne pas se reposer sur Dieu Lui-même ? Le Seigneur le comblera de tout ce dont il a besoin, et de plus encore. Ses biens peuvent être matériels, mais aussi affectifs. C’est ce que Jésus a dit à Pierre : "Et quiconque aura laissé maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou champs, à cause de mon nom, recevra bien davantage et aura en héritage la vie éternelle." (Mt 19, 29) Jésus lui-même n’avait pas de pierre où reposer la tête (Mt 8,20), et il avait quitté ses proches pour accomplir sa mission. Souvenons-nous aussi de saint François d’Assise, qui rayonnait de la joie d’avoir épousé Dame Pauvreté.
"Heureux, vous qui avez faim maintenant : vous serez rassasiés" (v.21). Celui qui a faim est "tiraillé", comme on le dit en français, ce qui évoque une force qui peut le tirer dans une direction ou dans une autre. Pourquoi ne pas se servir de cette force pour aller vers Dieu ? C’est ce qu’a fait Jésus. Lorsque ses disciples ne comprennent pas pourquoi il ne mange pas après une longue marche épuisante qui l’a mené de Judée en Samarie, il répond : "Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre." (Jn 4, 34) Jésus a su sublimer sa faim corporelle en une faim spirituelle. De même, Marthe Robin, pendant 51 ans de sa vie, ne se nourrit que de l’eucharistie.
"Heureux, vous qui pleurez maintenant : vous rirez" (v.21). Celui qui ne pleure pas par égoïsme mais pour une juste raison, peut être rassuré : un jour, le Seigneur rendra justice. Il donnera à chacun ce qui lui est dû, et tous ceux qui auront été lésés par la vie seront consolés. C’est ce que le prophète Isaïe déclarait : "Le Seigneur essuiera les larmes sur tous les visages, et par toute la terre il effacera l'humiliation de son peuple ; c'est lui qui l'a promis." (Is 25, 8) Jésus lui-même a vécu cette béatitude : il a pleuré devant la mort de son ami Lazare ; puis il a pleuré pour Jérusalem qui avait refusé de se convertir. De la même manière, saint Dominique pleurait la nuit en disant à Dieu : "Mais que vont devenir les pêcheurs"?
"Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous repoussent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l'homme"(v.22). Celui qui est haï, non à cause de sa méchanceté, mais à cause de son amour pour le Christ, celui-là peut sauter de joie,
car sa récompense est grande dans le ciel : "c'est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes" (v.23). En ne s’éloignant jamais du politiquement correct, il n’y a aucun danger de se faire mal aimer. Mais lorsqu’on a le courage d’agir selon l’Amour et la Vérité, on prend le risque d’être persécuté. Jésus a été mis à mort parce que sa Parole en dérangeait beaucoup. Depuis 2000 ans, combien d’autres ont connu le même rejet ? Songeons à Pie XII, qu’une simple pièce de théâtre a fait passer du statut de juste à celui de criminel. On peut au passage saluer le courage de Bernard Henri Lévi, qui a rédigé dans l’Express un article de défense du pape défunt. Songeons aussi au pape actuel, traîné dans la boue par tant d’hommes aujourd’hui, parfois même par des chrétiens. Les persécutions de ce genre sont tellement difficiles à supporter que Jésus a bien fait d’en rajouter sur la récompense : ceux qui les subissent sont non seulement "heureux", mais ils sont invités à "sauter de joie".

Après cette série de quatre béatitudes, Jésus ajoute quatre "malédictions". Elles rejoignent celle que le prophète Jérémie avait prononcée, et que nous avons entendue dans la première lecture : "Maudit soit l'homme qui met sa confiance dans un mortel, qui s'appuie sur un être de chair, tandis que son cœur se détourne du Seigneur" (Jr 17,5). Dans tous ces cas, nous pouvons être surpris, voire choqués : comment Dieu pourrait-il nous maudire ou vouloir notre malheur ? N’est-Il pas tout-Amour ? Oui, et c’est précisément pour cette raison-là qu’Il ne peut supporter de nous voir prendre un chemin qui ne conduit pas vers la vie mais vers la mort. Jérémie et Jésus ne font que nous mettre en garde : si nous faisons reposer notre existence sur le visible et le matériel seulement, si notre cœur se détourne de Lui, alors nous serons malheureux, parce que nous nous serons coupés de la source du bonheur.

Pour conclure, frères et sœurs, que faire si nous sommes riches et bien nourris, si nous rions et que les gens disent du bien de nous ?  Nous pouvons adopter quatre attitudes : l’action de grâce, l’humilité, la charité et la pauvreté. Premièrement,  nous pouvons rendre grâce à Dieu pour ces biens reçus de Lui. Deuxièmement, nous pouvons en mesurer la fragilité : le séisme d’Haïti, les maladies et tous les malheurs qui frappent soudainement autour de nous, tout cela nous fait prendre conscience que tous, quelle que soit notre situation, nous sommes des pauvres devant Dieu et devant la vie. Troisièmement, nous sommes appelés à partager ce que nous avons avec ceux qui manquent d’argent, de nourriture, de joie ou de reconnaissance. Enfin, si les circonstances ou des appels de l’Esprit, en particulier pendant le Carême qui va bientôt commencer,  font que nous-mêmes en manquons parfois, soyons heureux et mettons-nous en marche vers le Seigneur. Il nous consolera et nous comblera bien au-delà de ce que nous pouvons espérer ou même imaginer  (Ep 3,20) ! Père Arnaud Duban

7 février 2010 : 5ème dimanche du temps ordinaire (Luc 5, 1-11)

Un jour, Jésus se trouvait sur le bord du lac de Génésareth ; la foule se pressait autour de lui pour écouter la parole de Dieu. Il vit deux barques amarrées au bord du lac ; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets. Jésus monta dans une des barques, qui appartenait à Simon, et lui demanda de s'éloigner un peu du rivage. Puis il s'assit et, de la barque, il enseignait la foule. Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : "Avance au large, et jetez les filets pour prendre du poisson." Simon lui répondit : "Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ton ordre, je vais jeter les filets." Ils le firent, et ils prirent une telle quantité de poissons que leurs filets se déchiraient. Ils firent signe à leurs compagnons de l'autre barque de venir les aider. Ceux-ci vinrent, et ils remplirent les deux barques, à tel point qu'elles enfonçaient. A cette vue, Simon-Pierre tomba aux pieds de Jésus, en disant : "Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur." L'effroi, en effet, l'avait saisi, lui et ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu'ils avaient prise ; et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, ses compagnons. Jésus dit à Simon : "Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras." Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent.

Deux homélies

La pêche en questions

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Nous connaissons un autre récit de pêche miraculeuse, celui de saint Jean au dernier chapitre (21) de son évangile. Mais les contextes sont différents. Chez Jean cette pêche se déroule en présence de Jésus ressuscité, c’est-à-dire révélé dans sa totalité. Chez Luc cette pêche a lieu au début du ministère public de Jésus : le registre est celui de la foi. Ceux qui commencent à entourer Jésus ne sont pas encore apôtres. Ce sont des disciples qui doivent apprendre avant de pouvoir enseigner. Il ne s’agira pas de livrer un enseignement ex cathedra sur le Christ, mais de donner un enseignement enraciné dans une expérience de vie avec lui. Tel est le modèle de la vie spirituelle, ce n’est pas une idéologie, un discours sur Dieu ou sur Jésus.

Nous voyons souvent cette pêche miraculeuse comme un beau récit, bien édifiant mais nous ne mesurons pas assez le drame qu’elle recouvre. Ce drame c’est celui du salut des âmes auquel Dieu nous invite à participer. Ce n’est pas une invitation polie, à laquelle nous pourrions répondre "j’ai autre chose à faire en ce moment" ou "je n’y connais rien" mais c’est une nécessité. Nous ne sommes pas sur terre, en tant que chrétiens, pour d’abord sauver nos âmes mais pour sauver celle des autres. En quelque sorte, notre propre salut nous est donné de surcroît. Thérèse de l’Enfant-Jésus n’est pas entrée au Carmel pour faire son salut mais "pour sauver les âmes" dira-t-elle. Cette mission n’est pas réservée aux religieux ou aux prêtres, elle est la mission même du baptisé.

• Que signifie prendre des hommes, être "pêcheur d’âmes ?"

Il s’agit de les sortir d’un milieu comme on sort un poisson de l’eau, pour les transposer ailleurs. Ce premier milieu est obscur : le nouveau est lumineux. Ce passage d’un milieu à l’autre, du liquide à l’air pour le poisson, implique une mort. Pour l’homme nous savons bien qu’il s’agit de passer d’un milieu naturel à un milieu surnaturel : il faut, là aussi, mourir à quelque chose. Le Christ le dit lui-même : "Qui veut sauver sa vie la perdra". Ce passage d’un milieu à un autre révèle, justement, le sens de la vie, sa destination ultime. Ce sens était auparavant caché, fuyant et insaisissable comme le poisson dans l’eau. Quand on sort le poisson de son milieu c’est pour le manger. Telle est aussi notre sort : nous sommes à la fois les invités au repas du Seigneur et la matière même de ce repas puisque nous sommes unis au Christ offert : nous ne pourrions prétendre vivre avec lui et en lui sans nous livrer totalement "pour la gloire de Dieu et le salut du monde".

• Comment pêcher ?

Il y a de nombreuses manières de pêcher. Ici il s’agit de pêcher avec un filet. Le mouvement consiste à le jeter devant soi. Proclamer la Parole de Dieu, la proférer (profere : porter en avant), procède de la même dynamique. Le filet est un outil lourd, très structuré : il est constitué de mailles régulières et de forme géométrique. Elles retiennent les gros poissons : ce ne sont pas forcément ceux qui ont commis des crimes abominables mais, à coup sûr, les orgueilleux. On les trouve partout et au sein même de l’Eglise : certains font subtilement tourner à leur avantage les missions qu’ils ont reçues. Ils sont en danger plus que d’autres parce qu’ils instrumentalisent Dieu pour leur propre gloire. Ces mailles retiennent donc les gros poissons mais laissent passer les petits. On ne pêche donc pas les humbles avec un tel instrument. D’abord parce que, disait Thérèse en parlant des petites âmes, celles qui vivent de l’esprit d’enfance : "les petits enfants ça ne se damne pas" (CJ 10 juillet). Les petites âmes sont prises, elles, avec douceur, elles ont les faveurs de l’Esprit Saint, de l’amour qui n’a jamais le visage de la colère.

• Quelles sont les conditions pour être pêcheur d’âmes ?

Il faut avoir fait l’expérience de la nuit et des échecs, admettre que l’énergie dépensée l’a été, apparemment, en pure perte. Il s’agit, ensuite, être capable d’obéir à l’inattendu, à celui qui peut nous dire que toute notre vie n’a servi à rien sous l’angle du salut et qu’il est temps de s’y prendre autrement. Il faut beaucoup d’humilité pour accepter de telles paroles parce qu’elles remettent profondément en cause et révèlent toutes sortes d’illusions qui ont fini par former une carapace épaisse. Cela est vrai aussi bien au niveau individuel qu’au niveau de l’Eglise : les méthodes d’évangélisation, les plans pastoraux se sont succédés, les activités proposées se sont multipliées et les invités ne sont pas venus hors la vieille garde. Autant dire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, autant dire que c’est la nuit. Ayant entendu cette parole qui vient d’un autre, voire de Jésus lui-même, et l’ayant acceptée il faut alors se rendre au large : là où on n’a plus pied (duc in altum), loin de la terre ferme et donc des sécurités immédiates, loin parfois de nos milieux. Il faut se rendre vers les régions profondes : mais on ne peut y aller que sur l’ordre du Christ, dans une parfaite obéissance, c’est-à-dire unis à ce Christ qui descend aux enfers le samedi Saint. Dans ce lieu la pêche est abondante : on y rencontrera peut-être des âmes connues, qui nous semblaient si familières mais en vérité dans un égarement insoupçonnable. Gare donc aux présomptueux, ils risquent de ne pas en revenir : "sans moi vous ne pouvez rien faire" nous avertit Jésus. Le pêcheur d’âmes ne peut se faire d’illusion sur l’ampleur et l’âpreté de la tâche. Thérèse dira, le jour de sa mort : "Jamais je n'aurais cru qu'il était possible de tant souffrir ! jamais ! jamais ! Je ne puis m'expliquer cela que par les désirs ardents que j'ai eus de sauver des âmes." Le pêcheur d’âmes doit aussi compter sur les autres disciples, sur la communion des saints : c’est ce qui est signifié, dans l’évangile, par la seconde barque. Sinon il risque de sombrer avec son butin.

• Que faut-il donc craindre ?

Certainement pas Jésus – "Sois sans crainte" dit-il à Pierre – mais plutôt la puissance des ténèbres qui peut faire sombrer le disciple présomptueux, celui qui fait semblant d’écouter Jésus mais n’écoute que lui-même et s’appuie sur ses propres forces. Jésus, lui, choisit des pécheurs avérés et des humiliés pour les faire participer à son œuvre de salut : il ne choisit pas des âmes qui se croient justes. Pierre est ce pécheur emblématique qui s’est fait traiter de Satan par le maître et qui l’a renié 3 fois, c’est-à-dire totalement. Mais Pierre a accepté que son péché soit connu de tous, jusqu’à la fin des temps : Pierre nous est très cher à cause de cela, à cause de son effondrement et de sa réponse balbutiante et humble à la question de Jésus : "M’aimes-tu ?". Effondrements et déclarations d’amour mutuelles vont vraiment bien ensemble.

• Enfin, que faire de cette pêche ?

Il est important de noter que les disciples, revenus sur le rivage, ne se soucient pas de ce qu'ils ont pris. Le tri est l'oeuvre des anges (Mt 13,39) et certains poissons seront rejetés. Le Seigneur demande un grand détachement par rapport aux fruits de la mission. Les âmes sont à lui et nous n'avons pas à les compter ou à nous les approprier. Les disciples doivent ainsi tout laisser, la pêche et ses instruments. Ils n'ont donc pas à idolâtrer telle ou telle technique. L'une pourra marcher dans tel contexte mais pas dans un autre : il faut laisser au Christ la liberté de donner ou d'inspirer lui-même les moyens. Cela vaut également au plan individuel : la meilleure ascèse n'est pas celle que l'on choisit mais celle qui est présentée par le Christ. Elle est toujours déroutante et parfois révoltante car les voies du Seigneur ne sont pas les nôtres.. Nous pouvons tirer bien des enseignements de cet évangile et nous demander quelle est notre part de responsabilité dans cette grande crise que vit l'Eglise en nos pays. La question essentielle est celle-ci : avons-nous compris l'enjeu fondamental du salut des âmes ? Ou bien sommes-nous, sans nous en douter, des gros poissons nourris d’illusions ? Ayons donc pitié de ces pécheurs d'âmes qui sauvent le monde dans le secret de leur vie aimante et cachée. Si notre mission n'est pas d'être en première ligne, soyons au moins prêts à les aider, à être dans la seconde barque de l'évangile plutôt que d'attendre d'être pris dans le filet, à l’improviste. Père Jean-Claude Hanus

Avançons au large, et jetons les filets

Frères et sœurs, faisons-nous confiance au Seigneur ? Jusqu'où sommes-nous capables de l'écouter et de lui obéir ? Les lectures de ce dimanche nous présentent trois personnages qui ont su répondre à l'appel du Seigneur : le prophète Isaïe, saint Paul et saint Pierre. Nous allons analyser leur vocation en trois temps : d'abord l'appel lui-même ; ensuite sa conséquence : la prise de conscience de leur indignité et le pardon de Dieu; enfin leur envoi pour travailler au salut des autres hommes.

Pour commencer, comment Dieu appelle-t-il ? Dans tous les cas, c'est Lui qui a l'initiative. C'est parce que l'Esprit a saisi Isaïe qu'il a reçu une vision divine. C'est parce que le Christ est apparu à Saul sur le chemin de Damas qu'il a pu se convertir. C'est parce que Jésus a invité Simon à avancer au large et à jeter ses filets qu'il a pu assister au miracle de la surabondance des poissons. Mais dans tous les cas aussi, la réponse de l'homme est nécessaire. Isaïe aurait pu rester tranquillement chez lui. Saul aurait pu durcir son cœur après l'apparition reçue, comme Pharaon l'avait fait au temps de Moïse. Simon aurait pu refuser d'obéir à Jésus, qui n'avait pas son expérience de pécheur, et qui lui demandait un nouvel effort alors que le jour est normalement moins propice à la pêche que la nuit. Mais tous les trois ont fait confiance. Le résultat, c'est que Dieu s'est manifesté à eux dans toute sa magnificence. Isaïe a assisté au spectacle des séraphins chantant la gloire de Dieu. Saul a gardé toute sa vie dans son cœur la vision reçue sur le chemin de Damas. Simon a vu le plus grand spectacle de toute sa carrière de pécheur.

Quelle a été la réaction des trois hommes ? Tous ont pris conscience de leur indignité. Isaïe s'écrie : "Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j'habite au milieu d'un peuple aux lèvres impures ; et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l'univers !" (Is 6,5). Saul écrira à plusieurs reprises dans ses lettres qu'il est un "avorton" : il déclare notamment aux corinthiens, comme nous l'avons entendu tout à l'heure : "Car moi, je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d'être appelé Apôtre, puisque j'ai persécuté l'Eglise de Dieu" (1Co 15,9). Et Simon, à la vue des deux barques qui enfonçaient, tomba aux pieds de Jésus, en disant : "Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur" (Lc 5,8). Lorsque la lumière survient dans un lieu obscur, elle fait apparaître ce qui était caché. Lorsque l'homme est mis en présence de Dieu, il prend conscience de son péché et de sa petitesse. Ce sentiment est profondément sain. Il est même un don de l'Esprit Saint, auquel on donne le nom de "crainte". Ce mot ne doit pas nous faire peur, c'est le cas de le dire. La crainte que l'homme doit éprouver en présence de Dieu est synonyme de respect, d'émerveillement, d'adoration. La Bible, et les livres de sagesse en particulier, soulignent souvent son importance. Elle est considérée comme le principe même de la sagesse (cf Pr 9,10). Elle est très différente de la peur qui éloigne. Elle permet d'être en vérité devant Dieu, dans une attitude humble qui correspond à notre condition de créatures.

Après avoir vu la réaction des hommes devant la manifestation de Dieu, on pourrait dire devant son épiphanie, observons maintenant la réaction de Dieu, comme dans un jeu où chacun des partenaires joue à son tour. Lorsque l'homme a pris conscience de son indignité, le Seigneur le relève aussitôt. Après avoir approché un charbon brûlant de la bouche d'Isaïe, un séraphin lui déclare : "Ceci a touché tes lèvres, et maintenant ta faute est enlevée, ton péché est pardonné" (Is 6,7). A Saul qui était à terre, le Ressuscité demande : "Relève-toi et entre dans la ville : on te dira ce que tu dois faire" (Ac 9, 6). A Simon qui était tombé à ses pieds, Jésus dit : "Sois sans crainte" (Lc 5,10).

Mais Dieu ne se contente pas de pardonner le pécheur : Il l'envoie ensuite pour témoigner de sa miséricorde et collaborer au salut des autres hommes. Il demande à Isaïe : "Qui enverrai-je ? Qui sera notre messager ?", et le prophète répond immédiatement : "Moi, je serai ton messager  : envoie-moi." (Is 6,8). Saul, lui aussi, a été envoyé par le Seigneur pour annoncer la Bonne Nouvelle aux peuples païens, et a pris le nom de Paul. Dans l'extrait de la lettre aux corinthiens que nous avons entendu tout à l'heure, il écrit : "je vous ai transmis ceci, que j'ai moi-même reçu" (1Co 15,3), et il énonce les articles fondamentaux de notre foi, en commençant par la résurrection. Quant à Simon, qui deviendra Pierre, Jésus lui déclare : "désormais ce sont des hommes que tu prendras" (Lc 5,10). Lorsque l'on retire un poisson de l'eau, il meurt, parce qu'il n'est plus dans son milieu vital. Au contraire, lorsque l'on sort un homme de la situation de péché dans laquelle il est enfermé s'il ne connaît pas Dieu, il se met à vivre vraiment. C'est cela qu'on appelle le salut.

Avec Isaïe, Saul et Simon-Pierre, le Seigneur a ainsi agi en trois temps : d'abord, Il les a appelés et leur a manifesté sa gloire ; ensuite, après qu'ils ont pris conscience de leur indignité, Il les a pardonnés ; enfin, Il les a envoyés vers les autres hommes afin que tous puissent connaître la joie du salut. Et nous-mêmes, nous sentons-nous concernés par ce qu'ils ont vécu ? Ce genre d'appel ne concerne-t-il pas seulement les prêtres, les religieux et les religieuses ? En réalité, le Seigneur appelle chacun d'entre nous. Plus encore, Il ne nous appelle pas seulement une fois dans notre vie, mais Il ne cesse de le faire. En particulier, c'est dans chaque eucharistie que le Seigneur nous appelle. Il se manifeste alors d'une manière plus extraordinaire que par la médiation des chérubins ou par une apparition ou par un miracle. Il se donne réellement à nous dans le pain et le vin consacrés. Si nous l'accueillons avec Foi et avec Amour, Il nous transforme en Lui, le Tout-Autre, si bien que nous repartons renouvelés après la messe, envoyés pour pêcher des hommes en témoignant partout de sa miséricorde.

Frères et sœurs, sommes-nous attentifs aux appels de Dieu dans notre vie quotidienne ? En particulier, vivons-nous chaque eucharistie comme la rencontre avec le Tout-Autre, le Dieu trois fois Saint qui veut nous transformer en Lui ? Voulons-nous collaborer au salut de tous les hommes ? Cette semaine, mettons-nous à l'écoute du Seigneur afin de savoir où Il veut que nous jetions nos filets. Père Arnaud Duban

31 janvier 2010 : 4ème dimanche du temps ordinaire (Luc 4, 21-30)

Dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d'Isaïe, Jésus déclara : "Cette parole de l'Écriture que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit." Tous lui rendaient témoignage ; et ils s'étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche. Ils se demandaient : "N'est-ce pas là le fils de Joseph ?" Mais il leur dit : "Sûrement vous allez me citer le dicton : 'Médecin, guéris-toi toi-même. Nous avons appris tout ce qui s'est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton pays !'" Puis il ajouta : "Amen, je vous le dis : aucun prophète n'est bien accueilli dans son pays. En toute vérité, je vous le déclare : Au temps du prophète Élie, lorsque la sécheresse et la famine ont sévi pendant trois ans et demi, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Élie n'a été envoyé vers aucune d'entre elles, mais bien à une veuve étrangère, de la ville de Sarepta, dans le pays de Sidon. Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; pourtant aucun d'eux n'a été purifié, mais bien Naaman, un Syrien." A ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu'à un escarpement de la colline où la ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin.

L'homélie

Je fais de toi un prophète

Frères et sœurs, le jour de notre baptême, nous sommes devenus des prophètes. Qu'est-ce qu'un prophète ? Le mot est formé de deux termes grecs : phèmi, "parler", et pro, "au nom de". Le prophète est celui qui parle au nom de Dieu. Mais pour parler au nom du Seigneur, il faut d'abord l'écouter. A l'aide des textes de ce dimanche, en particulier de l'évangile, nous allons réfléchir sur ce double aspect de notre propre mission de prophètes.

Après son baptême, Jésus est parti au désert, où il a été tenté pendant 40 jours. Puis "avec la puissance de l'Esprit, il est revenu en Galilée, et sa renommée s'est répandue dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues des Juifs, et tout le monde faisait son éloge." (Lc 4, 14-15) Quand il arrive à Nazareth, la ville où il a grandi et passé 30 ans, les habitants l'accueillent d'abord avec enthousiasme, eux aussi. Lorsqu'il conclut la lecture du prophète Isaïe qui annonce le messie, et qu'il ose affirmer "cette parole de l'Ecriture que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit" (Lc 4,21), Luc note que "tous lui rendaient témoignage" (v.22). Cependant, l'enthousiasme fait vite place au doute : comment pourrait-il être le messie, celui avec qui nous avons vécu pendant tant d'années ? "Et ils s'étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche. Ils se demandaient : `N'est-ce pas là le fils de Joseph'" (v.22), celui avec qui nous avons joué et étudié, à qui nous avons commandé des travaux de charpenterie ?

Jésus comprend leur doute. Mais loin de vouloir le dissiper en accomplissant un miracle comme ils le souhaiteraient, il va les provoquer pour les inviter à un choix au plus profond de leur cœur. Pour les inciter à faire ce choix, il va leur offrir non un miracle, mais des paroles. D'abord, il leur manifeste qu'il a compris leurs raisonnements : "Sûrement vous allez me citer le dicton : Médecin, guéris-toi toi-même. Nous avons appris tout ce qui s'est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton pays !" (v.23). Pourquoi Jésus refuse-t-il d'accomplir à nouveau un miracle ? Parce que c'est ici une tentation, comme lorsque Satan le provoqua par trois fois au désert. Jésus n'accomplit des miracles que lorsqu'ils sont demandés par une foi humble et confiante, et qu'ils deviennent ainsi des signes. Il ne guérira le paralytique qu'après lui avoir offert le pardon de ses péchés, car c'est cela le plus important. En revanche, lorsque les juifs lui demanderont au chapitre 11 "des signes venant du ciel" (Lc 11,16) pour accepter de croire en lui, il refusera de se plier à leurs injonctions.

A la place d'un miracle, Jésus va offrir une vérité solennelle : "Amen, je vous le dis, aucun prophète n'est bien accueilli dans son pays" (v.24). Pour étayer son affirmation, Jésus poursuit en donnant l'exemple de deux grands prophètes, Elie et Elisée. Pourquoi ceux-là ? Parce que tous les deux ont préfiguré l'élargissement du dessein de salut de Dieu à tous les hommes. On trouve l'histoire d'Elie au premier Livre des Rois (1 R 17) : elle met en scène une veuve de la ville de Sarepta, en plein pays païen, la Phénicie ; Elie lui demande l'hospitalité, en période de sécheresse, et, malgré sa pauvreté, elle vient en aide au prophète étranger, dans lequel elle reconnaît un homme de Dieu. Cela a suffi pour qu'Elie accomplisse pour elle deux miracles ; d'abord il la sauve de la famine lui promettant que "jarre de farine point ne s'épuisera, vase d'huile point ne se videra jusqu'au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre". Quant au deuxième miracle, c'est la guérison de son fils unique. Parce qu'elle a su se montrer accueillante à ce prophète étranger au moment même où il était un paria et un exclu dans son propre pays, cette païenne a été comblée par Dieu.

L'histoire d'Elisée, elle, se trouve au Deuxième Livre des Rois (2 R 5) : Naaman, un général syrien atteint de la lèpre, a eu vent des talents de guérisseur du prophète Elisée et se rend chez lui en grande tenue, bardé de cadeaux et de recommandations. Il est d'abord déçu par sa rencontre avec celui qui n'accomplit et ne lui demande rien d'extraordinaire, seulement d'aller se laver sept fois dans le Jourdain, geste très simple qui lui paraît dérisoire, à lui, général et favori du roi de Damas... Mais sur la recommandation de sa servante, il se soumet, guérit et se convertit au Dieu d'Israël.

Ainsi, l'élargissement de la Bonne Nouvelle aux païens était déjà en germe dans l'Ancien Testament. Mais loin de changer d'attitude après cette déclaration qui aurait pu les aider à se convertir, les nazaréens s'enferment dans leur suffisance : "A ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu'à un escarpement de la colline où la ville est construite, pour le précipiter en bas" (v.28-29). Jésus n'est pas le premier prophète à être persécuté. Souvenons-nous en particulier de Jérémie, qui fut rejeté non seulement par ses compatriotes, mais par sa propre famille. Dans la première lecture, nous avons entendu le récit de sa vocation : "avant que tu viennes au jour, je t'ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les peuples" (Jr 1,5). En quoi consiste sa mission ? "Lève-toi, tu prononceras contre eux tout ce que je t'ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, sinon, c'est moi qui te ferai trembler devant eux" (v.17). Voilà une mission bien difficile pour un jeune homme qui ne sait pas parler (Jérémie le disait lui-même, v.6) et qui est très sensible. Mais le Seigneur le rassure : "Moi, je fais de toi aujourd'hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays [...] Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer. Parole du Seigneur" (v.18-19). Jésus a certainement médité souvent sur l'exemple de Jérémie, et en particulier ce jour où il fut rejeté par les habitants de sa propre ville. Dès le début de son ministère, la Passion est préfigurée. Dans quelque temps, Jésus sera à nouveau mené hors de la ville, Jérusalem cette fois, et crucifié. Mais son heure n'est pas encore venue : "lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin". Parole mystérieuse qui annonce la résurrection, la victoire du Christ sur toutes les forces de la mort.

Frères et sœurs, Elie, Elisée et Jérémie sont de grands prophètes, et Jésus est le Prophète par excellence. Tous les quatre ont su être à l'écoute de Dieu et transmettre sa Parole, à temps et à contretemps. Nous-mêmes, sommes-nous attentifs à la Parole de Dieu, et savons nous en témoigner? Le Seigneur nous parle à travers l'Ecriture , mais aussi à travers les évènements et les personnes. Mais comment des pécheurs peuvent-ils transmettre la Parole de Dieu ? Le père de Lubac écrivait en substance dans sa Méditation sur l'Eglise : Croire en Dieu, c'est facile, il suffit de reconnaître les signes de sa présence et de son action dans tout l'univers. Croire au Christ, c'est plus difficile, car il faut accepter que Dieu ait pu prendre chair. Mais croire en l'Eglise (comme nous le récitons dans le Credo) composée par nous, qui sommes non seulement faibles mais aussi pécheurs... voilà un obstacle que seuls l'amour et l'humilité peuvent nous permettre de franchir. Aussi, réécoutons les paroles si belles de saint Paul dans son hymne aux Corinthiens (ch.13): "l'amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas [...] mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai" (v.4.6).

Frères et sœurs, cette semaine, soyons à l'écoute du Seigneur. Abandonnons nos préjugés et soyons attentifs aux personnes et aux événements pour saisir ce qu'Il voudra nous dire. Et en même temps, sachons témoigner de notre Foi, par des actes mais aussi par des paroles. Alors, nous serons fidèles à la mission que nous avons reçue le jour de notre baptême, lorsque nous sommes devenus des prophètes. Père Arnaud Duban

17 janvier 2010 : 2ème dimanche du temps ordinaire (Jean 2, 1-11)

Il y avait un mariage à Cana en Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au repas de noces avec ses disciples. Or, on manqua de vin ; la mère de Jésus lui dit : "Ils n'ont pas de vin." Jésus lui répond : "Femme, que me veux-tu ? Mon heure n'est pas encore venue." Sa mère dit aux serviteurs : "Faites tout ce qu'il vous dira." Or, il y avait là six cuves de pierre pour les ablutions rituelles des Juifs ; chacune contenait environ cent litres. Jésus dit aux serviteurs : "Remplissez d'eau les cuves." Et ils les remplirent jusqu'au bord. Il leur dit : "Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas." Ils lui en portèrent. Le maître du repas goûta l'eau changée en vin. Il ne savait pas d'où venait ce vin, mais les serviteurs le savaient, eux qui avaient puisé l'eau. Alors le maître du repas interpelle le marié et lui dit : "Tout le monde sert le bon vin en premier, et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant." Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C'était à Cana en Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.

L'homélie

Buvons ensemble le vin de l’alliance nouvelle et éternelle

...

Frères et sœurs, comment faire de nos vies une fête continuelle ? Cette question semble incongrue, tant il est évident que nos existences sont traversées par bien des épreuves. Pourtant, le Fils de Dieu s’est incarné pour nous combler de joie, la joie de l’union intime de Dieu avec l’humanité. Alors que nous sommes familiers avec l’image de Dieu comme Père, nous l’imaginons moins spontanément comme notre Epoux. Au début de la révélation, cette image a d’ailleurs été soigneusement évitée, car elle ressemblait trop aux cultes idolâtres des civilisations voisines, dans lesquelles on pratiquait la prostitution sacrée. Mais ensuite, cette image s’est peu à peu imposée dans l’Ancien Testament, en particulier par les prophètes Osée et Ezéchiel, jusqu’à atteindre un sommet avec le Cantique des Cantiques. Ce petit joyau, qui décrit l’amour passionné d’un homme et d’une femme, a été un moment "en ballotage" dans le choix des livres qui feraient partie du canon des Ecritures, tant ses images sont osées et crues. Mais parce qu’on y a vu le symbole de l’amour de Dieu pour son peuple, il y a trouvé tout naturellement sa place, une place même centrale selon certains. Aujourd’hui, nous allons chercher à comprendre le sens de la sponsalité de Dieu en suivant pas à pas le récit des noces de Cana, que Jean est le seul évangéliste à nous avoir légué.

"On manqua de vin" : voilà le drame de notre condition humaine. Sans le Christ, la vie ressemble à des noces où il n’y aurait pas de vin. Combien d’écrivains ont exprimé leur désillusion face à cette vie qui promet tant et qui semble donner si peu ! Marie en a pleinement conscience, et son cœur de mère en souffre. C’est pourquoi elle dit à Jésus : "ils n’ont pas de vin". Marie ne dit pas "ils n'ont plus de vin", mais "ils n’ont pas de vin", comme si les hommes n’avaient jamais connu le véritable vin, source de la véritable allégresse. C’est comme si un champenois se moquait aujourd’hui en voyant un champagne de Californie. Il en aurait le droit car les vins qui ont pris cette dénomination sont pour la plupart de qualité médiocre, alors que les producteurs californiens de vins plus prestigieux ont choisi de renoncer à cette appellation, pour éviter toute confusion… Jusqu’au Christ, les hommes n’ont pas goûté le véritable vin, ils n’ont bu que de la piquette.

La réponse de Jésus à sa mère est surprenant, voire choquante : "Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue". Pourquoi Jésus appelle-t-il sa mère "femme" ? Il signifie par là qu’elle est la nouvelle Eve, et qu’il est le nouvel Adam. La première, en poussant le second à la faute en lui proposant de manger le fruit défendu, avait entraîné une détérioration des relations de Dieu avec l’humanité. Marie fait exactement l’inverse. Elle pousse Jésus à accomplir un geste qui signifiera la réconciliation de l’homme avec Dieu, une réconciliation qui va jusqu’à l’union intime des épousailles. Pourquoi Jésus lui répond-il que son heure n’est pas encore venue ? Parce que ce n’est que sur la croix que Jésus donnera à l’homme le véritable vin nouveau, celui de son sang qu’il versera pour notre salut. Sa réticence à opérer un miracle rappelle aussi son refus de changer les pierres en pain dans le désert. Cette fois, cependant, Jésus va obtempérer, car ce miracle a un sens : il manifeste le consentement de Jésus à épouser l’humanité. Plus que d’un miracle, il s’agit donc d’un signe, qui anticipe "l’heure" du Christ, le moment où l’union entre Dieu et l’homme sera consommée. Il en est de même entre un homme et une femme : pour être valide, le mariage doit comporter deux étapes. L’échange des consentements ne suffit pas, il faut que l’union des volontés soit complétée par celle des corps.

Marie est tellement proche de son Fils qu’elle pressent à travers sa réponse, apparemment négative, qu’il va agir. C’est pourquoi elle dit aux serviteurs : "Faites tout ce qu'il vous dira." Depuis le moment où elle a éprouvé l’angoisse de ne plus retrouver son fils de 12 ans demeuré au temple et où elle lui en a fait le doux reproche, elle a appris à faire une totale confiance à celui qui œuvre sans cesse aux affaires de son Père. "Or, il y avait là six cuves de pierre pour les ablutions rituelles des Juifs". "Six", c’est le chiffre de l’homme, le jour où il fut créé. Avant le Christ, il ne pouvait se purifier que par l’eau, comme nous l’avons dit dimanche dernier à propos du baptême de Jean et des ablutions rituelles des esséniens. Il pouvait se reconnaître pécheur, mais non se libérer lui-même de son péché. L’eau représente donc la Loi de Moïse, qui permet "seulement de connaître le péché", comme l’écrit saint Paul dans l’épître aux Romains (Rm 3, 20). Si Jean précise que les jarres sont "en pierre", c’est justement pour évoquer cette Loi qui avait été écrite sur des tables de pierre.

"Jésus dit aux serviteurs : ‘Remplissez d'eau les cuves’." Dieu veut sauver l’homme, mais pas sans sa collaboration. La réaction des serviteurs est admirable : "ils les remplirent jusqu'au bord". Ils n’obéissent pas en maugréant, mais avec tout leur cœur, confiants en Marie et en son Fils. Ils imitent ainsi celle qui avait obéi à Dieu en répondant à l’archange Gabriel : "Voici la servante du Seigneur ; que tout se passe pour moi selon ta parole." (Lc 1, 38)

Jésus leur dit ensuite : "Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas." Nous pouvons à nouveau admirer leur réaction : "ils lui en portèrent" écrit Jean de manière laconique. Ils auraient pu craindre la réaction du maître : comment réagirait-il en voyant arriver cette eau dont il n’avait que faire ? Il risquait de se mettre en colère. Mais les serviteurs font totalement confiance à Jésus. "Le maître du repas goûta l'eau changée en vin. Il ne savait pas d'où venait ce vin". Tous les convives vont profiter du miracle, sans même en connaître l’origine. Depuis lors, combien d’hommes ont profité de l’Evangile, sans même connaître le Christ ? Tous les progrès que notre société a faits depuis 2000 ans sont son œuvre d’une certaine manière, même si nous n’en avons pas conscience.

"Tel fut le commencement", archè en grec, "des signes que Jésus accomplit". Le mot archè signifie précisément le principe, aux deux sens du terme. C’est le premier des signes de Jésus, mais c’est aussi celui qui révèle le sens de tous les autres : ils sont destinés à révéler que Jésus de Nazareth est l’Epoux de l’humanité, celui qui est venu accomplir la Loi de Moïse et qui nous donne de goûter le véritable vin en nous unissant à Dieu au plus intime de nous-mêmes. Avec le Christ surgit une nouvelle création, une nouvelle genèse. Ce n’est pas un hasard si cet évènement a lieu, dans la semaine inaugurale de la mission de Jésus, le 7ème jour. L’homme et la femme ont été créés le 6ème jour, ils s’unissent l’un à l’autre et à Dieu le 7ème, ce qui marque à la fois un achèvement et le début d’une période nouvelle. Les disciples ne s’y sont pas trompés : en voyant ce signe, ils y ont reconnu la manifestation de la gloire de leur maître, et ils "crurent en lui".

Ainsi, frères et sœurs, le Christ veut transformer nos vies. Il veut nous unir intimement à lui, pour nous combler de sa joie. Tout à l’heure, il se donnera à nous dans le pain consacré, mais aussi dans le vin de l’alliance nouvelle et éternelle. Même si nous ne pourrons pas tous boire ce vin, pour une raison pratique avant tout, nous pourrons tous éprouver la joie de l’union avec le Christ au plus profond de nous-mêmes. Mais si nous voulons que cette joie ne soit ni égoïste ni éphémère, il nous faut écouter la demande de Marie : "Faites tout ce qu’il vous dira". En accomplissant chaque jour et à chaque instant la volonté du Christ, non seulement nous pourrons demeurer dans la joie des noces, mais nous permettrons à ceux que nous rencontrerons de pouvoir la goûter également à travers nous, même s’ils n’en connaitront pas forcément l’origine. Même si je n’ai pas l’autorité de la Vierge Marie, je vous invite cette semaine à lire le Cantique des Cantiques. A travers les ébats amoureux qui y sont décrits, vous pourrez mieux saisir l’amour infini de Dieu pour l’humanité, son épouse. Père Arnaud Duban

10 janvier 2010 : le Baptême du Seigneur (Luc 3,15-16. 21-22)

Le peuple venu auprès de Jean Baptiste était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n'était pas le Messie. Jean s'adressa alors à tous : "Moi, je vous baptise avec de l'eau ; mais il vient, celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de défaire la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu." Comme tout le peuple se faisait baptiser et que Jésus priait, après avoir été baptisé lui aussi, alors le ciel s'ouvrit. L'Esprit Saint descendit sur Jésus, sous une apparence corporelle, comme une colombe. Du ciel une voix se fit entendre : "C'est toi mon Fils : moi, aujourd'hui, je t'ai engendré."

L'homélie

Une vie en communion avec Dieu

Frères et sœurs, comment entrer en communion avec Dieu ? Voilà le plus grand désir de l'homme, inscrit au plus profond de son cœur. L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, ce qui signifie qu'il était appelé dès le départ à mener la vie divine, mais qu'il devait l'apprendre progressivement, comme un enfant grandit en apprenant à mener la vie humaine. Un drame s'est produit, qui a contrecarré cet apprentissage : le péché a brisé la confiance entre l'homme et Dieu, et a empêché cette communion tant désirée. Désormais, le chemin entre l'homme et Dieu serait jonché d'obstacles : les ravins de nos manques d'amour, les montagnes de nos orgueils, les passages tortueux de nos vices, comme nous l'avons entendu de la bouche d'Isaïe pendant l'Avent et à nouveau tout à l'heure. Alors, comment combler ces ravins, raser ces montagnes, rendre droits ces passages tortueux ?
Dans un premier temps, nous examinerons la réponse de l'homme. Cette réponse est double : la première - répandue dans toutes les cultures - est le sacrifice, la seconde - propre au peuple juif - est le baptême de repentance. Dans un second temps, nous accueillerons la réponse de Dieu. Elle aussi s'articule en deux temps: d'abord le baptême du Christ, ensuite notre propre baptême.

Étymologiquement, le sacrifice signifie "rendre sacré". En l'offrant, l'homme cherche à se concilier les faveurs de Dieu et à se réconcilier avec Lui. Que peut-on offrir à Dieu pour lui plaire et se réconcilier avec lui ? Dans certaines civilisations, on lui offrait ce qu'on possédait de plus précieux, à savoir ses propres enfants. Le Seigneur avait fait comprendre à son peuple, notamment par l'intermédiaire d'Abraham qui était prêt à immoler Isaac, que ce genre de sacrifices lui était en horreur. Plus tard, par les prophètes, Il avait remis en cause le sacrifice des animaux. Il demande dans le psaume 50 : "Si j'ai faim, irai-je te le dire ? Le monde et sa richesse m'appartiennent. Vais-je manger la chair des taureaux et boire le sang des béliers ?" (Ps 50, 12-13) et Il répond : "Offre à Dieu le sacrifice d'action de grâce, accomplis tes vœux envers le Très-Haut." (Ps 50, 14) Le croyant est ainsi appelé à offrir en sacrifice, non plus des êtres humains, non plus des animaux, mais son propre c½ur, débordant d'action de grâce. Mais parce qu'il est conscient de son péché, le psaume suivant ajoute : "Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé." (Ps 51, 19)
C'est dans cette perspective qu'est apparu le baptême de Jean. Initié peut-être par les esséniens, qui s'étaient retirés au désert pour se rapprocher de Dieu, il signifie la reconnaissance de ses péchés et le désir d'une vie nouvelle. Il s'agit bien d'un désir, mais que ce baptême lui-même est impuissant à assouvir. Jean en est bien conscient, il sait qu'il n'est que le Précurseur, celui qui prépare les cœurs pour la venue du Messie. Alors que «le peuple était en attente, et que tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n'était pas le Messie, il leur déclara : "Moi, je vous baptise avec de l'eau ; mais il vient, celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de défaire la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu" ». Le feu évoque l'idée d'une destruction, ce que les paroles de Jean confirment ensuite : "Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera dans un feu qui ne s'éteint pas." (Lc 3, 16-17) Lui peut préparer les cœurs, mais seul le Messie pourra en éradiquer le péché. Et si l'Esprit Saint et le feu sont ici associés, c'est parce que c'est l'Esprit d'Amour qui opérera cette destruction du mal tant désirée par l'homme.

Après avoir vu la réponse de l'homme au drame du péché, voyons la réponse de Dieu. Le Seigneur a horreur du péché, mais Il aime le pécheur et veut le sauver. C'est dans ce but que le Fils de Dieu s'est incarné. Pendant une trentaine d'années, il a mené une vie cachée à Nazareth. Mais ce temps était une préparation à sa mission de salut. C'est avec son baptême que cette mission commence. D'emblée, il nous faut nous poser une question essentielle : puisque le Christ est sans péché, et qu'il est venu précisément pour éradiquer le péché et donner ainsi à l'homme d'entrer en communion avec son Créateur, pourquoi donc reçoit-il le baptême de Jean, un baptême de pénitence et de conversion ? Jean lui-même ne le comprend pas, et veut l'en empêcher, comme le souligne Matthieu : "C'est moi qui ai besoin de me faire baptiser par toi, et c'est toi qui viens à moi" (Mt 3, 14) Jésus lui répond : "Pour le moment, laisse-moi faire ; c'est de cette façon que nous devons accomplir parfaitement ce qui est juste." (Mt 3, 15) La justice de Dieu, elle consiste à rendre l'homme juste. Et Jésus, en se faisant baptiser, prend symboliquement sur lui le péché des hommes. Le baptême est donc une anticipation de la mort et de la résurrection du Christ. Tout comme le Père glorifiera son Fils après sa mort en le ressuscitant, Il le glorifie ici en faisant entendre sa voix : "C'est toi mon Fils : moi, aujourd'hui, je t'ai engendré" (Lc 3,22).
Par son baptême qui préfigure sa victoire sur le péché et sur la mort, Jésus préfigure notre propre baptême. Lorsque nous avons reçu l'eau bénite sur notre front, nous avons été plongés symboliquement mais réellement dans la mort et la résurrection du Christ. Avec l'eau, nous avons reçu aussi l'Esprit Saint, le feu de l'Amour de Dieu. Peut-être ne sommes-nous pas suffisamment conscients de la grâce immense que nous avons reçu ce jour-là. Alors, écoutons ce qu'écrivait saint Paul à Tite : "Nous aussi, autrefois, nous étions insensés, révoltés, égarés, esclaves de toutes sortes de désirs et de plaisirs ; nous vivions dans la méchanceté et les rivalités, nous étions odieux et remplis de haine les uns pour les autres. Mais lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et sa tendresse pour les hommes, il nous a sauvés. [...] Par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l'Esprit Saint. Cet Esprit, Dieu l'a répandu sur nous avec abondance, par Jésus Christ notre Sauveur ; ainsi, par sa grâce, nous sommes devenus des justes, et nous possédons dans l'espérance l'héritage de la vie éternelle" (Tt 2,3-7). Certes, cette transformation ne s'est pas faite instantanément, ni sans notre coopération. Elle n'est d'ailleurs pas achevée, car c'est chaque jour que nous sommes appelés à nous laisser transformer. Saint Augustin disait : "Chrétien, deviens ce que tu es". L'homme ancien qui est en nous est sans cesse tenté de renaître. Mais, lors de notre baptême, puis à nouveau le jour de notre confirmation, nous avons reçu l'Esprit de feu qui brûle tous les péchés et enflamme les cœurs de l'Amour de Dieu.

Frères et sœurs, sommes-nous conscients de l'immense grâce que nous avons reçue le jour de notre baptême ? Sommes-nous conscients aussi du fait que nous ne vivons pas toujours de manière digne des enfants de Dieu ? Cette semaine, je vous propose de prendre un temps de prière pour reconnaître humblement que nous sommes pécheurs, comme les disciples de Jean Baptiste, et pour offrir nos cœurs en sacrifices au Seigneur. Alors, l'Esprit Saint nous purifiera et transformera dans le feu de son Amour, et nous pourrons assouvir toujours plus profondément notre plus grand désir, celui de vivre en communion avec Dieu. Père Arnaud Duban

3 janvier 2010 : l'Epiphanie du Seigneur (Mt 2, 1-12)

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent :"Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant lui." En apprenant cela, le roi Hérode fut pris d'inquiétude, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les chefs des prêtres et tous les scribes d'Israël, pour leur demander en quel lieu devait naître le Messie. Ils lui répondirent :"A Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem en Judée, tu n'es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Judée ; car de toi sortira un chef, qui sera le berger d'Israël mon peuple." Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l'étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant :"Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant. Et quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que j'aille, moi aussi, me prosterner devant lui." Sur ces paroles du roi, ils partirent. Et voilà que l'étoile qu'ils avaient vue se lever les précédait ; elle vint s'arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l'enfant. Quand ils virent l'étoile, ils éprouvèrent une très grande joie. En entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Mais ensuite, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

Deux homélies

• Le sens de notre vie nous précède

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Nous fêtons aujourd’hui l’Epiphanie, qui est cette fête de la manifestation de la gloire de Dieu à tous les hommes, à travers l’Enfant Jésus. Les mages représentent ces païens attentifs aux signes des temps et qui sont prêts à accueillir une manifestation de Dieu dans leur vie, aussi surprenante soit-elle.

Ces mages voient un signe dans le ciel et vont se prosterner devant cet enfant, né dans ce cadre pauvre et dépouillé de la crèche. Sans doute sont-ils étonnés qu'un roi puisse naître ainsi mais la joie qu'ils éprouvent quand ils arrivent près de l’enfant, a plus de poids que leur raison, que leurs préjugés. C’est une joie qui ne peut être que surnaturelle. Elle nous fait penser à celle que vit Jean-Baptiste dans le sein de sa mère, quand Marie s’approche d’elle, à la Visitation.

Pour eux, pour ces païens, c'est le début d'une conversion, d'un cheminement intérieur qui les fera retourner dans leur pays non plus guidés par un objet céleste naturel, mais guidés par un ange, par une créature d'un tout autre ciel.

Il ne faut pas trop chercher des vérités historiques dans ce récit de Matthieu: nous savons bien que la tradition populaire a largement enjolivé les choses. On a fait de ces mages des rois, mais ce n’était que des érudits, astrologues à leurs heures, essayant de donner un sens surnaturel aux phénomènes naturels : pour tous les peuples qui entouraient Israël la nature était sacralisée. Comme elle l’est encore pour beaucoup maintenant.

On affirme également qu'ils étaient trois mais ce n'est pas non plus dans l'évangile. Il ne faut pas confondre le nombre des présents et le nombre de leurs présents. Restons solidement arrimés au texte.

Et puis Matthieu lui-même nous laisse perplexes quand il dit qu'Hérode, en apprenant la naissance du roi des juifs, "fut pris d'inquiétude et tout Jérusalem avec lui". Qu'il ait été inquiet cela se comprend mais le "tout Jérusalem" est beaucoup plus étonnant puisque les juifs attendaient justement le messie.

En fait, la perspective de l'évangéliste est d'abord théologique et non journalistique. Au moment où il écrit cet évangile il sait très bien que le Christ n'a pas été reçu chez les siens (cf. le Prologue de l’évangile de Jean) et que les païens ont précédé Israël dans la reconnaissance du Sauveur. Ce chapitre 2 tient lieu de préface et souligne déjà la suffisance et l’endurcissement des sages d’Israël.

En effet les chefs des prêtres et les scribes qui renseignent Hérode sur le lieu probable de la naissance ne se dérangent même pas, alors qu'ils connaissaient parfaitement les Ecritures. On peut donc être excellent exégète et brillant théologien et n'avoir aucune vie spirituelle, c'est-à-dire ne pas recevoir l'Ecriture comme une parole vivante et inspiratrice. Et, surtout, comme un appel du Seigneur pour soi-même, un appel qui demande une réponse, une mise en acte. Ici ce serait, au minimum, d'aller voir ce qui se passe à Bethléem.

Et puis il y a Hérode : il représente le monde avide de pouvoir, qui peut aller jusqu'à sacrifier les bébés pour ne pas être gêné dans ses projets. Ce n'est pas une cruauté propre aux temps passés : de nos jours elle est même institutionnelle, massivement planifiée.

Matthieu voit donc dans ces mages, dans ces païens, des hommes au coeur droit qui cherchent la vérité sans regarder à la difficulté qu'elle implique, sans se laisser décourager par l'adversité. Il est également important de remarquer qu'ils se mettent en route à partir d'un signe mais ne suivent pas l'étoile les yeux fermés pourrait-on dire. Ils enquêtent, ils cherchent à vérifier et vont à Jérusalem pour connaître le lieu de naissance.

Nous pouvons faire le parallèle avec notre propre attitude vis-à-vis des signes : cherchons-nous à leur donner un sens qui ne soit pas simplement celui que nous imaginons ? Nous recevons parfois des grâces très fortes mais nous n'en faisons qu'à notre tête ensuite, sans prendre les moyens d’un accompagnement ou d'une direction spirituelle qui constituent la cadre nécessaire et sûr où peut se faire entendre une parole d'Eglise, qui ne peut aller contre la Tradition, le dogme. Les schismes et les sectes naissent toujours de l’orgueil spirituel. Les grâces reçues peuvent rendre profondément injustes.

Ces mages ont donc un grand souci des médiations : ce sont de vrais catholiques. Ce qui n'est pas étonnant puisque cette fête de l'Epiphanie nous rappelle que le salut est universel, qu'il n'est pas réservé à l'Israël historique. C'est ce que nous avons entendu dans la lettre aux Ephésiens : "les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus".

Remarquons encore qu’ils ont recours à ces médiations quand la lumière initiale disparaît. C’est encore là un enseignement pour nous qui traversons parfois ces terribles nuits de la foi : ou bien nous nous décourageons parce que nous ne ressentons plus rien, ou bien nous persévérons. Nous ne pouvons persévérer que grâce à la foi de l’Eglise, nous sommes alors portés par elle. Thérèse de l’Enfant-Jésus dira : "Ah ! restons donc bien loin de tout ce qui brille, aimons notre petitesse, aimons à ne rien sentir, alors nous serons pauvres d'esprit" (LT 197)

Ces mages cherchent donc un sens à leur vie, un sens qui les dépasse. Et Dieu répond à cette demande véritable, véritable parce qu’ils ont posé un acte de foi, parce qu’ils se sont mis en marche dans une certaine humilité, c’est-à-dire en impliquant leur corps au risque de leur vie - et non plus simplement leur intelligence - dans cette recherche.

D’autres, au contraire, comme Hérode, cherchent un sens à leur vie mais sur le dos des autres, dont ils font le marchepied de leur trône. Ou bien ils en font leurs complices pour mener à bien leurs plans ou bien ils les détruisent s’ils menacent leur toute puissance (illusoire) : Jésus fait partie des gêneurs. Sa seule présence sur terre, révèle d’un seul coup deux sortes d’hommes : certains vont le reconnaître et l’aimer, d’autres vont le reconnaître également mais le haïr.

Tout homme est appelé ainsi à se déterminer, qu’il le sache ou non, en fonction du Christ. Et se trouvera donc, après sa mort, dans sa Vérité plénière devant laquelle le mensonge ne peut tenir.

Cette fête de l’Epiphanie est vraiment réjouissante car elle est pleine d’espérance pour ceux qui n’ont pu connaître explicitement Jésus dans leur vie, pour bien des raisons. Tous les hommes droits le reconnaîtront immédiatement comme celui que leur cœur recherchait dans ce monde sans savoir qui ils cherchaient.

Nous chrétiens, avons cette grande chance de savoir qui nous cherchons quand nous aimons, même en balbutiant. Mais nous savons aussi qui nous cherche et vient nous arracher aux ténèbres quand nous nous égarons : peut-être est-ce là le plus important.

Cette fête nous invite aussi à regarder avec intérêt ce qu’il y a de prophétique dans le monde païen, ce qu’il y a comme paroles de Dieu cachées, entre autres, dans les différentes formes de l’expression artistique, même quand elles nous choquent car elles révèlent souvent l’état réel d’une société, présente ou à venir.

Enfin, il est bon de le rappeler, les cadeaux qu’apportent les mages ont toujours été interprétés comme la reconnaissance du Christ :
• en tant que roi pour l’or,
• en tant que grand prêtre pour l’encens,
• en tant que vainqueur de la mort pour la myrrhe.
Mais ces cadeaux sont aussi des réponses à ce que nous donne le Seigneur pour participer à sa propre vie : la foi, symbolisée par l’encens ; l’espérance par la myrrhe ; et la charité par l’or. Que cette triple lumière de l’Epiphanie éclaire toute notre année. Père Jean-Claude Hanus

• Ils repartirent par un autre chemin…

Frères et sœurs, avons-nous soif de Dieu ? Jusqu’où va notre désir de Lui ? Est-il plus fort que tous nos autres désirs ? Nous venons de célébrer la naissance du Sauveur, mais cet événement peut nous sembler loin de nous, à la fois dans le temps et dans l’espace. Ce dimanche, l’Evangile nous donne l’exemple de trois hommes qui sont venus de loin, eux aussi, pour rencontrer la lumière du monde.

Les mages ont quitté leur confort et leurs habitudes pour partir à la suite de l’étoile qui s’était levée. Prenons exemple sur ces hommes, et suivons-les nous-mêmes pour parvenir avec eux jusqu’à l’enfant-Dieu. Dans une première partie, nous verrons comment ils sont parvenus à le trouver. Puis, dans un second temps, nous observerons comment ils l’ont honoré.

Comment les mages sont-ils parvenus jusqu’à la crèche ? Avant tout, ils étaient animés d’un grand désir, celui de connaître la Vérité. Forts de ce désir, ils se sont servis pleinement de leur raison. En bons astronomes, ils ont étudié le ciel pour y découvrir les lois de l’univers. En découvrant une étoile qu’ils ne connaissaient pas, ils ont compris que son apparition dans le ciel était un signe des temps qui signifiait un grand évènement sur la terre. Au courant aussi sans doute de l’attente du messie qui animait le peuple juif, ils ont pu parvenir jusqu’à Jérusalem. Mais ils n’auraient pas pu aller plus loin, s’ils n’avaient pas été aidés par les chefs des prêtres et les scribes. Eux connaissaient les Ecritures, et se souvenaient de la prophétie de Michée : "Et toi, Bethléem en Judée, tu n'es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Judée ; car de toi sortira un chef, qui sera le berger d'Israël mon peuple." (Mt 2, 6) Ils ont permis aux mages de parvenir au but, mais eux-mêmes sont restés à Jérusalem. Au lieu de se réjouir et de les suivre, ils ont été "pris d’inquiétude", avec Hérode et "tout Jérusalem". Contrairement aux mages, ils étaient trop enfermés dans leurs habitudes et leur confort. Le Sauveur venait les déranger. Aussi horrible que cela puisse paraître, la responsabilité du geste fou d’Hérode, qui décidera de faire périr tous les enfants de moins de deux ans lorsqu’il découvrira qu’il aura été trompé, est partagé par tous les habitants de la capitale, d’une certaine manière.

Ainsi, la raison et la Foi doivent toujours travailler ensemble. Jean-Paul II écrivait dans Fides et Ratio : "La Raison et la Foi sont les deux ailes de la Vérité". C’est le même Esprit qui pousse l’homme vers la Vérité dans le domaine de la science et dans celui de la Foi. La première explique le comment, la seconde nous éclaire sur le pour quoi. Elles sont complémentaires, et non pas concurrentes. Le bienheureux Charles de Foucauld avait découvert cela, lui qui est revenu à la Foi de son enfance après un séjour scientifique au désert. La raison sans la Foi produit le rationalisme asséchant de certains scientifiques. Au XIXème siècle, beaucoup pensaient que la science était en mesure de tout expliquer, et que la Foi était devenue inutile. En fait, on s’est aperçu au XXème siècle – notamment avec la mécanique quantique - que la raison à elle seule est incapable de tout saisir. Inversement, la Foi sans la raison - une déviance, qu’on appelle fidéisme, qui a marqué la France au XVIIème siècle - est elle-aussi incapable de nous conduire à la Vérité tout entière. C’est l’erreur commise par les chefs des prêtres et les scribes de l’Evangile. Souvenons-nous de la question de saint Jacques : "Mes frères, si quelqu'un prétend avoir la foi, alors qu'il n'agit pas, à quoi cela sert-il ? Cet homme-là peut-il être sauvé par sa foi ?" (Jc 2, 14) Il répond ensuite : "Celui qui n'agit pas, sa foi est bel et bien morte" (Jc 2, 17) La Foi des habitants de Jérusalem est morte, car elle n’agit pas, elle ne se donne pas la peine d’écouter la voix de la Raison et de la suivre... Et nous, frères et sœurs, sommes-nous attentifs aux signes que le Seigneur nous donne pour connaître sa volonté ? Nous servons-nous de nos deux ailes, de la Raison et de la Foi, pour nous approcher de la Vérité ? Prenons-nous le temps de lire les Ecritures ? Avons-nous lu la Bible en entier au moins une fois dans notre vie ?

Une fois parvenus au but, observons la réaction des mages. Pour commencer, quand ils virent l'étoile s’arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l’enfant, les mages "éprouvèrent une très grande joie". Puis, «en entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe." (Mt 2, 11) Le mot "maison" employé ici est étrange, puisque l’on sait que Marie a accouché dans une étable. Matthieu n’était-il pas au courant ? Si, bien-sûr, mais il emploie ici un terme symbolique, qui représente l’Eglise, à la fois le bâtiment de pierre, mais aussi la communauté des chrétiens. C’est dans l’Eglise que l’on parvient au but et que l’on découvre le Sauveur. Les mages tombent à genoux et se prosternent devant l’enfant. En grec, le terme employé ici signifie aussi "adorer". Ils lui offrent trois biens très précieux. L’or était l’apanage des rois, seuls assez riches pour s’en procurer. L’encens était utilisé par les prêtres pour signifier la prière des fidèles qui montait vers Dieu. La myrrhe servait à embaumer les défunts, et évoquait les prophètes qui avaient été persécutés à cause de leurs messages. Après avoir offerts ces biens, les mages "avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, regagnèrent leur pays par un autre chemin." (Mt 2, 12) Ils savaient que le roi de Judée voulait faire périr le Roi de l’univers…

Ainsi, les mages ont été les premiers bénéficiaires de la prophétie d’Isaïe que nous avons entendu tout à l’heure : "Debout, Jérusalem ! Resplendis : elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s'est levée sur toi" (Is 60, 1), "les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore." (Is 60, 3) Ils ont été les premiers à pénétrer le mystère proclamé par saint Paul : "Ce mystère, c'est que les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l'annonce de l'Évangile." (Ep 3, 6) Venus à Bethléem à l’aide de leur Raison et de la Foi des scribes, les mages en repartent "par un autre chemin". Voilà un dernier symbole, qui signifie cette fois la conversion. Rencontrer le Seigneur, Roi de l’Univers, Grand-Prêtre et Prophète du Très-Haut, ne peut laisser l’homme inchangé. Le cœur remplis de Lumière et d’Amour, nous pouvons être sûrs qu’ils ont transmis cette Lumière et cet Amour partout où ils ont été ensuite. Ils ont été les premiers missionnaires… Et nous, frères et sœurs, savons-nous prendre le temps d’adorer le Seigneur présent dans l’Eucharistie, particulièrement en cette année qui lui est consacrée ?

Ainsi, les mages étaient animés d’un grand désir de la Vérité. Ils ont été attentifs aux signes des temps, se sont mis en chemin pour chercher la Vérité de tout leur cœur, et ont su se prosterner devant celui qui a dit : "Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie" (Jn 14,6). Comme eux, nous qui avons pris la peine de venir à l’église aujourd’hui, nous allons pouvoir adorer le Seigneur qui va se donner à nous dans l’hostie consacrée. Et lorsque nous repartirons, plaise à Dieu que ce soit par un autre chemin que celui par lequel nous sommes venus, c’est-à-dire avec des cœurs convertis qui puissent rayonner autour de nous de la lumière du Christ. Pour manifester cette conversion, frères et sœurs, je vous invite cette semaine à une double démarche. D’une part, la lecture de l’encyclique Fides et Ratio – disponible sur internet – nourrira votre raison et votre foi. D’autre part, un temps d’adoration devant le Saint Sacrement vous donnera beaucoup de joie, et vous en repartirez avec un cœur nouveau, prêt à témoigner de l’Amour du Seigneur pour vous et pour tous les hommes. Père Arnaud Duban

1er janvier  : Sainte Marie, Mère de Dieu (Lc 2, 16-21)

Quand les bergers arrivèrent à Bethléem, ils découvrirent Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans une mangeoire. Après l'avoir vu, ils racontèrent ce qui leur avait été annoncé au sujet de cet enfant. Et tout le monde s'étonnait de ce que racontaient les bergers. Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son coeur. Les bergers repartirent ; ils glorifiaient et louaient Dieu pour tout ce qu'ils avaient entendu et vu selon ce qui leur avait été annoncé. Quand fut arrivé le huitième jour, celui de la circoncision, l'enfant reçut le nom de Jésus, le nom que l'Ange lui avait donné avant sa conception.

L'homélie

• Faire grandir Jésus en nous

...

Nous avons fêté, il y a huit jours la naissance de Jésus. Mais à la naissance d’un enfant, on fête également sa mère. Aujourd’hui donc, frères et sœurs, nous célébrons Marie et nous la remercions de nous avoir donné Jésus comme Sauveur du monde et Prince de la Paix. Et nous contemplons son exemple : "Marie retenait tous ses évènements et les méditait dans son cœur".

La dominante de son attitude, c’est le silence. Oui, Marie est silencieuse. Aucune parole d’elle ne nous est parvenue sur ce qu’elle a vécu durant ces jours à Bethléem. Mais elle médite, elle réfléchit à la lumière de sa foi sur ce qui lui arrive depuis quelques mois ; elle essaie de discerner les signes de Dieu, tout ce que Dieu attend d’elle, humble servante du Seigneur.

Car certainement tout n’est pas clair dans les évènements qui surviennent dans sa vie. A l’annonciation, l’ange lui avait annoncé que son enfant serait fils du Très Haut, qu’il recevrait le trône de David, qu’il règnerait pour toujours. Bien sûr, elle a confiance. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que tout cela s’enclenche d’une manière bizarre : le manque de place dans la salle commune de Bethléem, l’accouchement dans une étable, les bergers qui trouvent le nouveau-né couché dans une mangeoire. Marie médite sur tout cela.

Eh bien, frères et sœurs, à nous aussi Dieu ne cesse de nous faire signe à travers ce qui nous arrive et ce qui se passe dans le monde. En ce 1er janvier, nous pourrions jeter un regard sur l’année qui vient de se terminer. Dieu ne nous a-t-il pas fait signe à travers bien des évènements.

Evènements personnels à chacun ; comment avons-nous réagi ? Dans la confiance, dans la sérénité ou bien dans l’angoisse ou la révolte ?

Evènements mondiaux: l’échec apparent de la réunion de Copenhague, des chrétiens crucifiés au Soudan, des églises brûlées au Pakistan, l’encyclique de Benoît XVI 'l’Amour dans la Vérité', la crise financière mondiale, etc.

Evènements dans notre pays : les conflits sociaux, la mondialisation, les disparités croissantes des situations des uns et des autres, le sentiment de vulnérabilité contagieuse, …

Evènements dans notre paroisse : l’année de prière pour les prêtres et les vocations, la Journée des Missions le 18 octobre dernier avec l’envoi en mission de la Communauté paroissiale, l’orientation missionnaire de notre année pastorale: "Eucharistie et Mission"….

Avons-nous su discerner les traces du travail de Dieu dans le monde, dans notre paroisse, en nous-mêmes ? Oui, son Esprit souffle sur les hommes, son Esprit de fraternité par-delà les frontières, son Esprit de liberté et de paix. Encore nous faut-il méditer sur tout cela et nous laisser nous aussi imprégner par cet Esprit de Dieu.

Marie médite. Elle pense aussi à l’avenir, à ce nouveau-né dont l’ange lui a dit qu’il serait appelé Fils de Dieu. Comment tout cela va-t-il se faire ? Elle reste sereine. Elle est décidée à servir quoiqu’il arrive. Elle compte sur Joseph. Elle sait que Dieu ne la trompera pas. Mais elle est en face de l’inconnu, plus ou moins dans la nuit, et elle est encore si jeune, sans expérience.

Et pour nous, que sera cette nouvelle année 2010 ? Ayons confiance ! N’écoutons pas les prophètes de malheur qui ne regardent l’évolution du monde qu’avec des lunettes noires : "il n’y a plus de morale ! Le laxisme partout, le modernisme et le matérialisme ont pris la place de Dieu ! Nous n’avons plus de prêtres dans nos campagnes ! Il nous faut revenir au passé, restaurer la chrétienté de jadis où l’Eglise savait s’y prendre pour imposer sa loi !"

Non ! Restons sereins nous aussi ! Comme Marie à Bethléem, nous sommes en face de l’inconnu. Mais depuis qu’elle a mis Jésus au monde, nous savons que Dieu est avec nous, qu’il a lié son sort à notre histoire, que le monde est sauvé, que l’Esprit de Dieu est répandu sur toute l’humanité et que déjà apparaissent les signes du Royaume à venir.

Cette année sera donc ce que Dieu la fera. Mais c’est vrai, il ne la fera pas sans nous, sans nos efforts, sans nos engagements. Cette année sera le résultat de nos décisions quotidiennes. Elle sera donc bonne, bonne aux yeux de Dieu, dans la mesure où, comme Marie, nous serons décidés à servir quoi qu’il arrive.

Le tout premier souci de Marie, c’était son petit enfant : l’allaiter, le faire grandir, l’aider à se développer dans toutes ses dimensions. Pour nous aussi, il s’agit de faire grandir Jésus :

  • Faire grandir Jésus en nous-mêmes, en grandissant dans la foi, la confiance, la prière… en prenant les moyens pour nous former, pour lire….
  • Faire grandir Jésus dans nos familles en aidant vos enfants, vos petits enfants à développer toutes leurs capacités, en leur donnant le goût du beau, du bien, de l’effort, en leur faisant découvrir la joie de vivre, la joie de croire et la joie de servir…
  • Faire grandir Jésus dans le monde en rayonnant autour de nous son message d’amour, de liberté et de paix…

Aujourd’hui 1er janvier 2010, c’est la journée mondiale de prière pour la paix. La paix se gagne par la prière. Elle se construit aussi par nos efforts d’accueil, de tolérance, de pardon, de respect des autres et la convivialité.

Certes, cette nouvelle année sera faite de joies et de souffrances, de réussites et d’échecs, de progrès spirituels et de reculs. Mais disons-nous bien que tout peut servir à faire grandir Jésus en nous, dans nos familles, dans le monde, même nos épreuves et nos échecs, si nous les utilisons comme des tremplins pour rebondir sans cesse en avant. Père Gonzague Chatillon

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